Robert Manzon : le dernier témoignage

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Robert Manzon nous a quittés le 19 janvier 2015, à l’âge de 98 ans. À l’occasion du 9e Grand Prix Historique de Monaco en 2014, Robert Manzon, 97 ans, doyen des pilotes de F1 et des 24 heures du Mans, avait eu la gentillesse de me recevoir dans sa propriété située sur les hauteurs de Cassis. Il m’avait fait partager ses souvenirs, ses amertumes aussi, de ses 10 années de compétition exercées au plus haut niveau (Coupe des Alpes, Tourist Trophy, Mont Ventoux, Mille Milles, Panaméricaine, endurance, Bol d’Or, 24 heures du Mans, F1 – 16 victoires et 42 podiums). J’en avais profité pour l’interviewer.

Propos recueillis par Pierre Chrétien


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Robert Manzon
Robert Manzon 2014 (c) Pierre Chrétien

Robert Manzon, vous avez fait partie des « trois Mousquetaires » de l’équipe Gordini, avec Maurice Trintignant, Jean Behra et André Simon ; parlez–nous de vos 10 années de carrière, de 1946 à 1956.

Je n’ai jamais été reconnu à ma juste valeur par la presse! (Voici qui résume toute l’amertume que Robert Manzon ressent de sa carrière de pilote). Ma première course, à la Coupe des Alpes (sur Simca 8), première victoire ! Aucune retombée dans la presse. Ma deuxième course, c’était à Nîmes, avec la Cisitalia que je venais d’aller chercher en Italie, par la route. Je réalise le troisième temps des entraînements, mais comme j’étais débutant les organisateurs m’ont placé en dernière ligne. Au premier tour, je passe 3! De nouveau, pas un mot dans les journaux.

A Monaco en 1952, j’ai gagné la course des moins de deux litres… en partant dernier ! Le lendemain, pendant le Grand Prix exceptionnellement disputé en Formule sport,  j’étais  en tête avec ma Gordini T15 S,  après avoir doublé la Jaguar type C de Moss, quand j’ai dérapé sur de l’huile non signalée [C’était plutôt une piste bouchée par un accident précédent, d’où le carambolage qui élimina Moss et Manzon, NDLR]

Que vous est-il arrivé à Reims, deux mois plus tard pendant la course réservée aux voitures de sport ?

J’étais de nouveau en tête (après avoir doublé Moss et sa Jaguar), quand au freinage du Thillois, ma fusée droite s’est cassée. Plus de freins, plus de direction ! J’ai sauté de la voiture juste avant qu’elle ne percute un pylône électrique haute tension. En regardant ma voiture, j’ai vu que la colonne de direction avait traversé le dossier…

Le lendemain, Jean Behra a remporté le Grand Prix. Des doutes planaient sur la cylindrée de son moteur. Pourtant, aux essais, vous étiez en première ligne, devant lui. Qu’en est-il ?

J’avais le 3e temps derrière Ascari et Villoresi (donc, en première ligne) et Behra fait un meilleur temps que moi. Je lui ai demandé de me prêter sa voiture. J’ai changé les numéros et j’ai tourné plus vite que lui. C’est donc avec sa voiture que j’ai réalisé mon temps. Sa voiture n’était pas plus rapide que la mienne, mais elle avait plus de couple en sortie de virage.

Ce qui laisse entendre que sa cylindrée était supérieure à 2 litres ?

Je n’en ai jamais entendu parler dans l’équipe. Cela m’étonnerait, Gordini n’aurait jamais été d’accord, mais il suffit de changer les pistons et de réaléser les cylindres. Il est vrai que je n’ai jamais vu de contrôle après la course.                                          

Aux 24 heures du Mans 1952 avec Jean Behra, à la mi-course vous étiez en tête (à la distance et à l’indice) avec un tour d’avance sur la Talbot-Lago de Levegh et deux tours sur la Mercedes victorieuse ; puis les freins avant ont lâché, quelle déception !

A ce moment-là, nous ne pensions qu’à une chose : voir le drapeau à damiers s’abaisser ! Nous voulions repartir en isolant les freins avant, juste pour battre le record du tour, mais Gordini n’a pas voulu. 

Les ruptures de culbuteurs et de ponts-arrière ont souvent été la cause d’abandon des Gordini, que pensez-vous d’Amédée Gordini ?

