1957 : Ivor Bueb et Ron Flockhart doublent au Mans (1/2)

En matière de doubles, il y a la technique (doubles moteurs, doubles essieux, …) et il y a l’humain. L’humain, ce sont par exemple les doubles vainqueurs des 24 Heures du Mans. D’André Rossignol, le premier, à Fernando Alonso, ils sont nombreux. 19 exactement. Certains sont très connus, Sommer, Wimille, Jaussaud, Stuck, …, d’autres nettement moins. Parmi ces derniers, il y a plus de 60 ans, deux pilotes eurent la particularité de décrocher leur seconde victoire ensemble, alors qu’ils avaient remporté la première séparément : Ivor Bueb et Ron Flockhart.

Olivier Favre


Ivor Bueb et Ron Flockhart, ce sont les vainqueurs de l’édition 1957, qui voit le triomphe de la Jaguar D et de l’Écurie Écosse. Alors que la marque de Coventry s’est retirée officiellement quelques mois plus tôt, les privés battent à plate couture les usines Ferrari et Maserati et sont tout près de réaliser le quinté parfait avec les cinq voitures au départ : 1ère, 2e, 3e, 4e et 6e places. Plutôt que de raconter cette course, j’aimerais retracer le parcours de ces deux hommes, très dissemblables physiquement, mais qui n’en partageaient pas moins plusieurs points communs. Le talent bien sûr. Mais aussi l’âge, étant nés tous deux en juin 1923, à dix jours d’intervalle, des débuts en course tardifs, le goût de l’aviation et leur gagne-pain, puisqu’ils étaient tous les deux garagistes-concessionnaires.

Commençons par …

Ivor Bueb

Ivor Bueb
© DR

En 1910 le jeune Léon Bueb quitte l’Alsace et s’installe en Angleterre. Quatre ans plus tard la guerre éclate et, bien que Léon soit d’origine française, il n’en a pas moins la nationalité allemande, puisque l’Alsace appartient alors au Reich de Guillaume II. Aussi, le gouvernement anglais, méfiant, l’interne par précaution pour la durée du conflit. Une fois la guerre finie, Léon Bueb s’établit comme commerçant et épouse Grace Vagnolini qui, on s’en doute, est d’ascendance italienne. Mais aussi galloise. Le mariage ne durera guère, juste le temps de donner naissance à Ivor Leon John le 6 juin 1923. Le petit Ivor va grandir à Londres et découvrir la course automobile en fréquentant le circuit de la capitale anglaise, Crystal Palace.

Racers 500

Arrive la Seconde Guerre Mondiale : il s’engage dans la RAF, se marie et devient père d’un petit David en 1942. Après l’armistice, il se lance dans le commerce de véhicules issus des surplus de l’armée, à Newport (Pays de Galles) et apprend à voler sur un De Havilland Tiger Moth. Puis, au début des années 50, il s’établit un peu plus à l’est, à Cheltenham et s’associe avec Geoffrey Turk dans son garage Turk’s Motors.

C’est à Cheltenham, au sein d’un groupe de « motor racing enthusiasts », qu’Ivor Bueb va trouver un environnement propice à ses premiers pas de pilote de course. Ce sera, comme beaucoup d’autres pilotes de l’époque, au volant d’un racer 500, en l’occurrence une Cooper-JAP. Il prend le départ de sa première course, le 12 avril 1952 à Castle Combe. Après deux saisons d’apprentissage, Ivor accède au premier plan en 1954, à trente ans passés. Sous la bannière de son « Écurie Demi-Litre » (peut-être en hommage à ses racines françaises), il finit la saison par plusieurs victoires. Cela lui vaut non seulement de devenir pilote officiel Cooper pour 1955, mais aussi d’être convié par Jaguar à un test à Silverstone.

Ivor Bueb
A Brands Hatch en 1955 sur Cooper 500 cm3 – © Ian Frost

Ce test va s’avérer déterminant, mais en deux temps. En effet, Bueb n’est pas le seul pilote testé, il y en a d’autres, dont le jeune Don Beauman, qui a pour lui un double avantage : d’abord, il a disputé le dernier GP de Grande-Bretagne au volant d’une Connaught et est donc plus habitué à ce niveau de puissance ; ensuite il est le protégé de Mike Hawthorn, dont il est un ancien camarade de classe. Dès lors, les jeux sont faits : Ivor a beau faire très bonne impression, Hawthorn plaide pour Beauman et ce dernier est retenu pour les 24 Heures du Mans.

