Rudolf Caracciola – Rudolf et ses femmes (1)

Rudi, Charly…

Les aventures humaines défiant les lois de la logique sont assurément les plus fascinantes. Du genre « ce qui devait arriver… et qui n’arrive pas », l’inverse étant tout aussi valable. Rudolf Caracciola, l’immense Caracciola, n’aurait jamais dû devenir le pilote le plus titré de son époque. Du moins si on suit ce qui est écrit et qu’on prend l’histoire avant son grand décollage, c’est-à-dire à quelques jours du Grand Prix de Monaco 1934. Et cette histoire, il la doit en partie à deux femmes.

Pierre Ménard


C’est un homme souriant en costume de ville qui salue le public au volant de sa Mercedes personnelle lors de son tour d’honneur sur le circuit au tout début du week-end monégasque. Souriant, mais triste, immensément triste. Bien qu’ayant signé quelques mois plus tôt pour l’écurie Mercedes qui annonce son grand retour à la compétition d’ici quelques semaines, il ne sait pourtant pas s’il aura la force de piloter une voiture de Grand Prix, avec sa hanche droite explosée dans un grave accident l’an passé sur ce même tracé de Monaco. Mais c’est un autre mal qui compresse le cœur du pilote, une peine peut-être plus douloureuse que celle infligée à sa hanche. rudolf caracciola,rudi,charly caracciola,pierre ménard,classic courses,alfred neubauer,campari,monaco,avus,remagen,mercedes benz,alfa romeo,lugano,arosa,louis chiron,alice hoffmann,baby,mille milesLe verdict des médecins durant l’année 1933 avait été sans appel : les traumatismes étaient si importants que jamais le pilote ne pourrait retrouver ses capacités de compétiteur. Seul un long repos dans une coque rigide pouvait éventuellement améliorer un état de santé qui resterait de toute façon précaire. Dans cette terrible épreuve, Rudolf Caracciola fut soutenu par sa femme adorée Charlotte, dite Charly, qui l’assistait et lui prodiguait sans relâche les plus vifs encouragements à recouvrer tous ses moyens. Jusqu’à ce funeste jour de février 1934.

Rudi et Charly s’étaient mariés en 1926. Jusque-là, ils se fréquentaient assidument mais son travail de vendeur de voitures de la marque Mercedes ne rapportait pas assez à Rudi pour lui permettre d’entretenir une jolie femme dans ce qu’il appelait un niveau de vie convenable, les compétitions automobiles auxquelles il participait ne lui permettant que d’arrondir les fins de mois. Jusqu’à ce Grand Prix d’Allemagne disputé sur l’AVUS berlinois où l’on annonçait une prime de 17000rudolf caracciola,rudi,charly caracciola,pierre ménard,classic courses,alfred neubauer,campari,monaco,avus,remagen,mercedes benz,alfa romeo,lugano,arosa,louis chiron,alice hoffmann,baby,mille milesdeutschemarks pour le vainqueur ! Mercedes n’ayant pas l’intention de participer à l’épreuve, Caracciola réussit à persuader son employeur qu’il serait bien meilleur pilote que vendeur et qu’il lui prête une voiture pour l’occasion ! Cette course allait être le révélateur de l’immense talent du jeune allemand d’origine sicilienne (1) : ayant calé au départ et ayant du être poussé pour enfin démarrer, il remonta vers le peloton et, la pluie faisant son apparition, doubla tout le monde, allant cueillir du même coup cette victoire à la stupéfaction générale, ainsi que les 17000 DM qui lui permettraient d’épouser enfin l’élue de son cœur. Mais surtout, ce succès lui vaudrait l’estime de Mercedes pour toute sa carrière et, au niveau du public, sa légende de Regenmeister, le « Maître de la pluie ».

Une carrière qui va se dérouler dans le cadre d’un pilote indépendant sur tous les circuits d’Europe jusqu’au Grand Prix de Monaco 1933. Sanglé dans sa combinaison immaculée, le jeune espoir est toujours accompagné de son élégante femme qui lui procure tout ce qu’une épouse peut apporter à son pilote de mari comme soutien, tant matériel que psychologique. Charly est sa muse et Rudi ne peut concevoir une course sans sa présence. Ce couple heureux va pourtant vivre des heures difficiles en ce début des années trente : les soubresauts de la crise de 29 obligent le jeune homme à fermer son négoce en automobiles et, plus grave encore, Mercedes à suspendre les aides fournies en compétition à ses clients les plus performants, dont Rudi qui doit abandonner la SSKL blanche qui l’avait si bien servi depuis quelques saisons. Il se résigne alors à « passer à l’ennemi » : il accepte de piloter pour Alfa Romeo pour 1932.

