11 janvier 2023

DNF 2022

J’ai choisi d’ouvrir la « DNF 2022 », cette traditionnelle note-hommage aux disparus de l’année écoulée, par deux visages que nous, Français, connaissions bien. Ceux de deux jeunes hommes séduisants et dans toute la plénitude de leurs moyens physiques, mais qui furent ensuite irrémédiablement ralentis, handicapés, empêchés. Brutalement pour l’un, lentement et sournoisement pour l’autre. Mais ni l’un ni l’autre n’ont renoncé à incarner des valeurs – droiture, courage, ténacité – que l’on voudrait emblématiques du sport automobile.

Olivier Favre

Inutile de rappeler ici la carrière de Patrick Tambay. Il était un peu le parrain de Classic Courses, qui lui a rendu un hommage posthume il y un mois (https://www.classiccourses.fr/magazine/patrick-tambay-1949-2022/), un an après le livre que José Valli et Olivier Rogar lui ont consacré et qui fut l’une de ses dernières grandes joies. Quant à Philippe Streiff, sa très honorable carrière en monoplace (une victoire en F2, un podium en F1) fut tragiquement stoppée en mars 1989 au Brésil. Tétraplégique pour la seconde moitié de sa vie, il trouva une autre raison de vivre en se battant en faveur des personnes handicapées et de la sécurité routière, tout en s’investissant dans la promotion du karting indoor. On se souvient notamment des fameux Masters de Karting de Bercy, où s’affrontèrent Prost et Senna. Mentionnons aussi ses deux podiums au Mans (2e en 1981, 3e en 1984) en quatre participations.

Puisque ces deux pilotes évoquent la catégorie-reine du sport auto, rappelons tout de suite trois autres grands noms auxquels CC a rendu hommage dans les jours suivant leur disparition :

DNF 2022
Tony Brooks – Mauro Forghieri – © DR

Les autres DNF de la F1

Quatre autres pilotes de F1 ont lâché la rampe en 2022, soit par ordre d’apparition en Grand Prix :

Bruce Johnstone, pilote sud-africain ayant disputé son Grand prix local en 1962.

Reine Wisell, qui forma en F3 avec Ronnie Peterson un prometteur duo de Suédois à la fin des années 60. Mais la carrière du pilote au casque vert marqua le pas après avoir semblé bien partie pour les sommets (3e de son premier grand prix sur Lotus en 1970).

– le Hawaïïen Danny « On gas » Ongais, qui disputa quatre Grands prix en 1977 (Penske) et 78 (Ensign). Mais il fut bien plus en vue dans les formules américaines : dragster, formule Indy (4e à Indy 500 en 1979) et endurance (vainqueur des 24 Heures de Daytona 1979). Le plus souvent au volant d’une voiture noire aux couleurs du team Interscope de son patron, Ted Field, producteur de cinéma et pilote à ses heures.

Kunimitsu Takahashi, vu au Grand Prix du Japon 1977 (Tyrrell 007), mais qui fut auparavant un motard réputé. Il fut en particulier le premier Nippon vainqueur d’un Grand Prix moto (en 1961 à Hockenheim). On le vit ensuite beaucoup en sport-protos (4 victoires aux 1000 km de Suzuka).

DNF 2022
Reine Wisell – Kunimitsu Takahashi – © DR

Pour en terminer avec la F1, citons aussi deux personnages qui ont eu un impact important sur son évolution, chacun à son époque :

– le Tessinois Aleardo Buzzi dans les années 70 et 80, en tant que patron de la branche européenne de Philip Morris, alors bailleur de fonds numéro 1 du sport automobile avec sa marque au cow-boy.

– et l’Autrichien Dietrich Mateschitz, l’homme de la boisson Red Bull. Un breuvage au goût étrange et à la composition sujette à caution, mais aussi une entité devenue un poids lourd de la F1 dans les deux dernières décennies (six titres mondiaux pilotes avec Vettel et Verstappen).

DNF 2022
Aleardo Buzzi – Dietrich Mateschitz – © DR

Belgique, Italie, Allemagne

Poursuivons notre tour d’Europe des DNF 2022 avec nos amis belges, qui déplorent les disparitions de :

  • Claude Dubois, une grande figure de la course des années 60-70 qui avait fait l’objet d’une interview sur CC il y a une dizaine d’années : https://www.classiccourses.fr/magazine/claude-dubois-gentleman-pilote-12/
  • Jean-Paul Libert, une dizaine de participations au Mans (6e en 1982 sur Ferrari BB). Et une faculté à dénicher des sponsors et des budgets qui fut d’un grand secours à plusieurs pilotes.
  • André Malherbe, qui a fait un peu de sport auto. Mais il était surtout connu pour ses trois titres de champion du monde de moto-cross. Et aussi hélas pour le terrible accident qui le rendit tétraplégique en janvier 1988 lors du Paris-Dakar.