Débutant au Mans

Cependant, deux semaines avant la classique mancelle, deux des six pilotes retenus par Jaguar sortent de la route au Nürburgring avec leurs Type D de l’Écurie Écosse. Choqué, Jimmy Stewart (le frère aîné de Jackie) abandonne la course immédiatement, alors que Desmond Titterington est suffisamment blessé pour se voir interdire de courir au Mans. Pour les remplacer, Lofty England fait appel à Norman Dewis, le pilote d’essai maison, et à Bueb, qu’il apparie avec Hawthorn. Celui-ci a des doutes, il aurait préféré Beauman. Et cela peut objectivement se comprendre : Bueb n’a comme connaissance de la D que son test de Silverstone quelques mois plus tôt. En outre, il n’a aucune expérience des courses d’endurance et n’a jamais roulé au Mans. De surcroît, comme Hawthorn accapare la voiture durant la majeure partie des essais, Bueb est contraint d’apprendre le circuit de nuit. Pas vraiment la préparation idéale pour aborder une course pareille, surtout face aux Mercedes et Ferrari et à leurs équipages chevronnés.

Ivor Bueb
Le Mans 1955 – © DR

Le samedi 11 juin c’est Hawthorn qui prend le départ et qui va, durant plus de deux heures, livrer une bataille épique face à la Mercedes de Fangio. Puis se produit le terrible enchaînement que l’on connaît. Ivor Bueb était prêt à relayer Hawthorn mais, ayant freiné trop tard, celui-ci a manqué son stand et doit donc accomplir un tour supplémentaire. Bueb doit alors attendre 5 minutes supplémentaires face au désastre et à ses terribles conséquences. On peine à se représenter ce qu’ont pu être ces 5 minutes pour le débutant au Mans qu’est Ivor et la terrible pression qui a dû s’abattre sur ses épaules, à l’heure de reprendre à son compte la lutte contre les flèches d’argent.

Mike arrive enfin et Ivor saute au volant. Et il fait le job. Certes, il ne peut lutter face à Moss, mais il conserve la deuxième place et veille à ce que l’avance de la Mercedes ne s’accroisse pas trop. Cet écart n’aura bientôt plus d’importance puisque Mercedes retirera ses voitures durant la nuit. Mais Bueb continuera sans faillir à épauler Hawthorn et les deux hommes s’imposeront le dimanche à 16 heures. Et, en dépit des circonstances, nul doute que Bueb apprécia les commentaires flatteurs à son sujet. A commencer par ceux de son équipier, qui dut se féliciter du choix de Lofty England. Et ce d’autant plus que Don Beauman avait fini sa course enlisé dans le sable d’Arnage ! (1)

Hawthorn-Bueb
La victoire se doit d’être fêtée, mais celle-ci a quand même un goût très amer – © DR

Pilote professionnel

S’ajoutant à ses résultats en F3 (il finit vice-champion d’Angleterre, à deux points de son leader Jim Russell), ce succès au Mans est pour Bueb un bel « accélérateur de carrière ». Ayant gagné ses galons de pilote Jaguar, Ivor abandonne ses parts dans le garage de Cheltenham et devient professionnel. C’est ainsi qu’il s’adjuge notamment les 12 Heures de Reims en 1956, avec Duncan Hamilton. Puis, l’année suivante, après le retrait de l’usine Jaguar, il passe au service de l’Écurie Écosse. Parallèlement, il fait ses débuts en F1 à Monaco, où il est avec Stuart Lewis-Evans, le dernier pilote engagé en Grand Prix par l’usine Connaught, qui va bientôt baisser le rideau définitivement.

Ivor Bueb
Sur Connaught au GP de Monaco 1957 – © DR

Un mois après Monaco ce sont les 24 Heures du Mans avec Ron Flockhart et la seconde victoire consécutive de l’Écurie Écosse. A la fin de cette saison 57, Ivor Bueb arrête les courses de F3 et monte en F2 pour 1958, avec une Lotus 12. Sans résultat notable, hormis une 2e place au Trophée d’Auvergne, derrière Maurice Trintignant. Sa saison est plus fructueuse en Sport chez Brian Lister, où il remplace Archie Scott-Brown qui s’est tué à Spa. Au Mans, lors d’une édition très arrosée, il n’est pas très loin de s’imposer une 3e fois. La Jaguar D qu’il partage avec Duncan Hamilton reste à portée de fusil de la Ferrari des futurs vainqueurs jusqu’à quelques heures de l’arrivée, quand Hamilton, gêné par un concurrent arrêté, sort de la route.

