25 janvier 2024

Les pionnières – 2 : Dorothy Levitt (1882-1922), la mystérieuse

« Deeds, not words », soit « des actes, pas des mots ». Telle était la devise du mouvement fondé en 1903 par Emmeline Pankhurst, grande figure du féminisme britannique. La même année Dorothy Levitt mit ce mot d’ordre en pratique. Elle entreprit de démontrer avec brio que les femmes n’étaient pas moins compétentes que les hommes au volant.

Olivier Favre

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Dorothy Levitt fut une personnalité très connue de la première décennie du XXe siècle en Angleterre. Pourtant, un halo de mystère entoure une bonne partie de sa courte vie et incite à la prudence et à l’emploi du conditionnel sur certains aspects. Pour commencer, on ne sait pas grand-chose de ses premières années. Si ce n’est qu’elle était née Levi dans une famille juive de commerçants londoniens aisés et qu’elle avait une sœur. Plus tard, son père anglicisa son nom en Levitt. D’après ses écrits, elle eut une enfance très sportive (vélo, équitation, chasse et pêche). Et c’est à peu près tout ce qu’on a sur ses vingt premières années.

Remarquée

Il semble que Dorothy Levitt vint à la compétition par le biais de son travail de secrétaire chez Napier. Cette vénérable marque de machines en tous genres venait de s’orienter vers la fabrication de moteurs à explosion, puis de voitures complètes. Elle y aurait été remarquée par Francis Selwyn-Edge, lui-même pilote (vainqueur de la coupe Gordon-Bennett 1902) et vendeur des voitures Napier (1). Une attention très compréhensible puisque les témoignages de l’époque la décrivent comme très féminine, élégante et séduisante. Selwyn-Edge en fit donc sa secrétaire personnelle. Et sans doute davantage, bien qu’aucun des deux n’ait jamais confirmé la nature exacte de leur relation. Mais il la voyait aussi comme un très bon vecteur publicitaire. Un homme au volant, c’était déjà banal en 1903, mais une femme c’était inédit, surtout en compétition (2).

Selwyn-Edge
Francis Selwyn-Edge au volant d’une Napier devant son magasin du centre de Londres – © DR

Selwyn-Edge l’envoie donc se former chez Clément-Bayard à Levallois, puisque la France est alors le pays leader en matière automobile. Et à son retour il l’engage dans des épreuves de motonautisme (3), puis dans des courses de côte et des « speed trials ». Ces concours de vitesse en ligne droite se multiplient alors, sur le front de mer de villes balnéaires comme Brighton et Blackpool. En 1905 Dorothy atteint à Brighton 128 km/h au volant de sa Napier de 80 cv. On la voit aussi conduire des De Dion et Gladiator, marques françaises que Napier importe en Grande-Bretagne.

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Interdite de circuit

Toujours vêtue à la mode, la jeune femme a du tempérament et ne passe pas inaperçue. Y compris de la police qui lui reproche à l’automne 1903 d’avoir roulé à « une allure effrayante » dans Hyde Park. Cela lui vaut une amende de 5 livres majorée pour outrage à agent, puisqu’elle aurait déclaré regretter de ne pas avoir écrasé le policier en question ! Un sentiment sans doute partagé par son chien Dodo. Passager privilégié de Dorothy, ce loulou de Poméranie irascible et gueulard lui vaut quelques moqueries. Notamment de la part de ses adversaires masculins.

Dorothy Levitt
Photo promotionnelle de la marque Napier – © DR

En 1906 à Blackpool elle bat son propre record terrestre féminin (146,2 km/h), confirmant les superlatifs de la presse populaire : « The fastest girl on Earth » ou « The champion lady motorist of the world ». Mais elle sait aussi faire preuve d’endurance. Ainsi, accompagnée par un observateur assermenté et par l’inévitable Dodo, elle établit avec sa De Dion le record de la plus grande distance parcourue par une conductrice : 411 miles (661 km) de Londres à Liverpool et retour à 32 km/h de moyenne.

