28 décembre 2019

Il y a cinq ans, Jean-Pierre Beltoise (6/7)

Trente secondes. Le cercle épais du volant vibre entre ses doigts. Il pleut. Le pied droit appuie par saccades sur l’accélérateur, déchainant le tonnerre. L’aiguille du compte-tours bondit entre les graduations 50 et 80, cinq mille et huit mille tours. Un minuscule pare-brise teinté de vert cerne l’habitacle de la BRM. Il scintille de petites émeraudes – des gouttes de pluie…

Johnny Rives

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6 – Jean-Pierre Beltoise : Monaco 1972
7 – Jean-Pierre Beltoise : L’homme

Ce second épisode de l’hommage à Jean-Pierre Beltoise a été publié pour la première fois le 18 janvier 2015.

Son chef d’oeuvre – Monaco 1972

Extraits vidéo du GP de Monaco 1972 : ici

Vingt secondes. Jean-Pierre balaye du regard la lunette de son casque bleu et blanc : aucune trace de buée. Il est rassuré. Les pneus avant, larges et rainurés, ruissellent de pluie. La main droite s’assure que la première vitesse est bien enclenchée. Dès qu’il relâche sa pression sur l’embrayage, la BRM blanche et rouge fait mine d’avancer. Aussitôt il débraye à fond.

Jean-Pierre Beltoise : Monaco 1972
JP Beltoise, BRM 160 @ DR 

Dix secondes. A droite de la piste, un homme tient un drapeau monégasque. Jean-Pierre ne voit que lui. Devant et à gauche, la Ferrari rouge de Jacky Ickx a perdu toute identité. Il l’a regardée tout à l’heure, imaginant que Jacky misait sur la pluie pour ajouter une victoire à son actif. Maintenant elle n’est plus qu’une masse confuse qu’il va falloir dépasser.

A gauche d’Ickx, un long fuseau noir et or, merveille d’équilibre, tendu comme une flèche : la Lotus du jeune Brésilien Emerson Fittipaldi, au casque bleu nuit et rouge fluo. Jean-Pierre ne la regarde pas. Mais il la sait là. Comme il sait qu’une autre Ferrari rugit rageusement tout à coté de lui, celle de Regazzoni.

 Ses roues droites sont proches du bord de la piste. La  Ferrari d’Ickx étant décalée vers la gauche, Jean-Pierre dispose d’un couloir dégagé dans son axe. C’est là qu’il devra s’engouffrer. Les yeux écarquillés, les traits tendus par l’effort de concentration, il ne perd rien des gestes du starter. Sa chance, sa grande chance, réside en le départ.

Cinquante gerbes d’eau

Cinq secondes. L’homme au drapeau se hisse sur la pointe des pieds. Il tend sa main gauche ouverte, doigts bien écartés. Les pilotes placés tout à l’arrière grignotent un peu de terrain. Les 25 monoplaces, moteurs déchainés, soulèvent un tumulte effrayant. Leurs mufles sont comme des gueules féroces. Tapies au sol, elles semblent y être agrippées par leurs grosses pattes noires.

Le drapeau s’abaisse brusquement. Le tumulte des moteurs s’intensifie, cinquante gerbes d’eau jaillissent des roues qui patinent. Les 25 pilotes ont accéléré et embrayé en même temps. Ickx a senti ses roues motrices patiner un peu trop. Mais il est mieux parti que Fittipaldi. Il se croit en tête quand sur sa droite une flèche blanche et rouge passe dans le bruit rauque des BRM : Beltoise !

Jean-Pierre Beltoise : Monaco 1972
JP Beltoise, BRM 160 @ DR 

Jean-Pierre a commencé à embrayer imperceptiblement dès qu’il a senti que le drapeau allait s’abaisser. Sa BRM avait amorcé un léger mouvement. A cet instant, le drapeau s’est abaissé. Jean-Pierre a embrayé pile au bon moment. Ickx ayant appuyé à gauche pour intimider Fittipaldi, la piste s’est ouverte devant lui. Il s’y est engouffré.

Tout restait à faire. Aller vite, le plus possible. Tout en évitant la faute. Si facile à commettre sur cette patinoire. Exploiter au mieux les 450 chevaux, les quatre puissants freins à disque et les pneus épais. Jean-Pierre s’est porté en tête dès le premier virage. Comme on ne lui pardonne jamais rien, on ne lui pardonnerait pas une erreur. Concentré au maximum sur la mission qu’il vient de se fixer – gagner ! – il n’a pas peur de la faute. Sa volonté va s’arcbouter sur cet objectif : ne pas la commettre.

Une plus grande sensibilité

Sur sol mouillé il jouit peut-être d’une plus grande sensibilité que les autres. Tout comme l’ouïe, l’odorat et le toucher se développent chez l’homme atteint de cécité, les facultés de Beltoise ont suivi une évolution sensible. Son bras gauche diminué par le blocage du coude, Jean-Pierre n’a plus toutes ses ressources physiques. Il est contraint de maîtriser le travail du train avant avec son seul bras droit. La main  gauche se contente de tenir le volant lors des changements de vitesse. Les contrebraquages sont assurés par le seul bras droit. La direction des voitures de course n’a cessé de s’alourdir avec l’élargissement des pneus et l’accroissement de l’appui dû aux ailerons. Il a partiellement surmonté cette difficulté à force d’entraînement.

Jean-Pierre Beltoise : Monaco 1972
JP Beltoise, BRM 160 @ DR 

Sur piste mouillée, la lourdeur de la direction diminue grâce à la faible adhérence. Avec son seul bras valide, Jean-Pierre se retrouve au niveau des autres. Au fil des courses, la volonté de tirer le meilleur parti d’une route mouillée et périlleuse l’a conduit à accomplir de précieux progrès. Sa sensibilité s’est aiguisée. La pluie est devenue une chance qu’il doit saisir.