Des courses de toutes catégories

Pour 1959 Ivor Bueb, plus que jamais pilote professionnel, s’est bâti un programme chargé. Curieux de toute nouvelle expérience de pilotage, il commence l’année au Rallye de Monte-Carlo, qu’il termine à une honorable 16e place avec une Sunbeam Rapier. En Sport il continue avec Brian Lister et pointe en tête des 12 Heures de Sebring à la mi-course, quand lui et son équipier Stirling Moss sont disqualifiés pour ravitaillement illégal (2). Dans le nouveau championnat britannique de saloon cars, il remporte les trois premières courses avec sa Jaguar 3,4 litres de l’Equipe Endeavour fondée par Tommy Sopwith. Et, last but not least, il est le premier pilote du British Racing Partnership, l’écurie montée un an auparavant par Alfred Moss et Ken Gregory, respectivement père et manager de Stirling Moss.

Ivor Bueb
En 1959 à Aintree, son dernier Grand Prix, avec la Cooper-Borgward F2 – © LAT

Tout en récoltant quelques places d’honneur avec sa Cooper-Borgward F2 vert pâle, Bueb pense déjà à l’année suivante : son idée est d’enseigner la conduite à l’école de pilotage que son ami Jim Russell a créée à Snetterton, et de partager avec ce dernier le volant d’une Cooper-Monaco dans les courses d’endurance. Las ! Après une dernière apparition en Grand Prix le 18 juillet à Aintree, où les F2 sont admises à concourir avec les F1, Ivor sort de la route à Charade, lors du Trophée d’Auvergne, et est éjecté de sa voiture (3). Très gravement atteint, il meurt à l’hôpital de Clermont-Ferrand six jours plus tard, à 36 ans (4).

Ivor Bueb, un pilote atypique

Comme le notait un article de l’époque, Ivor Bueb ne correspondait pas exactement à l’image qu’on se fait d’un pilote de course, mais plutôt à celle d’un employé de banque ou d’un agent d’assurances. Physique plutôt trapu, crâne dégarni, voix douce, flegme anglais. On l’imaginait davantage devisant des tendances de la bourse de Londres, confortablement assis dans un fauteuil club, qu’au volant d’une voiture de course. Pourtant, ses résultats parlent pour lui. Et encore n’eut-il jamais l’opportunité de se voir confier une F1 compétitive. Il faut dire qu’en Angleterre à cette époque les bons pilotes étaient plus nombreux que les bonnes voitures. Et son âge relativement avancé ne l’avantageait pas face aux Hawthorn, Moss, Collins, Brooks, tous sensiblement plus jeunes.

Il n’en avait pas moins fait son trou dans le petit milieu du sport automobile anglais, où il était très apprécié pour sa bonne humeur, sa modestie et son authenticité. Rendant compte de son décès, le magazine « The Autocar » lui rendit hommage par ces mots « Ivor has gone, and with him much of the wit and good humour of the racing scene » (5).

A suivre …

Ivor Bueb
© DR

NOTES

(1) Un mois plus tard, Don Beauman se tuera en Irlande, au cours du Leinster Trophy, au volant d’une Connaught. Il allait avoir 27 ans.

(2) Stoppé sur le circuit par une panne d’essence, Moss a eu la mauvaise idée de revenir à son stand sur le scooter d’un spectateur pour se ravitailler.

(3) On peut voir dans un film présenté par René Fiévet en 2017 sur Classic Courses la « rusticité » des secours sur le lieu de l’accident de Bueb : https://www.classiccourses.fr/magazine/le-plus-beau-circuit-du-monde/

(4) Ce même 1er août, à plus de 1000 km de là, sur le circuit de l’AVUS à Berlin, Jean Behra perd le contrôle de sa Porsche et est éjecté sur un pylône.