De leur côté, outre Mauro Forghieri, les Italiens ont perdu :

  • Nicola Materazzi, ingénieur chez Lancia puis Ferrari, où il conçoit notamment la F40 en 1987.
  • Oreste Pedrazzani, fondateur avec son frère Gianni de Novamotor. Une firme réputée pour la préparation d’innombrables moteurs Alfa ou Toyota en F3 dans les années 70 et 80.
  • Et Calisto Tanzi, pas le plus connu de tous, mais qui fonda l’entreprise agroalimentaire Parmalat, sponsor principal de Brabham à l’époque Lauda puis Piquet.
DNF 2022
Jürgen Neuhaus – Ferfried von Hohenzollern – © DR

En Allemagne, signalons le décès de quatre pilotes dont le nom est étroitement associé à Porsche :

  • Anton « Toni » Fischhaber, quadruple champion d’Europe de la Montagne en catégorie Tourisme. Il finit aussi 5e des 24 Heures du Mans 1965 (Porsche 904).
  • Jürgen Neuhaus, premier vainqueur du championnat Intersérie en 1970, avec la Porsche 917 bleue et jaune du Team GESIPA.
  • Jürgen Lässig, qui participa à des dizaines de courses pendant 25 ans. Son palmarès s’orne notamment de victoires aux 1000 km de Monza (1981-Porsche 935) et aux 24 Heures de Daytona (1995-Porsche K8 Spyder) et d’une 2e place au Mans en 1987 (Porsche 962).
  • Le prince Ferfried von Hohenzollern, dont les frasques défrayèrent la chronique mondaine. Mais il se tailla aussi un palmarès honorable, avec comme point d’orgue une victoire absolue aux 24 Heures du Nürburgring en 1971 (BMW 2002 Alpina).

Chez les Britanniques

Quant aux Britanniques, les rangs de leurs pistards ont été diminués des noms suivants :

  • Alain de Cadenet, un Anglais au nom français qui, avec des moyens réduits, porta haut les couleurs de l’Union Jack dans la Sarthe, à une époque où ses compatriotes se languissaient de revoir un jour un constructeur britannique jouer les premiers rôles. Il fut notamment le seul à obtenir des places d’honneur au Mans avec des Lola 3 litres (3e en 1976, 5e en 1977).
  • Peter Gaydon, bon pilote de F3 de la fin des années 60. Il fonda ensuite avec Paul Watson Motor Race Consultants, une structure proposant aux pilotes et aux propriétaires de circuit de faire le lien entre eux : inscriptions aux courses, négociation des primes de départ, organisation de courses clé en main (le GP de Macao par exemple).
  • John Rulon-Miller, Américain d’origine mais naturalisé anglais. Financièrement à l’aise, ce gentleman-driver put parcourir les circuits européens au volant de diverses Porsche 911 et disputer plusieurs fois les 24 heures du Mans, avec comme meilleurs résultats deux 14e places, en 1976 et 1978.
  • Nigel Steer, une longue carrière en F1 de mécano (Surtees), chef mécano (Tyrrell) et team-manager (Minardi).
  • Sid Taylor, pilote puis surtout patron d’écurie. On se rappelle ses Lola T70 blanches à bandes vertes, la couleur de son Irlande natale, conduites par des pointures tels Denny Hulme ou Frank Gardner. Mais on vit aussi son écurie en F5000, avec en particulier Brian Redman et Peter Gethin comme pilotes. Plus tard, il fera de la F1 en s’associant avec Teddy Yip au sein du team Theodore.
DNF 2022
Alain de Cadenet – Peter Gaydon – © DR

DNF des rallyes

Restons outre-Manche pour mentionner les disparitions de deux rallymen :

  • Paddy Hopkirk, une légende du rallye, l’un des hommes qui ont fait gagner les Mini Cooper sur tous les terrains d’Europe. A commencer par le Monte-Carlo qu’il remporta en 1964 avec Henry Liddon.
  • Brian Culcheth, que l’on vit lui aussi au volant de Mini Cooper, mais dont le nom fut surtout associé à la firme Triumph. Son modèle de prédilection fut la berline 2,5 litres PI, avec laquelle il décrocha la 2e place du marathon Londres-Mexico de 1970, derrière l’Escort de Mikkola.

