Faivre-Duboz 1988

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Au 7e jours, le journaliste Dominique Faivre-Duboz de l’Est Républicain écrira : « Tiens, il grisonne. Sur la piste, ça échappe : la poussière le saupoudre entier de marron, d’ocre. A Agadez où le Paris-Dakar s’accordait une escale de 24 heures cette semaine, il avait trouvé le temps de se doucher, de se shampouiner en surveillant les travaux sur son 4×4. Dans sa barbe et dans ses cheveux ras, des fils blancs se mirent à scintiller. Il a pris de la bouteille à l’âme aussi, Patrick Tambay, douzième au classement général sur le Range Rover n°228. Il philosophe sans joie. Aurait-il déjà usé le Paris-Dakar ? L’aventure, pour lui, se trouve ailleurs. »

D. Faivre-Duboz : — L’aventure, c’est quoi, Patrick ?

Patrick Tambay : — Si Paris-Pékin a lieu, j’y vais. La Transamazonienne dont on parle, j’en suis aussi. Là-bas tu pars non seulement avec la boussole mais encore avec les seringues, le sérum, la machette et peut-être le fusil à pompe au-dessus de la tête, prêt à servir.

D. Faivre-Duboz : — Qu’arrive-t-il au Paris-Dakar, selon vous ?

Patrick Tambay : — L’esprit qui règne cette année est en train de gâcher le plaisir. On vit dans un monde d’assistés, rien à faire. L’assistance, le mot fait fureur sur le rallye.

D. Faivre-Duboz : — Trouvez-vous ça nouveau ?

Patrick Tambay : — On ne peut pas nier que le phénomène s’amplifie. Ajouter les interdits qu’on nous balance à tout-va. On dénature notre état d’esprit. Moi, on me dit : « Traverser le désert contre la montre avec ton matériel de course, tu ne trouves pas ça con ? 130 sur les dunes, ça ne te paraît pas con ? ». J’en ai marre d’être pouponné.

D. Faivre-Duboz : — Vous foncez à contre-courant d’une partie de l’opinion publique.

Patrick Tambay : — Mais oui. Que voulez-vous : piloter, c’est mon métier, mon plaisir. J’aime mettre en travers une auro de 300 chevaux sur la piste, dans les dunes. C’est ce que je sais faire. Le bureau, je m’y trouve moins à l’aise, moins performant. D’autres pilotes qui ont quitté la Formule 1 à l’heure de l’inévitable déclin, reviennent à la compétition. Pourquoi ? La reconversion ne marche pas si bien qu’ils l’avaient imaginé. Piloter, voilà ce qu’ils réussissent le mieux. Et ils adorent. Pourquoi s’enfermeraient-ils au bureau ?

D. Faivre-Duboz : –Prendrez-vous le départ du Dakar 1989 ?

Patrick Tambay : — La prochaine fois que je viendrai, ce pourrait être comme Ickx. En famille. Ickx a trouvé son bonheur. Il se retrempe en Afrique deux ou trois fois par an. Il arrive en 4×4 avec sa fille Vanina. Ils se baladent. Je le crois sincère. Et il faut le voir sur le rallye. Il a fait huitième dans l’étape Arlit-Agadez. Il s’était payé un tonneau dans la troisième spéciale. Un tonneau, … cinq tonneaux oui ! Il n’a plus de pièces. Il n’a rien à prouver. Et il continu. Bravo.

D. Faivre-Duboz : — Le tracé, comment le trouvez-vous cette année ?

Patrick Tambay : — On se tape beaucoup de kilomètres pour de splendides panoramas ponctuels. A l’arrivée sur Djanet, on avait le soleil dans le dos. Sous cet éclairage, le sable devient rouge. Trente kilomètres de dunes rouges, avec nuances, t’en prend plein les yeux, plein le ventre.

D. Faivre-Duboz : — Et le Ténéré ?

Patrick Tambay : — Il provoque l’extase la première fois. L’immensité se répète tout de même. Trois cent kilomètres sans relief, sans repère : on sature. A chaque traversée suivante, le Ténéré impressionne mais parce qu’on a peur d’y rester.

D. Faivre-Duboz : — Que se passe-t-il dans la tête de celui qui se perd ?

Patrick Tambay : — L’angoisse. J’en garde le souvenir frais. On s’est perdu dans Arlit-Agadez. Les questions se bousculent. Est-ce qu’on aura assez d’essence pour rejoindre le bivouac ? Est-ce qu’on va passer la nuit ici ? Est-ce que la balise de détresse fonctionnera ? Une angoisse d’assistés. Dans le lit d’un oued, on rencontre un type d’ici, sa femme, leurs gosses, avec deux ou trois bêtes. Ils se trouvent loin de tout. Ils n’ont pas de carburant en réserve, pas de balise, pas de camion d’assistance ni d’hélico. Ils ne comptent sur rien, sur personne. L’angoisse, croyez-vous qu’elle les effleure ?

D. Faivre-Duboz : — Vous encore ça va. Vous pilotez une voiture de pointe, puissante, allégée, qui ne se plante pas dans quinze centimètres de sable mou. Les sous-motorisés souffrent autrement.

Patrick Tambay : — Vous avez raison, mais vous ne savez pas tout. Ma vraie chance réside dans l’indestructibilité du Range Rover. Pour retrouver notre chemin dans Arlit-Agadez, on a roulé sur la montagne. Et pas doucement. Ça cognait partout. On a esquinté la caisse, tordu des barres, détruit le pont avant. Les tirants de pont n’ont pas bougé, rien n’a lâché. Le Range nous a menés à l’arrivée.

D. Faivre-Duboz : — Vous avez donc un avantage au départ.

Patrick Tambay : — Je ne dis pas non. Mais vous pouvez compter sur l’épreuve pour rééquilibrer. Nous parlions du Ténéré. Les Peugeot le traversent telles des flèches. Deux cents kilomètres à 200 à l’heure. Nous, avec les Range, tenons le 180 sur la même distance. Une surchauffe du différentiel nous empêchait de grimper à 200, mais c’est résolu. Sur le reste du rallye, nous aurons 20 km/h de plus sans problème.

 D. Faivre-Duboz : — Les autres, à combien roulent-ils dans le Ténéré ?

Patrick Tambay : — Peugeot donc à 200km/h, nous à 180, les 4×4 Marathon plafonnent à 160. Au bout de l’immensité, il y a une passe à trouver. On tourne en rond, on gamberge, on finit par tomber dessus, et vous savez quoi ? Les « Marathon » se trouvent devant nous. Ils ont découvert du premier coup. C’est l’histoire de la vie. Jean de la Fontaine ne connaissait ni les 4×4 de course, ni les 4×4 de série. Trois cents ans avant le « Dakar », il avait tout compris. On n’écrit pas « Le Lièvre et la Tortue », on n’affirme pas « Rien ne sert de courir », si on n’a pas compris. »

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