(5) Traduction : « Ivor est parti et avec lui beaucoup de l’esprit et de la bonne humeur du monde de la course. »

Olivier Favre

Le goût de l’automobile est un atavisme familial transmis par mon père, qui l’a manifesté autant à l’échelle 1 que par les Dinky Toys. Mais l’intérêt pour la course est ma spécificité et j’y suis venu très tôt par les miniatures Solido des 24 Heures du Mans, Ferrari 512 M, Matra et autres Porsche 917. Après le jeu sur les tapis est venu le temps de la collection et du modélisme, de l’abonnement à Sport-Auto puis à Auto-Hebdo. Parallèlement, mes études à Sciences-Po ont confirmé mon intérêt pour l’Histoire et renforcé ma confiance rédactionnelle. Une fois trouvée ma voie professionnelle dans la fonction publique territoriale, j’ai voulu réunir tout cela et écrire sur l’histoire de la course automobile, celle que je n’ai pas vécue, celle que j’aurais aimé vivre. C’est ainsi que j’ai collaboré à Automobile Historique pendant trois ans. Puis sont venus Mémoires des Stands et le magazine Autodiva, qui me permet de garder le contact, précieux pour moi, avec le papier. Et enfin Classic Courses depuis 2012.

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Olivier Favre

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Pierre Ménard
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J’ignorais totalement que Bueb était d’ascendance alsacienne. Olivier, toi peut avoir un avis autorisé sur la question, Bueb veut-il dire quelque chose de spécial en alsacien ?

Pierre Ménard
Membre

toi qui peut avoir…

René Fiévet
Invité
René Fiévet

Duncan Hamilton, John Fitch, André Moynet, George Abecassis, Tony Gaze, Ivor Bueb. Il y aurait beaucoup à écrire sur les liens entre l’aviation de la seconde guerre mondiale et la vocation de coureur automobile. Sans oublier Ron Flockhart, qui fit le chemin inverse, ainsi que nous l’expliquera Olivier Favre.
En lisant ce texte, j’ai mieux compris l’impressionnant écart de performance entre Hawthorn et Bueb aux 24 Heures du Mans 1955. Si je comprends bien, Ivor Bueb, juste après la catastrophe, a pris le volant d’une voiture qu’il ne connaissait pratiquement pas.

Linas27
Invité
Linas27

Flockhart-Bueb, pour moi deux noms entre parenthèses spécifiés après Jaguar type D… Judicieux de faire sauter ces parenthèses.

Olivier Rogar
Administrateur

Je rejoins Linas27. Dans la série victorieuse de Jaguar au Mans, c’est la marque qui prédomine. Les pilotes sont au second plan. Pour quelle raison ? Je l’ignore. Peut-être les passionnés des années 50 pourront-ils nous éclairer ? Toujours est-il que cet article et le suivant – à découvrir ce 29 avril – sont très intéressants.

Patrick Sinibaldi
Invité
Patrick Sinibaldi

Flockhart-Bueb devant Sanderson-Lawrence, Gregory-Hamilton complétant la performance de Ecurie Ecosse par une sixième place « chaudement gagnée » : des flamme apparaissaient sous le cockpit lorsque le pilote levait le pied… Lors de son premier arrêt, Lofty England demande à Masten: Tu crois que ça peut tenir? Man, la seule façon que j’ai d’empêcher le fond de mon pantalon de cramer, c’est de garder le pied à fond sur l’accélérateur! Un peu plus tard, Masten signale à Duncan qu’il y a du sable à Tertre Rouge et que le virage peut se passer en glissade. Oui mais, et la nuit, et le… Lire la suite »

Patrick Sinibaldi
Invité
Patrick Sinibaldi

Stan Sproat, chef-mécanicien légendaire de l’Ecurie Ecosse: »Nos pilotes constituaient un groupe disparate. Flockhart était fiable mais pénible, Jock Lawrence ne pilotait pas assez, Ninian Sanderson était irrégulier, Bueb était rapide, Jimmy Stewart très rapide. Innes Ireland nous avait rejoint en 58, mais il n’était pas plus vite que Flockhart à ce moment-là. Masten Gregory était notre pilote le plus rapide ».

laurent riviere
Invité
laurent riviere

Olivier favre nous fait mieux connaître Ivor Bueb dont le nom était surtout rattaché à ses victoires au Mans. A Charade en 1959 une cérémonie quelques heures avant le départ rendait hommage à Louis Rosier le pilote auvergnat qui avait contribué à l’étude du tracé. Trintignant dévoila le monument en présence de pilotes parmi lesquels on remarquait Yves Giraud Cabantous, Moss, Harry Schell, Graham Hill, Innes Ireland, et Yvor Bueb. Ironie du sort celui-ci allait être victime d’un accident fatal, décédant dans les suites comme Louis Rosier après son accident à Montlhéry.