Ne quittons pas la terre et le sable pour signaler d’autres DNF dans le monde des rallyes :

  • Georges Groine, double vainqueur du Paris-Dakar (1982-83) en catégorie camions.
  • Jacques Marché, qui forma avec Claude Laurent un incontournable binôme en rallye (les fameuses DAF automatiques). On les vit aussi au Mans (Porsche 911 et Ligier JS2).
  • Vic Preston Junior, le pilote kenyan qui essaya pendant deux décennies de remporter le Safari Rally. Incorporé aux meilleures équipes d’usine (Ford, Lancia, Porsche, Audi), il fut bien près d’y parvenir, signant trois podiums dont une 2e place en 1978 (Porsche 911).
  • Jean-Bernard Vieu, copilote de plusieurs rallyemen français, dont notamment Yves Loubet, Bernard Béguin, Christian Dorche, …
DNF 2022
Paddy Hopkirk – Brian Culcheth – © DR

DNF français

Quant à la France, elle a dit adieu à plusieurs personnages. Leur liste exprime toute la diversité des métiers et fonctions du sport automobile :

  • Max Antichan, un habitué des courses françaises de diverses catégories (Formule Renault, Tourisme, Production, Porsche Cup, …), des années 70 à 90.
  • Yves Bastiment, responsable de la compétition chez Motul dans les années 70 et sosie non officiel d’Henri Pescarolo.
  • Alain Boisnard, cinéaste qui fit découvrir aux téléspectateurs les images des caméras embarquées qu’il installait sur les F1 pour le compte de Elf
  • Jean-Claude Bondurand, créateur du circuit de Lédenon.
  • Jean Canivet, mécanicien historique d’Alpine et membre du Berex, le bureau d’études et de recherches exploratoires de la marque dieppoise.
  • Michel Cosson, chef d’entreprise et président de l’Automobile Club de l’Ouest (ACO). Il relança les 24 Heures du Mans grâce à la catégorie GT après l’arrêt du Groupe C.
  • Roger Damaisin, vu au volant de plusieurs F2 dans les courses de côte françaises des années 70.
  • Jacques Hubert, ingénieur qui fut le père de bien des voitures chez DB puis René Bonnet, dont la Djet. Il participa aux débuts de l’aventure Matra en concevant notamment la MS1 de Formule 3.
  • Henri Perrier, qui disputa les plus grandes épreuves d’endurance des années 50 (Mille Miglia, Sebring, Le Mans, …) au volant de DB-Panhard.
  • Roland Trollé, vainqueur de la coupe Gordini en 1968, puis animateur des pelotons en Formule France.
DNF 2022
Jean Canivet – Georges Groine – © DR

DNF sur le continent américain

De l’autre côté de l’Atlantique, rendons hommage à d’autres disparus :

  • Chris Cord, petit-fils du créateur de la marque Cord et pilier des courses IMSA des années 70 et 80. On se souvient notamment de ses impressionnantes Chevrolet Monza body-buildées. Il décrocha aussi la victoire en Groupe 5 au Mans en 1978 (Porsche 935 Kremer).
  • Joe Huffaker, qui commença par construire des Genie de Formule Junior. Puis, il introduisit le turbo (Offenhauser) à Indy et continua une longue carrière qui le vit passer en Transam, Can-Am, IMSA.
  • Carlos Pairetti, un pilier des Turismo de Carretera dans son pays, l’Argentine. Il gagna notamment le championnat en 68 avec sa Fast-Chevrolet surnommé Trueno Naranja, le Tonnerre Orange. Mais on le vit aussi en Formule A et en F3 en Europe.
  • Ted Prappas, pilote de Formule Indy en 1991-92
  • Eldon Rasmussen, un Canadien qui participa trois fois (1975-77-79) aux 500 Miles d’Indy avec les Ras-car de sa fabrication.
  • Bill Sadler, constructeur canadien de diverses autos, dont des monoplaces de Formule Junior
  • Rick Sutherland, trois participations au Mans de 2003 à 2005.
  • William « Bill » Wonder, pilote de ligne et de course en endurance (Ford GT40), IMSA, Transam, Can-Am …
Eldon Rasmussen – © Indianapolis Motor Speedway

DNF et cinéma

Enfin, terminons cet hommage par deux hommes qui ont oeuvré dans le septième art, mais qui n’ont pas dédaigné les plaisirs de la course, loin de là :

  • Just Jaeckin, le réalisateur du film-phénomène de société Emmanuelle. On le vit dans bien des courses de VHC au volant de sa Diva de 1964.
  • et bien sûr Jean-Louis Trintignant, qui avait de qui tenir. Comme Jaeckin, il commença à fréquenter les circuits au sein de la bande à Moustache, le Star Racing Team. Il participa plusieurs fois au Rallye de Monte-Carlo, une fois (en 1980) aux 24 Heures du Mans et termina 2e des 24 Heures de Spa 1982.
DNF 2022
Just Jaeckin – Jean-Louis Trintignant – © DR

Cette liste n’est bien sûr (et hélas) pas exhaustive et elle peut paraître trop concise pour certains noms qui mériteraient que l’on s’étende davantage sur leur parcours et leurs mérites. Mais que nos lecteurs n’hésitent pas en commentaires à partager leurs souvenirs ou opinions sur ces DNF de 2022. Tant qu’il y aura quelqu’un pour évoquer leur souvenir, ils n’auront pas complètement disparu.

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