Qu’il s’agisse de « speed trials » ou de « hill climbs », Dorothy n’a jusqu’alors couru que contre le chronomètre, puisque les courses sur routes publiques sont prohibées au royaume de sa Majesté Edward VII (4). Aussi, quand le circuit de Brooklands ouvre en 1907 pour permettre à l’industrie automobile britannique de rester compétitive face à ses homologues du continent, Dorothy Levitt entend bien s’y mesurer aux hommes. Mais à Brooklands c’est le BARC (British Automobile Racing Club) qui organise la plupart des épreuves. Et ces distingués messieurs se montrent aussi obtus avec Dorothy que leurs homologues de l’ACF avec Camille du Gast quatre ans plus tôt : pas de femme au volant chez eux !

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Dorothy, suffragette du volant

Plus ouvert que le BARC, l’hebdomadaire The Graphic offre une chronique régulière à Dorothy Levitt. Elle y défend le droit à conduire des femmes et démystifie à leur intention la conduite et la prétendue complexité d’un moteur. Elle y décrit aussi ses impressions de conduite à haute vitesse : « À cette allure, le plus difficile est de rester dans la voiture. La moitié du temps, les roues ne touchent pas du tout le sol, et lorsqu’elles le touchent, il faut être prêt à encaisser le choc et l’embardée, sinon on est éjecté. Il est beaucoup plus difficile de rester assise dans une voiture que de monter un cheval au galop dans un steeple-chase. »

Dorothy Levitt
Photo extraite du livre « The woman and the car » – © DR

Dans ses textes transparaissent également sa vie quotidienne et ses loisirs, pour le moins atypiques pour une femme de son époque. Célibataire et indépendante, elle vit entourée d’amis, ne dédaigne pas les mondanités et s’adonne à des loisirs aussi opposés que la pêche à la truite et les parties de poker dans les casinos. Ces chroniques du Graphic formeront la base de son livre paru en 1909 The woman and the car, sous-titré « petit manuel pour toutes les femmes qui conduisent ou veulent conduire » (5). Elle y donne des conseils pratiques et de réparations illustrés de photos. Elle recommande aussi d’avoir à portée de main un revolver, mais aussi un miroir de poche. Pour se refaire une beauté avant de descendre de voiture après un long trajet, mais aussi pour regarder ce qui se passe derrière soi. Certains y voient « l’invention » du rétroviseur qui sera généralisé quelques années plus tard.

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La fin mystérieuse de Dorothy Levitt

Faute de Brooklands, Dorothy Levitt étend son champ d’action sur le continent. Elle court en France (course de côte de Gaillon) et en Bavière (le rallye Herkomer Konkurrenz). Puis elle s’essaye à l’aviation, prenant des leçons de vol en France en 1909-1910. Ensuite ? Ensuite, mystère. Après 1910 elle disparaît de la circulation, au propre comme au figuré, passant du statut de vedette des gazettes à une vie de recluse. C’est dans l’anonymat le plus complet que se déroule le dernier quart de sa vie. Elle meurt à 40 ans en mai 1922. Son certificat de décès mentionne comme cause de la mort un empoisonnement à la morphine, ce qui pourrait accréditer la thèse d’une maladie pénible et invalidante. Une fin précoce et bien triste pour une femme qui, à l’instar de sa contemporaine Emmeline Pankhurst, contesta avec courage et détermination la domination masculine dans la société anglaise de l’ère édouardienne.

Notes :

(1) Dans ces premières années de l’automobile, les fonctions de construction et de vente étaient souvent assurées par des entités distinctes.
(2) Si l’on excepte Louise Bazalgette qui participa en 1900 au Thousand Mile Trial. Mais cette épreuve d’endurance consistant à relier Londres à Édimbourg et retour était plus un événement destiné à faire connaître l’automobile qu’une course.
(3) Dorothy Levitt décroche en 1903 le premier record du monde de vitesse sur l’eau : 19,3 miles/h (31,1 km/h).
(4) Avec quelques exceptions temporaires dans des territoires particuliers : l’Ile de Man et l’Irlande du Nord.
(5) Le livre est disponible gratuitement en version numérique ici : https://www.gutenberg.org/files/58956/58956-h/58956-h.htm. Curieusement, le court portrait de Dorothy qui y figure ne mentionne pas Selwyn-Edge et attribue le mérite de lui avoir appris à conduire à un ami venu la voir à la campagne. Le résultat d’une rupture orageuse entre deux fortes personnalités ? Ou bien Selwyn-Edge a-t-il exagéré son rôle de Pygmalion ? On ne le saura sans doute jamais.

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