Une grande saison malade

Olivier Favre nous rappelle la saison 1982. Nous le suivons avec le souvenir aïgu de joies et de peines mélées pour ce qui fut aussi, et malgré tout, un beau championnat pour le sport automobile français.

 

Classic COURSES

 

 

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Début août, au soir du Grand Prix d’Allemagne. Je jette un œil au dernier Sport-Auto, arrivé dans ma boîte il y a quelques jours. Et la couverture, encore anodine deux jours avant, m’apparaît dans toute son atroce ironie : « Pironi, un pas vers le titre ». Evidemment, pour la bande à Crombac comme pour tout le monde, ce terrible accident était imprévisible (mais aussi parfaitement évitable ; pourquoi foncer dans des conditions pareilles ? trente ans après, je ne comprends toujours pas). Mais quelle cruauté ces quelques mots et cette image d’un homme avançant d’un pas alerte portent-ils en eux, quand on les relit après Hockenheim. Des pas, il n’en fera plus avant longtemps ! quant au titre, ça risque d’être juste. Il reste encore quatre courses et Watson n’est qu’à 9 points. Et il y a ce fichu Finlandais qui marque des points à chaque fois ou presque …

 

J’ai toujours été très réservé sur le traitement du sport automobile au cinéma. De belles images parfois (Grand Prix, Le Mans), mais un scénario souvent indigent et, quand le mot fin apparaît sur l’écran, toujours l’envie de dire « so, what ? ». Comme si ce sport ne pouvait qu’être affadi en se coulant dans le moule  d’une fiction destinée au grand public. Car si le cinéma est censé ajouter de l’intensité dramatique à la vie, le sport auto (enfin, celui d’hier en tout cas) porte déjà en lui cette « réalité augmentée ». Il est déjà « bigger than life ». Quelle meilleure preuve que la saison F1 1982 : plus encore que 1976, le script de cette année-là semble tout droit sorti de l’esprit dérangé d’un scénariste abusant de substances illicites. Un scriptwriter qui aurait voulu condenser en une seule année tout ce que la F1 d’alors pouvait produire comme ressorts dramatiques.

 

Les cinéphiles connaissent la notion de « grand film malade », popularisée par François Truffaut à partir d’un exemple fameux : Pas de printemps pour Marnie, d’Alfred Hitchcock. Je synthétise ici la définition qu’il en donnait : (…) un chef d’œuvre avorté, une entreprise ambitieuse qui a souffert d’erreurs de parcours (beau scénario intournable, casting inadéquat, tournage empoisonné par la haine ou aveuglé par l’amour, trop fort décalage entre intention et exécution, enlisement sournois ou exaltation trompeuse). Ainsi, et pour autant que le parallèle entre cinéma et sport auto soit pertinent, la Formule 1 a produit en 1982 une « grande saison malade ». Une année qui avait tout pour être l’une des plus belles depuis 1950. Celle qui aurait dû symboliser la prise de pouvoir du moteur turbo dans le cadre d’un passionnant duel franco-italien (les rosbifs en faire-valoir, pour une fois !) entre Renault et Ferrari et se conclure par le couronnement d’un pilote français (ou au moins francophone). Mais ce scénario idéal ne s’est concrétisé que ponctuellement, essentiellement sur les circuits rapides : Kyalami (où Prost gagne à la Clark, en remontant le handicap d’un tour de retard dû à une crevaison), le Ricard (quatre Français aux quatre premières places !) Hockenheim, Monza. Ailleurs et trop souvent, les conflits de stars (Pironi-Villeneuve, Arnoux-Prost) ou de producteurs à gros cigares (la FISA qui disqualifie à Rio, la FOCA qui boycotte à Imola) ou entre les premières et les seconds (la grève de Kyalami) ont empoisonné le « tournage » de cette saison. Quand ce n’était pas l’accessoiriste qui faussait le jeu, pas fichu qu’il était de fournir un moteur d’injection fiable pour le turbo Renault.

