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Corvette Greenwood

24 Heures du Mans 1976 : un autre « débarque-Mans »

par | 19 Juin 2026 | 3 commentaires

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Il y a 50 ans exactement, l’ACO faisait appel aux Américains pour agrémenter un plateau qui risquait d’être un peu tristounet. L’effet recherché fut bel et bien obtenu : presse et public s’ébaubirent de concert devant ces drôles de machines venues d’outre-Atlantique. Mais surtout avant le départ, car la fiabilité ne fut pas au rendez-vous.

olivier Favre

Pour comprendre le (mini) débarquement américain dans la Sarthe en cette année 1976, il faut revenir sur l’édition précédente des 24 Heures. En réaction à la première crise pétrolière de 1973, l’ACO a mis en place une réglementation fondée sur la consommation. Mais le moins qu’on puisse dire est que le résultat ne fut pas convaincant. Un plateau peu attractif, un public clairsemé, une course guère passionnante, le cru 1975 est sans conteste l’un des moins goûteux de toute l’histoire de l’épreuve.

Il faut donc absolument trouver autre chose, sous peine de mettre en péril les finances de l’ACO. Le problème est que l’endurance n’est pas au mieux au milieu des seventies. Les protos Matra, Ferrari ou Alfa ont fait place aux silhouettes Porsche et BMW (Groupe 5). Et si les biplaces sport ont quand même été repêchées in extremis en 1976, les deux catégories sont bien séparées, chacune ayant son championnat avec des courses bien distinctes. En ces temps de disette, il est hors de question pour l’ACO de se priver des barquettes ou des silhouettes. Les 24 Heures seront donc « œcuméniques ». Mais dès lors, elles auront lieu hors championnat, cette fois encore.

Épices

Cependant, en ce début de saison 76, si Porsche, BMW et Renault sont donnés partants, la consistance du plateau n’est pas garantie. Il faut donc l’épicer un peu. Il se trouve que l’ACO entretient de bonnes relations transatlantiques avec l’IMSA (International Motor Sports Association) et avec Bill France Sr., le créateur de la NASCAR, qui est aussi à la tête du circuit de Daytona. En outre, l’année 1976 marque le bicentenaire de l’indépendance des Etats-Unis, à laquelle la France, avec Lafayette notamment, a contribué. Les 24 Heures 76 seront donc l’occasion de rappeler ce lien ancien.

Monza Holbert
La plus connue et la plus efficace des Chevrolet Monza DeKon, la 1008 de Al Holbert, champion IMSA en 1976 et 77 – © DR

L’argent étant le nerf de la guerre, surtout aux Etats-Unis, l’ACO doit casser sa tirelire pour faire venir quelques voitures typiquement américaines, issues des catégories NASCAR (les stock-cars) et IMSA (grosso modo l’équivalent du Groupe 5 aux USA). Finalement, à défaut de quantité, le public rassemblé sur la place des Jacobins (1) pour les opérations de « pesage » découvre deux Porsche Carrera qui n’ont rien d’exotique, mais aussi, heureusement, quatre « monstres ». Ils sont équitablement répartis entre IMSA et NASCAR.

IMSA

Côté IMSA, l’ACO en a pour son argent, les deux voitures étant dans le haut du panier des courses américaines. Commençons par la plus connue et sans doute la plus spectaculaire, maintes fois reproduite en miniature :

Chevrolet Corvette

Les frères John et Burt Greenwood ne sont pas des néophytes dans la Sarthe. Ils sont venus deux fois au Mans en 1972 et 73 avec des Corvette GT décorées aux couleurs de la bannière américaine « stars and stripes ». Mais ils sont depuis passés à un stade supérieur. Profitant des libéralités du règlement IMSA en classe « All American GT », ils ont développé des engins dont la carrosserie en fibre de verre ne conserve plus qu’un vague lien de parenté avec la sportive de la General Motors.

Surnommées « Batmobiles » par la presse, leurs Corvette « wide body » utilisent la partie centrale du châssis d’origine sur laquelle sont greffés des treillis tubulaires à l’avant et à l’arrière. Pour une meilleure répartition des masses, le moteur est décalé vers la droite pour compenser le poids du pilote à gauche. Et l’ensemble de la carrosserie, inclinée vers l’avant et dotée d’ailes hyper-larges, est conçu pour générer de l’appui.