Si Caracciola est unanimement reconnu pour ses exploits sur Mercedes, il convient de se rappeler que son court passage chez le Quadrifoglio aura une certaine importance pour sa vie privée. Au terme d’une saison passée à piloter une 8C d’usine (bien que ne faisant pas partie de l’équipe officielle en 1932 (2), il court sous son propre nom), il doit à nouveau faire face à l’adversité lorsque, fin 1932, Alfa Romeo jette l’éponge à son tour. Devant les difficultés économiques du moment, Rudi ne peut qu’accepter l’offre de Louis Chiron (qui venait de se faire virer par Bugatti) de créer une écurie associant leurs deux noms, et dans laquelle ils mutualiseraient les dépenses et les récompenses. L’entreprise lui semble d’autant plus intéressante que les deux hommes sont amis dans la vie et que Charly s’entend à merveille avec la nouvelle compagne de Chiron : celui-ci vit depuis peu en couple avec l’ex-femme de son ancien mécène, Alice Hoffmann, dit « Baby ». Les deux couples vont donc passer d’agréables moments de détente commune sur la Côte d’Azur et dans les montagnes suisses, et les deux partenaires tenter de préparer au mieux la nouvelle année 1933 au sein de la Scuderia CC (Chiron-Caracciola) dont les débuts doivent avoir lieu au Grand Prix de Monaco.

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Freins défaillants, ou erreur de pilotage (3) ? Toujours est-il que la Monza blanche à bandes bleues de Rudolf Caracciola percuta lors des essais de ce Grand Prix la chicane à pleine vitesse, laissant son pilote très gravement atteint à la hanche droite. Les médecins français préconisent une lourde opération, sans garantie de succès. Mandé par le patron d’Alfa Romeo, un spécialiste italien fait venir le pilote dans sa clinique privée en Italie et va lui infliger ce long repos passé dans une coque de plastique censée lui éviter cette opération. Durant cette pénible immobilité, Charly et Baby se relaient au chevet de Rudi qui peut regagner sa maison de Lugano en Suisse pour y terminer sa convalescence. C’est là qu’Alfred Neubauer, sachant Caracciola fermement décidé à courir à nouveau, vient lui annoncer fin 1933 la volonté du nouveau gouvernement allemand de relancer Mercedes dans la compétition à compter de 1934. Convaincu que son pilote retrouvera l’ensemble de ses moyens à temps, « Don Alfredo » signe donc au poste de pilote vedette d’une voiture de Grand Prix un infirme allongé sur son transat – un peu à l’image de ce que fera Jean-Luc Lagardère quelques trente-deux années plus tard avec Jean-Pierre Beltoise !

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Rudi Caracciola était donc plus que motivé pour accélérer sa rééducation et comptait bien sur Charly pour l’aider à surmonter l’épreuve physique. C’est ainsi que le couple partit en février 1934 se régénérer dans l’air pur des montagnes des Grisons, à Arosa où ils possédaient un chalet. Charly n’entendait ne rien faire d’autre que de s’occuper de l’état de santé de son mari, mais celui-ci finit par la convaincre d’aller skier pour se changer les idées. Elle partit un après-midi avec des amis. Une avalanche surprit le groupe qui réussit à s’en sortir vivant, à l’exception de Charly qui avait succombé à un arrêt cardiaque sous l’ensevelissement. A la douleur physique s’ajouta celle, psychologique, de la perte de son bonheur terrestre pour Rudi. L’homme était détruit.

Louis et Baby prirent leur infortuné ami sous leur protection et veillèrent sur lui comme on veille sur un grand malade dont la guérison semblait plus que compromise. Il marchait à peu près correctement à présent, bien que claudiquant avec une jambe plus courte que l’autre, mais l’esprit n’était manifestement plus là. Il fallait le reconnecter et Chiron eut l’idée : faire un tour d’honneur à Monaco lors du Grand Prix pour redonner goût à la vie… et à la compétition à son ami. Qui aurait pu penser en ce jour d’Avril 1934 en voyant cet homme encore affaibli physiquement et miné psychologiquement rouler à basse vitesse sur le circuit de Monaco qu’il deviendrait dans les mois et les années à venir le « Karratsch », le « Regenmeister », celui qui écrirait parmi les plus belles pages de l’épopée Mercedes en compétition ?

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(A suivre)

(1) La famille Caracciola avait émigré en Allemagne depuis plusieurs générations et c’est à Remagen, sur les bords du Rhin au sud de Bonn, que Rudolf vit le jour en 1901.
(2) La victoire de Caracciola sur sa Mercedes aux Mille Miles 1931, la première d’un « non-Italien » dans l’épreuve, leur était-elle resté en travers de la gorge ? Toujours est-il que les pilotes italiens de chez Alfa, notamment Campari – 2e derrière Caracciola lors de ces fameux Mille Miles, exigèrent que « l’Allemand » ne soit pas incorporé à l’écurie et que sa 8C soit peinte en blanc !
(3) Caracciola maintint que ses freins avaient bloqué à la sortie du tunnel et qu’il avait tapé le mur de pierre pour éviter de plonger dans le port. Selon certains observateurs, le pilote allemand avait fait là une de ses rares erreurs en évaluant mal sa distance de freinage. Le doute restera donc permis.

