Maranello
11 juillet 2022

Maranello : Gli uomini

Fortunatamente ci sono gli Uomini (Heureusement il y a les Hommes).

Pour quitter l’atmosphère extraordinaire des Mille Miglia et revenir dans la vraie vie sans avoir recours à un soutien psychologique, il nous fallait passer par un sas de décompression. Modène et Maranello nous ont semblé être les lieux ad hoc pour cela.

Jean-Paul Orjebin

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Rossano Candrini
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Modena

Modène est un gros bourg de la Province d’Emilie Romagne, la vie y est paisible. C’est la capitale de la Motor Valley et paradoxe italien, le vélo y est roi. Les gens se connaissent, se saluent, s’interpellent. Les dames en robes de belle étoffe sourient et font claquer leurs talons sur le pavimento de la Via Coltellini. Les hommes se promènent se tenant le bras et geste charmant, s’arrêtent quelques secondes pour se faire face et ponctuent ainsi une conversation, puis reprennent le pas sous les arcades qui les abritent du soleil.

Les magasins restent traditionnels, les vulgaires enseignes internationales n’ont pas encore envahi les rues de Modène, ici on fait ses courses au Mercato Albinelli et on achète sa Torta Barozzi chez Iolanda Corradi via Emilia et ce depuis plus de 100 ans. Loin de la horde de touristes en short et claquettes, le voyageur de passage remarque une ambiance d’élégance sobre voire rustique du meilleur aloi. Difficile d’imaginer lorsque l’on se baguenaude sur la Piazza du Duomo, que l’on est au centre exact de la Terra dei Motori et que Maserati, Lamborghini, Ducati, Pagani, Dallara, Ferrari, le circuit d’Imola, Alpha Tauri sont à une portée de fusil de ce Centro Citta tranquille et provincial… et pourtant.

Modena
Piazza du Duomo-Modena © Jean-Paul Orjebin
Modena
Mercato-Albinelli-Modena-Italy © DR

Maranello

A quelques minutes de Modene, il y a Maranello, où je dois bien l’avouer, je vais aujourd’hui en trainant un peu les pieds. Le syndrome du « c’était mieux avant » m’a touché au milieu des années 95, quand le village que nous avions tant aimé s’est transformé sous l’ère Schumacher en parc à thème pour touristes en culottes de peau. Je me souviens d’un pisse-froid m’ayant vigoureusement admonesté lorsque sans vergogne j’avais écrit dans une note que l’axe Rome Berlin s’était reconstitué au 4 via Abetone Inferiore… et pourtant.

Le Restaurant Cavallino a longtemps été une cantine aux plats simples et roboratifs que l’on dégustait aux coudes à coudes avec un mécano, un journaliste de passage, un ingénieur de la Magneti Marelli, chacun sentant la présence magnétique de l’homme aux lunettes noires dans la pièce d’à côté. Les jours de Grand Prix, la salle se remplissait et l’ambiance était chaude devant le poste de télé. Aujourd’hui repris par le chef Massimo Bottura, le Cavallino propose une cuisine certes Emilienne mais aussi sophistiqué que peut l’être un moteur Ferrari 2022 par rapport à un bon vieux V12 Colombo. « Tu mi capisci ? ».  

Maranello
Le Cavallino historique © DR
Maranello
Le Cavallino Replica © DR

Marketing

L’entrée historique de l’Usine a été heureusement parfaitement conservée, restaurée avec le respect que l’on doit à un monument historique, merci Messieurs. Qui lui fait face, le Musée, ou là, une fois de plus un trouble m’étreint, je me sens comme dépossédé. Une P3 me rassure, une 125 S me captive, la reconstitution du Bureau du Grand Vieux m’émeut, mais le nuancier des couleurs de carrosserie ou des peaux proposées en option comme chez Volvo m’agace. Le coté clinique, marketé me gêne. La sempiternelle boutique de produits dérivés en fin de parcours suffirait déjà à expliquer mon malaise.

Maranello
L’entrée historique de l’usine © DR
Maranello
Le Musée – Ferrari P3 © Jean-Paul Orjebin
Maranello
Le Musée – Ferrari 125S © Jean-Paul Orjebin
Maranello
Reconstitution du bureau d’Enzo Ferrari © Jean-Paul Orjebin

A chaque passage à Maranello on découvre de nouveaux bâtiments sortis de terre, tous somptueux, modernes, gigantesques, dame, il faut bien assurer la production, 11000 Ferrari sont fabriquées par an aujourd’hui. Lors de nos premières visites au début des années 70 le chiffre de 700 était annoncé.   

Tout cela m’est pesant, heureusement il y a les Hommes.

Gli uomini

Nous avions combiné un diner auquel étaient invités trois personnages centraux de Modène et qui sont devenus au fil du temps des invités de Classic Courses.