Si la cylindrée reste sujette à caution (6 ou 7 litres ?), le moteur délivre autour de 700 chevaux. Radarisée à 348 km/h sur les Hunaudières, meilleure marque de tous les concurrents, la Corvette réalise le 9e temps aux essais, au milieu des protos Cosworth, Mirage et De Cadenet. Marquée d’un grand « Spirit of Le Mans » sur son capot moteur et du n°76 pour rappeler le bicentenaire de l’indépendance, cette « super Corvette » est indiscutablement « LA » vedette auprès du public manceau.

Chevrolet Monza

Lancée en 1975 par la GM, la Chevrolet Monza est la première voiture en partie conçue par des outils de CAO (conception assistée par ordinateur) et s’inscrit dans la lignée des voitures compactes favorisées par la crise pétrolière. Avant même sa mise sur le marché, DeKon Engineering élabore ses premières versions de course avec l’aide de la GM, notamment pour le châssis. DeKon (Design and Construction avec le K pour Kwech) est une société fondée en 1974 à Libertyville dans la banlieue de Chicago par Lee Dykstra, ancien responsable du programme Transam de Ford, et Horst Kwech, pilote australien d’origine autrichienne, pilier du championnat Transam avec des Alfa Romeo.

Monza Le Mans 1976
Une Monza agressive à souhait – © DR

DeKon reçoit des voitures complètes, les désosse et les remonte en fonction des souhaits de ses clients. Avec là encore une attention extrême à la répartition des masses. Pour le sixième châssis, n°1006, le client est Michael Keyser, le pilote-cinéaste et promoteur du fameux film « The Speed Merchants » centré principalement sur la saison d’endurance 1972. Décorée comme la Corvette aux couleurs franco-américaines, la Monza n°75 est dotée d’un V8 « small block » 5,7 litres d’environ 530 ch pour quelque 1100 kg et d’un aileron arrière emprunté à une Lola Can-Am. Effectuant ses débuts en course dans la Sarthe, elle signe un très honnête 14e temps aux essais.

NASCAR

Côté NASCAR, les deux voitures sont engagées par des teams de second plan. En effet, le week-end des 24 Heures a lieu à Riverside une course de la Winston Cup qui mobilise les écuries jouant le titre et les dollars. Elles n’en sont pas moins impressionnantes pour le public. Leur taille, leur bruit, évidemment. Mais aussi la surprise de voir leurs pilotes entrer par la fenêtre munie d’un filet, les portières étant soudées.

Ford Torino

A la base la Torino est un modèle familial sans grande vocation sportive. Mais l’on sait qu’en NASCAR on peut quasiment tout changer à condition de conserver l’enveloppe du modèle d’origine.  En l’espèce, il s’agit de la troisième génération de la Torino, apparue en 1972 et qui va connaître une notoriété mondiale grâce à la série TV « Starsky et Hutch ». Mais en 1976 ce duo de policiers n’évoque encore rien à la plupart des spectateurs manceaux, puisque la télé française ne diffusera la série qu’à partir de 1978.

Torino Le Mans 1976
Une déco typiquement américaine pour la Torino – © Christian Vignon

Cette Torino est alignée par le team Donlavey, présent depuis les débuts de la NASCAR en 1950, mais qui reste une écurie de second plan en dépit de quelques places d’honneur. Elle aligne son pilote habituel Richard « Dick » Brooks qui conserve son numéro fétiche, le 90. Pour le seconder, un autre Dick, le « revenant » Hutcherson, 14 victoires en NASCAR entre 64 et 67. Mais surtout une 3e place au Mans en 1966 quand il a complété le triomphe des Ford MkII. Un troisième homme n’étant pas de trop pour piloter ce « camion » de 7 litres, on recrute un gars du pays. Moniteur de pilotage sur le circuit Bugatti, Marcel Mignot est un habitué des 24 Heures. Et des « camions » aussi puisqu’il y a piloté deux fois (1974-75) une Ferrari Daytona.

Dodge Charger

La seconde NASCAR présente vient de chez Chrysler, le 3e grand constructeur américain. La carrosserie est celle d’une Dodge Charger 3e génération. Donc légèrement différente de la 2e version, bien connue pour avoir été la voiture des « méchants » face à la Mustang de Steve McQueen dans Bullitt. Sous le capot, un V8 de 5,5 litres donné pour 550 chevaux.

Charger le Mans 1976
La bière Olympia était-elle importée en France ? Pas sûr … – © DR

A son volant le vétéran Hershel McGriff, vainqueur de la toute première Carrera Panamericana en 1950, accompagné de son fils Doug. Aujourd’hui âgé de 98 ans, Hershel est peut-être le plus ancien pilote encore vivant puisque sa première course remonte à septembre 1945 !