 

Truffaut ajoutait aussi que si le chef d’œuvre n’est pas toujours vibrant, le grand film malade l’est souvent, ce qui lui permettra de faire plus aisément l’objet d’un « culte » de la part des cinéphiles. Vibrante, la saison 1982 le fut assurément. De chagrin évidemment (Villeneuve, Paletti, Pironi), mais aussi d’émotions positives (le retour gagnant de Lauda dès son 3e Grand Prix, la victoire de Tambay au lendemain de l’accident de Pironi, le podium d’Andretti devant les tifosi), de fins de course à suspense (Zeltweg), voire rocambolesque (les derniers tours à Monaco), de retours au premier plan de « parrains » qu’on donnait pour has-been (Colin Chapman et Ken Tyrrell, à nouveau vainqueurs, quatre ans après). Avec comme têtes d’affiche omniprésentes, pour le meilleur et pour le pire, une marque – Ferrari – et un homme, Didier Pironi. Mais aussi un monstre sacré, toujours pas has-been : l’insubmersible Cosworth qui se refuse à quitter le haut de l’affiche.

 

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Résultat des courses : 11 vainqueurs différents pour 16 grands prix et sans doute le champion du monde le plus inattendu de toute l’histoire de la F1. Car qui aurait misé un kopeck sur Rosberg en début d’année ? certes, personne ne le considérait comme un « branque », mais de là à voir en lui un champion du monde ! Reconnaissons qu’il a parfaitement joué le coup, en profitant de la fiabilité de sa monture. Mais, à l’instar d’un Hulme, Rosberg a sans doute davantage justifié son statut de champion du monde après son couronnement que durant l’année de son titre. Hulme, Rosberg, … il est frappant de constater que ces deux champions du monde atypiques ont été titrés lors d’une saison de transition en matière de motorisation : Hulme à l’aube de l’ère Cosworth, parce que le « moteur du siècle » n’était pas encore assez fiable, Rosberg à son crépuscule parce qu’il était ultra fiable face à des turbos qui ne l’étaient pas encore.

 

Alors, une saison-culte, 1982 ? oui et non. Si l’on a le culte des regrets, oui. Mais quand on pense aux tragédies de cette année-là … Il n’en reste pas moins que trente ans après, c’est certainement la saison de F1 dont je me souviens le mieux. Beaucoup mieux que toutes celles qui ont suivi, qui ne m’ont laissé au mieux qu’un flash bien ancré en moi (Adélaïde 86, Suzuka 90, Imola 94, Monaco 96, …). Je pense donc avoir souvent vibré en 1982. Y compris d’agacement, voire d’exaspération : cette année-là, le Grand Prix des Pays-Bas se passait un samedi. Du coup, la course était retransmise sur Antenne 2 et non sur TF1. Ce qui nous valut un commentaire affligeant de nullité par un pilier de Stade 2 sans doute spécialiste de water-polo ou de canoë-kayak. Ce jour-là, j’ai regretté Bernard Giroux, ce que je n’aurais jamais cru possible !

 

Olivier Favre

 

Photo Didier Pironi @ Sport Auto DR

Photo départ Zeltweg @ DR

Olivier Favre

Le goût de l’automobile est un atavisme familial transmis par mon père, qui l’a manifesté autant à l’échelle 1 que par les Dinky Toys. Mais l’intérêt pour la course est ma spécificité et j’y suis venu très tôt par les miniatures Solido des 24 Heures du Mans, Ferrari 512 M, Matra et autres Porsche 917. Après le jeu sur les tapis est venu le temps de la collection et du modélisme, de l’abonnement à Sport-Auto puis à Auto-Hebdo. Parallèlement, mes études à Sciences-Po ont confirmé mon intérêt pour l’Histoire et renforcé ma confiance rédactionnelle. Une fois trouvée ma voie professionnelle dans la fonction publique territoriale, j’ai voulu réunir tout cela et écrire sur l’histoire de la course automobile, celle que je n’ai pas vécue, celle que j’aurais aimé vivre. C’est ainsi que j’ai collaboré à Automobile Historique pendant trois ans. Puis sont venus Mémoires des Stands et le magazine Autodiva, qui me permet de garder le contact, précieux pour moi, avec le papier. Et enfin Classic Courses depuis 2012.

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Olivier Favre

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Pierre Ménard
Invité
Pierre Ménard

Alors oui, nous simples spectateurs raisonnables pouvons en conclure que Motor racing is vraiment dangerous, surtout dans la purée de pois. Mais nous ne sommes que simples spectateurs…

JP Squadra
Invité
JP Squadra

En 82 j’avais assisté aux GP de Monaco et de France et je me souviens des banderoles « Gil ti ricordiamo cosi » 2 semaines après Zolder et quant à revivre un GP à Ricard avec 4 Français en tête, c’est aujourd’hui pure fiction!