J’ai nommé par ordre d’apparition Rossano Candrini, l’homme dont les chroniques font le bonheur de Classic Courses (1), Lauro Malavolti ex patron du restaurant Lauro que toute la Terra dei Motori fréquentait auteur du livre Corse su Carta qu’il dédicace à l’encre violette (2) et enfin le Professeur Cesare Carani médecin personnel de Laura et Enzo Ferrari (3).  Le choix de la table était à leur convenance, ils se mirent d’accord sur Lo Smeraldo de Lello Apicella (4), devenu le rendez-vous du monde qui tourne autour de Ferrari.

 Pour que la ligue dissoute soit reformée, peut-être manquait il, Mauro Forghieri et Brenda Vernor, rêvons de les réunir un jour.

© Jean-Paul Orjebin

Lauro

Pas besoin de relancer la conversation durant ce diner, les anecdotes fusaient, souvent portées par la voix de stentor et le fort accent modénois de Lauro :  Chinetti, Fangio, Lamborghini, Gozzi , Stanguellini ,  ceux qui se bousculait pour manger la Pasta et boire le Lambrusco dans son restaurant de la via Ciro Menoti étaient avec nous, bien vivants, affamés, drôles et familiers. L’homme à la colossale collection d’affiches de Grand Prix nous les faisait revivre à grands gestes. Il assure le Lauro comme lorsqu’il organisait les diners annuels des anciens mecanos F1 de Ferrari ou les réunions du Club Lambo.

Rossano

Rossano Candrini pourrait brandir sa carte d’autorisation d’entrer sur le circuit de Fiorano comme d’autres une légion d’honneur, il aurait raison s’en est une. Rossano est un géant, un physique de lutteur duquel sort étrangement une voix douce et mélodieuse qui n’est pas loin de ressembler a celle du Commendatore. Il a vécu mille moments intimes auprès d’Enzo au point que le Prof Carani à la fois moqueur et respectueux le surnomme le « Pupillo ». Son jardin, c’était Fiorano, il s’y refugiait dès que ses affaires lui permettaient, toujours averti par une bonne âme de la Gestione Sportiva lorsque des essais étaient programmés. Mais ça, c’était avant, depuis 1988 les visites se font rares et seulement sur invitation. Nous le relançons au sujet d’un livres de souvenirs, nous lui suggérons même une jeune maison d’édition française, sa réponse dans un souffle « Lo so, ci penso », « je sais, j’y pense » est accompagnée d’un sourire si désarmant qu’elle ressemble à un non courtois.

Cesare

Le Professeur Carani arrive chez Lello avec les quelques minutes de retard que son rang lui permet, une allure de patricien lombard, un rythme verbal a l’inverse de celui de Lauro, le sien est posé, paisible, il nous explique que les cours qu’il donne à ses étudiants l’ont forcé à ralentir le débit que la passion aurait tendance à accélérer. Sa connaissance du français est excellente ce qui lui permet la coquetterie délicieuse de se pencher parfois vers son voisin pour obtenir une aide lorsqu’il n’est pas tout à fait certain d’employer le mot exact. Il ne se remettra jamais complètement de la disparition de son prestigieux patient et répète à l’envie l’expression qu’il jeta à la figure de Piero Lardi lorsque ce dernier vendit Fiorano à la Fiat : « Ce que tu fais est une énorme connerie ».

Il nous confiera son souhait de rééditer son livre Storia di due grandi pazienti, enrichi de nouveaux documents et complétés d’anecdotes inédites.

Maranello
Lauro Malavolti- Rossano Candrini- Gianpaolo- Prof. Cesare Carani © Guy Royer

Lello

A la fin de ce diner mémorable, je me tournais vers Lauro pour lui poser deux questions essentielles ; la première, savoir si le Nocino (5) maison valait le sien, sa grimace servit de réponse. La seconde, si Lello Apicella avait finalement pris sa place de restaurateur du tout Modène, il se pencha vers mon oreille et me dit mezza voce : « Ma è impossibile, è napoletano » (5) la messe était dite.

Malgré cette origine méridionale, il sera beaucoup pardonné à Lello, puisqu’un exemplaire de Pilote et Gentleman est exposé au premier plan d’une vitrine genre cabinet de curiosité à l’entrée de son établissement. Patrick, si tu nous lis …

Lello Apicella et Rossano Candrini
Lello Apicella et Rossano Candrini © Jean-Paul Orjebin

Jean-Paul Orjebin, Maranello juin 2022

Note

Le Nocino di Modena est une liqueur digestive à base de noix, sa robe brun foncé faisait dire à Lauro lorsqu’il  servait généreusement la sienne , faite maison en fin de repas  que c’était de l’huile de pont arrière de 250 GTO

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