Photos 

1- Charly et Rudi © Central Press/Hulton
2- GP d’Allemagne 1926 AVUS, Rudi vainqueur et son mécanicien © DR
3- AVUS 1931, Rudi, Charly et un admirateur © DR
4- GP de Monaco 1929 sur Mercedes-Benz SSK © LAT
5- GP de Monaco 1932, l’ Alfa Romeo 8C blanche © DR
6- GP de Monaco 1934, Caracciola et Chiron © Michael Hewett Collection

13 pensées sur “Rudolf Caracciola – Rudolf et ses femmes (1)

  • Magnifique, Pierre!!
    Écrit par : Turco | 27/11/2015
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  • Un régal. On en redemande ! Félicitations, Pierre.
    Écrit par : Luc Augier | 27/11/2015
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  • Même fort bien racontés par Pierre, il est difficile, à l’évocation des exploits des grands amis Chiron et Caracciola, de ne pas avoir une pensée pour Hellé Nice, marquée du sceau de l’infamie et morte dans le dénuement le plus complet gràce aux racontars infâmes du fringant Loulou.
    Que cela au moins nous remette en mémoire les mots placés en exergue du déchirant poème d’Eluard « Comprenne qui voudra » :

    « En ce temps-là pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait des filles. On allait même jusqu’à les tondre ».
    Écrit par : Francis Rainaut | 27/11/2015
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  • Oui Francis, le comportement de « monsieur Louis » fut à certaines occasions très discutable, pour ne pas dire plus. Mais là n’était pas le propos. Peut-être pour une prochaine note…
    Écrit par : Pierre Ménard | 27/11/2015

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  • Passionnant ce portrait d’un des piliers de l’équipe Mercedes, vivement la suite…
    Écrit par : F.Coeuret | 27/11/2015
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  • L’époque de ce que l’on a appelé « les Titans » a été magnifiée par une série de reportages filmés dont l’un, justement, porte ce nom de « Titans ». Le duel entre les équipes de course Mercedes et Auto Union reste fameux bien qu’aucun des amateurs d’aujourd’hui ne l’ait vécu. Bien que ces monoplaces, blanches d’abord puis argentées, aient arboré la croix gammée de funeste mémoire, on ne retient que les fabuleux duels ayant opposé Caracciola, von Brauchitsch, Lang et Seaman d’un coté à Stuck, Rosemeyer et Nuvolari de l’autre. Quand j’étais tout jeune, mon oncle René Genet, pilote amateur à ses heures, me racontait parfois qu’il gardait le souvenir de Caracciola et Rosemeyer grimpant la montée de Beaurivage à Monaco sous la pluie en contrôlant audacieusement les écarts de leurs puissantes machines. Cela m’aida à comprendre que la course automobile n’était pas née à Reims en 1952 avec la victoire de Jean Behra comme j’aurais pu le croire mais bien avant. Peut-être les duels Senna-Prost aident ils aujourd’hui de la même manière les jeunes à comprendre que la course existait bien avant Hamilton et Vettel. Et même bien avant Schumacher.
    Écrit par : Johnny Rives | 30/11/2015
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  • C’est bien sur la transmission de cette connaissance que repose le travail de l’historien : faire découvrir aux plus jeunes, ou tout simplement à ceux qui l’ignoraient, les fondements de ce sport que nous aimons. Et si Caracciola, Rosemeyer ou Nuvoalri en font partie, que dire également des Nazzaro, Benoist, Ascari, et tout ceux qui les ont précédé ? Vaste programme, comme disait l’autre.
    Écrit par : Pierre Ménard | 30/11/2015

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  • Vu le comportement plus que discutable de Louis Chiron en certaines occasions, on peut regretter que Bugatti ait choisi son nom pour sa future « supercar ». Les noms de Wimille ou Benoist auraient certainement été plus appropriés, ne serait-ce qu’en raison de leurs états de service durant la guerre. Mais le marketing se fiche pas mal de ces considérations (si tant est qu’on puisse parler de marketing à ce niveau de prix et d’exclusivité).
    Écrit par : Olivier Favre | 01/12/2015
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    • Sans faire de mauvais esprit, Bugatti étant devenue une marque allemande, je ne suis pas sûr que les états de service de Benoist et Wimille dans la résistance pendant la guerre ne les émeuvent beaucoup…

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  • Ce monsieur louis (sans majuscules), n’est pas le genre de type a citer en exemple. Ce n’ était pas un courageux, mais un « foireux », certainement pas un exemple de pilote, pour les générations a venir.Les exemples: Robert Benoist, Raymond Sommer, Jean Pierre Wimille, et certainement d’autres moins connus.

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    • Louis Chiron est en quelque sorte aux premières loges de cette histoire, Jean, et c’est à ce titre que nous en parlons. Ceci dit, quoiqu’on puisse penser de l’homme, il fit partie des pilotes qui comptaient dans les années 20 et 30.

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