Olivier Rogar
Invité
Olivier Rogar

Metteur en scène sans état d’âme, la vie distribue bonheur et malheur sans la moindre équité. Une saison de larmes en entendant l’annonce du décès de Gilles Villeneuve à la radio. Peut être LE pilote dont on se disait qu’en toutes circonstances il « passerait ». D’incompréhension lors de l’accident de Paletti. D’incrédulité pour Pironi. Série trop noire pour la Scuderia. Trop noire pour les passionnés aussi. Mais en contrepoint il y eut le retour de Lauda avec ses deux victoires. La première victoire de Tambay. Victoire acquise dans des conditions psychologiques terribles, après qu’il eût succédé à son ami Gilles Villeneuve… Lire la suite »

Francis Rainaut
Invité
Francis Rainaut

Pour le premier titre français, on y avait cru un peu avec J.Laffite, beaucoup avec D.Pironi, il nous faudra encore patienter, l’année suivante les affiches seront déjà collées sur les murs, puis ensuite il manquera un demi point… C’était pas facile d’être supporter des pilotes français, mais ça allait venir, c’était sûr, et quelle présence des bleus, on était vraiment dans un autre siècle.

laurent riviere
Invité
laurent riviere

Cette saison était bien d’une intensité dramatique comme nous le rappelle si pertinemment Olivier Favre avec tous les ingrédients pour un scénario inimaginable comme la F1 nous le fait vivre parfois. Je m’en souviens parfaitement car à cette époque il était encore intéressant d’assister aux GP et de se glisser dans le paddock ce qui me donne de nombreux souvenirs précis.Le retour de Lauda, payé aux points marqués, était un événement attendu et sa victoire à Long Beach suivi tard à la TV après un duel avec l’autre monoplace Marlboro de De Cesaris fut un moment fort.Puis pour le retour… Lire la suite »

Daniel DUPASQUIER
Invité
Daniel DUPASQUIER

Dès lors effectivement, tout mon enthousiasme alla vers Didier Pironi, dont le caractère est bien dépeint dans cette note car, en dépit d’une apparente convivialité, de son air malicieux, de son visage d’ange et poupin, je crois qu’il était d’une détermination froide, sachant précisément ce qu’il voulait en s’en donnant les moyens. Il a vite compris que son avenir n’était pas chez Ligier. J’ai toujours pensé qu’il avait eu raison de tenir tête à Gilles Villeneuve à Imola comme Arnoux l’avait fait avec Prost en France. Pour avoir vu René Arnoux à la sortie de sa voiture, les yeux injectés… Lire la suite »

Pierre Ménard
Invité
Pierre Ménard

Ce n’est que fin 1984, lorsque Prost eût montré de quoi il était capable, que Ron Dennis joua à Niki Lauda le tour de « l’âne après le meunier » : il lui proposa un salaire nettement revu à la baisse (alors que l’Autrichien était en passe de devenir champion du monde)tout simplement parce qu’il avait Alain qui pouvait « faire le boulot ». Ce fut la seule fois dans sa carrière de négociateur où Lauda dut manger son chapeau.

Pierre Ménard
Invité
Pierre Ménard

Je me suis egalement toujours demandé si l’Argentin n’avait pas trouvé en ce renoncement brutal l’occasion rêvée de rendre la monnaie de sa pièce à Frank Williams et Patrick Head suite à leur attitude en 1981 lors de ce Grand Prix de Las Vegas dont vous parlez dans votre commentaire : il les laissait ainsi dans la m… à se débrouiller avec un pilote sans grande envergure, Keke Rosberg. Le problème est que personne, à commencer par Reutemann, n’aurait imaginé que le Finlandais allait avoir les épaules assez larges pour endosser le costume de pilote numéro 1…

Marc Ostermann
Invité
Marc Ostermann

Moi je retiendrai de ce sombre week-end la victoire de Patrick Tambay. Une carrière s’achevait et une autre recommençait…

Daniel DUPASQUIER
Invité
Daniel DUPASQUIER

Effectivement , j’avais zappé cette dimension géopolitique. Nous étions en plein conflit anglo-argentin. La guerre des Faklands a peut être, sans doute été un élément dans la décision de Reutemann. Quelle drôle de guerre que celle-ci !

luc perron
Invité
luc perron

Combien de course gilles villeneuve a t’il gagne et est ce que gilles villeneuve a toujours couru pour ferrari. Merci

linas27
Invité
linas27