Inadaptées

Lourdes (plus d’une tonne et demie) et encombrantes, ces voitures ne sont pas vraiment dans leur élément dans la Sarthe. Pour commencer, il faut d’abord leur ajouter des essuie-glaces et des phares, toutes choses inutiles en NASCAR. De même que des rétroviseurs à la demande expresse des pilotes de barquettes qui ont peur de passer inaperçus derrière ces camions. Enfin, quelques éléments aérodynamiques supplémentaires devraient leur permettre de mieux négocier les virages.

Mais ces deux stock-cars risquent quand même de connaître pas mal de soucis au Mans. D’abord du côté des transmissions, avec des boîtes de vitesses qui seront davantage utilisées sur un seul tour que pendant toute une course sur ovale. Ensuite, malgré le montage de freins à disques, ralentir ces mastodontes avant le virage de Mulsanne ne sera pas une mince affaire. Enfin, le taux d’octane du carburant délivré en France est alors sensiblement plus bas que celui en vigueur en NASCAR aux Etats-Unis. Cela explique les deux moteurs cassés de la Dodge aux essais.

Feux de paille

On a présenté ces voitures en détail, mais on n’aura pas grand-chose à dire de leur course. En effet, celle-ci fut soit discrète, soit très brève. Dès le deuxième tour, exit la Dodge : une canalisation d’huile se rompt et déclenche un début d’incendie. Tout ce voyage pour à peine 20 km de course ! La Monza tient un peu plus longtemps. Elle se permet de devancer les Mirage, puis l’arbre de transmission se brise en deux après 11 tours. Également sans complexe, la Corvette effectue un bon début de course au milieu des protos et se trouve 8e au terme de la première heure. Mais Darniche explose un pneu dans les Hunaudières. Il réussit à ramener la voiture au stand, suspension touchée et réservoir d’essence percé. L’abandon est officialisé après cinq heures de course.

Dodge Le Mans 1976
Les photos de la Charger en course ne doivent pas être légion ! – © DR

Partie de la 55e et dernière place, la Torino reste discrète mais se montre finalement la plus endurante des quatre. Non sans une litanie de soucis. Finalement, après avoir accompli une centaine de tours, c’est la transmission qui rend l’âme à la 11e heure.

On reverra encore longtemps des voitures de la catégorie IMSA au Mans, même si elles seront plus souvent d’origine européenne (Porsche, BMW, Ferrari) qu’américaine. En revanche, les deux voitures NASCAR resteront des cas uniques dans l’histoire des 24 Heures (2). Intéressant sur le plan promotionnel, le « coup » de l’ACO ne fut pas convaincant sur le plan sportif. Ces voitures relevaient décidément d’une philosophie totalement différente et non transposable en Europe, surtout sur un circuit routier.

NOTES :

(1) En cette année 1976, les opérations de pesage sont de retour sur la place des Jacobins, après s’être tenues pendant une quinzaine d’années sur le circuit.

(2) Pas tout à fait unique puisqu’en 2023 une Chevrolet Camaro NASCAR (avec Jenson Button parmi ses pilotes) vint participer aux 24 Heures pour fêter les 75 ans de la série américaine.

Il y a une trentaine d’années j’ai traité le sujet de ces « monstres » en tant que modéliste. Encadrant la BMW CSL de Posey-Grohs-De Fierlant (kit Provence Moulage), la Monza est un kit Mini-Racing et la Corvette un kit Starter – © O. Favre
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Olivier Favre
Le goût de l’automobile est un atavisme familial transmis par mon père, qui l’a manifesté autant à l’échelle 1 que par les Dinky Toys. Mais l’intérêt pour la course est ma spécificité et j’y suis venu très tôt par les miniatures Solido des 24 Heures du Mans, Ferrari 512 M, Matra et autres Porsche 917. Après le jeu sur les tapis est venu le temps de la collection et du modélisme, de l’abonnement à Sport-Auto puis à Auto-Hebdo. Parallèlement, mes études à Sciences-Po ont confirmé mon intérêt pour l’Histoire et renforcé ma confiance rédactionnelle. Une fois trouvée ma voie professionnelle dans la fonction publique territoriale, j’ai voulu réunir tout cela et écrire sur l’histoire de la course automobile, celle que je n’ai pas vécue, celle que j’aurais aimé vivre. C’est ainsi que j’ai collaboré à Automobile Historique pendant trois ans. Puis sont venus Mémoires des Stands et le magazine Autodiva, qui me permet de garder le contact, précieux pour moi, avec le papier. Et enfin Classic Courses depuis 2012.
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