A la sortie de Sainte-Dévote, Jean-Pierre découvre la belle montée sinueuse aboutissant au Casino. Il passe en troisième. Le patinage l’empêche d’enfoncer brusquement l’accélérateur. Il suit la ligne la plus tendue possible. Flirtant avec les bordures, la BRM maintenant en quatrième, avale la montée comme une flèche. Ses roues projettent des geysers. Ickx en fait autant derrière Jean-Pierre qu’il ne voit plus. Puis Regazzoni, puis Fittipaldi soulèvent à leur tour une énorme écume. Les autres pénètrent dans un brouillard épais. Mâchoire tendue par l’effort nerveux, ils gardent le pied sur l’accélérateur, atteignant le sommet de la cote à 220 km/h sans la moindre visibilité.

La délicatesse d’un chat prêt à bondir

En tête, la BRM n°17 s’est engouffrée dans le gauche de l’Hotel de Paris. L’équilibre est bon. Jean-Pierre a fait débrancher la barre anti-roulis avant et augmenter la répartition du freinage sur l’arrière. Le virage du Casino est plus serré. La BRM l’escamote. La voici face à la descente. L’ondulation de la route est absorbée en souplesse. Se concentrer sur le freinage de Mirabeau. Pointe du pied droit sur le frein, talon sur l’accélérateur, Jean-Pierre dégringole ses vitesses avec précision. Frôlant la corde dans le virage serré, elle est éjectée vers la gauche sous l’effet de l’accélération. Le moteur n’a été relancé qu’un bref instant pour la propulser vers l’épingle de l’ancienne gare. Troisième, deuxième, première et c’est l’épingle. Elle s’y inscrit avec docilité. Attention à la reprise.

Jean-Pierre Beltoise : Monaco 1972
JP Beltoise double Tim Schenken, Surtees au virage de la gare @ DR

Le moteur manque de progressivité. Jean-Pierre me racontera : « Je n’avais rien sous 7000 tours, et puis d’un seul coup quatre cents chevaux ! »

Ses bras manœuvrent avec la délicatesse d’un chat prêt à bondir à la moindre alerte. La BRM plonge dans la descente. Nouvelle caresse sur le volant et la voici face à la mer, grise et tourmentée là-bas, au-delà du viaduc. En rejoignant la corniche, la roue avant droite fait exploser une flaque de pluie tout en empiétant sur la bordure. L’eau gicle jusqu’au casque, troublant la lunette. Le parapet du bord de mer prend une forme ondulante. Jean-Pierre accélère. Le vent de la vitesse chasse l’eau de la visière. Lorsqu’il passe en quatrième, il vise, légèrement sur la gauche, le gros trou noir qui se présente : le tunnel. Il y aura moins d’eau que dehors. Comment sera l’adhérence ? Cinquième vitesse. La BRM y pénètre à 200 km/h. Il est courbe. La sortie est masquée. Le pied se fait léger sur l’accélérateur. 220 km/h au point de corde. La trajectoire s’élargit et voici la gueule béante, éblouissante qui ouvre sur l’extérieur.

Jean-Pierre Beltoise : Monaco 1972
JP Beltoise, le trou noir du tunnel @ DR

La chicane a été déplacée, les stands ayant été exceptionnellement situés le long du quai avant le Bureau de Tabac. Jean-Pierre freine à 200 mètres et rétrograde jusqu’en deuxième. Gauche et droite très serrés, 70 km/h. Le virage du Tabac est abordé plus modérément que d’habitude. La BRM l’enveloppe dans un bel arrondi, prenant tout l’élan possible. Le quai des Etats-Unis brille comme un lac. Il s’étend jusqu’à l’épingle des Gazomètres. Quand Jean-Pierre attaque les freins, la BRM surfe à 200 à l’heure sur une pellicule d’eau. Il descend en cascade toutes ses vitesses. Remise en accélération dès la corde. La brutalité du moteur rend la manœuvre périlleuse. Mais Jean-Pierre maîtrise. Il boucle en tête le premier tour. Il lui en reste encore 79 à couvrir.

Jean-Pierre Beltoise : Monaco 1972
JP Beltoise sur la plus haute marche du podium @ DR

Il le fera avec autorité, s’affranchissant de dizaines de dépassements. Il doublera Pace, Lauda et Hulme six fois chacun, Dave Walker cinq fois, Peterson, Graham Hill et Beuttler quatre fois etc. Au total environ 80 dépassements, parfois tangents. Il n’y a que Jacky Ickx à y avoir échappé. Jackie Stewart lui a concédé deux tours. Une chevauchée extraordinaire de 2 heures et 26 minutes. Peu de Grands Prix ont donné lieu à un tel accomplissement. Il restera à jamais le chef d’œuvres d’une carrière jalonnée d’infortunes cruelles.

Johnny Rives - Jean-PIerre Beltoise - Manco 1973 : Dédicace du Roman d'un champion
JP Beltoise , J. Rives dédicacent le roman d’un champion en 1973 à Monaco @ DR
J.Rives, Beltoise , le Roman d’un champion, Re-édité par les Ed. du Palmier @ DR

A suivre…

Retrouvez le témoignage dans son intégralité dans « Beltoise comme un frère » par Johnny Rives paru aux éditions du Palmier .

https://www.editions-palmier.com/beltoise-comme-un-frere-biographies,fr,4,lautodro037.cfm

A lire aussi : On a lu : Beltoise, comme un frère – Johnny Rives

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