75 % de mes courses se sont terminées par des ennuis mécaniques. Il avait beaucoup de qualités mais aussi des défauts. Son plus grand : il manquait toujours d’argent ! Avec lui, je n’ai jamais signé de contrat. Je suis retourné chez lui par reconnaissance, c’est lui qui m’avait ouvert les portes à mes débuts. En 1955 à Monaco, Alfred Neubauer m’a demandé de remplacer Hans Herrmann, accidenté aux essais. J’ai refusé ; j’avais un contrat moral avec Gordini. C’est André Simon qui l’a remplacé. »

Robert Manzon
Archives personnelles Robert Manzon

En 1954, vous avez terminé 3e du Grand Prix de l’ACF disputé sur le circuit de Reims au volant de votre Ferrari bleue, derrière les deux Mercedes bien plus puissantes de Fangio et de Kling. Vous deviez être ravi !

Ferrari m’avait fourni un moteur « usine ». Pendant la deuxième moitié de l’épreuve, je n’ai vu personne ! Les Mercedes étaient loin devant, trop rapides, et aucune voiture n’apparaissait dans mes rétroviseurs. Après l’arrivée, tout le monde n’en avait que pour les Mercedes, regardez cette photo : personne autour de ma Ferrari ! La presse n’a pratiquement pas parlé de mon résultat. Si Mercedes n’avait repris la compétition que deux semaines plus tard à Silverstone, j’aurais remporté ce Grand Prix ! 

Parmi tous les pilotes que vous avez côtoyés, lesquels vous ont vraiment impressionné ?

Aucun ! Wimille, Sommer, Fangio, Moss, Behra allaient vite quand ils avaient une bonne voiture. C’était la mécanique qui faisait la différence. Chez Gordini, j’étais le plus rapide de l’équipe. Ma seule faute de pilotage, je l’ai faite aux Sables d’Olonne : un tête-à-queue qui n’a pas eu d’incidence sur ma course.

Quel est le meilleur souvenir que vous gardez de ces 10 années de compétition ? (Après une hésitation et une certaine émotion, il nous glisse avec son petit sourire)

Les voyages avec ma femme ; elle m’a accompagné dans 90 % de mes courses. Avant chaque départ, j’avais droit au ‘ Va doucement’ » ! [Robert Manzon venait de perdre sa femme l’année dernière. Nous comprenons son émotion après plus de 70 ans de vie commune, NDLA].

Vous êtes un pilote qui n’a pas eu beaucoup de critiques :

Les critiques, ce n’est pas grave. Le pire de tout, c’est l’indifférence !

Robert Manzon était le plus ancien pilote de F1 et des 24 heures du Mans. Il n’a jamais voulu se prendre au sérieux. Quand Amédée Gordini lui a proposé de venir habiter à Paris, il a refusé, pour rester à Marseille. Il n’a jamais cherché à se mettre en évidence. Merci Monsieur pour votre accueil chaleureux et votre franc parler. Je garde un grand et durable souvenir de cette rencontre.

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Jean-Paul BRUNERIE

Je garde le merveilleux souvenir de Robert lors du GP Historique de Marseille en 2008. A cette occasion, j’ai pu lui dire mon plaisir de rencontrer enfin le pilote que mon père adorait. Il nous a raconté lors d’une soirée pas triste ses souvenirs lorsqu’l allait chercher ses voitures en Italie en évitant les postes frontières, les chaussures pleines de billets pour payer les Italiens. Notamment une fois où à la suite d’une fuite d’essence qui lui avait arrosé les pieds, les billets avait souffert au moment du paiement. J’avais organisé les retrouvailles avec son vieux copain Georges Gonnard, ils… Lire la suite »

Daniel Gautiez

Quelle amertume ! Malgré une carrière et un palmarès honorable, l’estime du public je crois et sûrement de constructeurs qui ont fait appel à lui, il ne retenait que la tiédeur de la presse.

Vincent Metais

Merci pour ce beau compte-rendu. M. Manzon était un homme charmant et remarquable – encore un – et il nous manque….

Laurent Riviere

Il est toujours intéressant de lire les anecdotes et commentaires de champions. Manzon pilote talentueux et sympathique se sent frustré car la presse à cette époque privilégiait bien Behra et son rival Trintignant. L’accident de Reims n’eut pas lieu avant le virage de Thillois mais celui de la Garenne, d’ailleurs dans une interview précédente Manzon précisait bien que l’accident se produisit avant le virage de la Garenne.

Patrice Verges

Très belle interview ! Il faut comprendre que par son style, son panache, Behra avait les faveurs de la presse et du public et ça agaçait quelques pilotes. Cela dit, beaucoup de pilotes de cette époque, l’accusaient de « surconduire » notamment Paul Frére qui n’était pas du genre à dire du mal quoique il avait bien analysé Gordini. Landon m’avait raconté que Manzon avait vendu le nom de Ventoux à Renault, nom dont il avait appelé sa préparation, pour dénommer le moteur 850 cm3 de la Dauphine