Brno, un circuit à l’Est – 1ère partie

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Le Grand Prix de Hongrie fit les gros titres de la presse mondiale en 1986. Une course de Formule 1 dans un pays du bloc soviétique était certainement un événement hors normes. Mais si l’on s’en tient à la géographie, un Grand Prix en Europe centrale n’était pas inédit. Il y en avait déjà eu un en Hongrie en 1936. Et surtout, un pays voisin – la Tchécoslovaquie – s’était imposé dans les années trente dans le calendrier européen des « grandes épreuves ». Cela se passait à Brno. Un circuit dont l’histoire sportive perdurerait derrière le Rideau de fer, pendant près de 40 ans.

Olivier Favre

Nouvel Etat issu du démantèlement de l’Empire austro-hongrois en 1918, la Tchécoslovaquie est dans les années vingt un rare exemple de démocratie parlementaire en Europe centrale et orientale. Située en Moravie, au centre du territoire, Brno est après Prague la deuxième ville du pays par sa population.

Brno, une ville en pleine expansion

Idéalement située au centre de l’Europe, entre Prague et Vienne, Brno est depuis le Moyen-Âge un grand centre commercial. Et aussi une ville pilote de la révolution industrielle en Europe centrale au XIXe siècle, notamment pour le textile. Dans les années vingt celui-ci commence à décliner. Mais l’industrie mécanique prend le relais, assurant à la ville une forte croissance économique. Brno est aussi à la pointe de l’architecture fonctionnaliste. On y construit à tout va depuis la fin du XIXe, avec quelques réalisations emblématiques telles la villa Tugendhat ou le centre d’expositions, tous deux signés par le célèbre architecte allemand Mies van der Rohe. Parfois surnommée « La Petite Vienne »,  Brno est également une métropole culturelle et universitaire. C’est à Brno que le 1er avril 1929 naît un fils chez le recteur de l’académie de musique, Ludvik Kundera. Le petit Milan deviendra un des grands écrivains du XXe siècle.

Architecture - Ludwig Mies van der Rohe
La villa Tugendhat – © DR

Brno ne peut donc rester à l’écart du sport automobile en ces années folles qui célèbrent la vitesse et le progrès. Certes, il y a depuis 1924 la course de côte Brno-Sobesice, inaugurée en même temps qu’un salon international de l’auto. Mais ce parcours de 3,5 km est en concurrence avec la course de côte de l’Ecce Homo à Sternberk, au nord de la Moravie. Et de toute façon des montées de quelques kilomètres ne sauraient garantir à la Tchécoslovaquie une place de choix sur l’échiquier européen de la course. Le pays doit avoir son Grand Prix !

Grands travaux

Bénéficiant du soutien de diverses personnalités du monde automobile morave, dont la célèbre pilote Elisabeth Junek, le projet est porté par le CAMS (Automobile club tchécoslovaque pour la Moravie et la Silésie). Mais pas par l’Automobile-Club de la République tchécoslovaque qui siège à Prague. Or, c’est lui qui représente le pays à l’AIACR (Association internationale des automobile-clubs reconnus, l’ancêtre de la FIA). Or, seul un club affilié à cette association peut organiser un Grand Prix. Il faudra une intervention au plus haut niveau de l’Etat pour que le CAMS obtienne finalement le feu vert et les aides financières nécessaires à l’automne 1929.

S’inspirant de ce qui s’est fait ailleurs, notamment quelques années auparavant dans les montagnes de l’Eifel, le CAMS définit un circuit à partir de voies existantes dans les faubourgs de Brno. Aussi bien de larges routes nationales propices aux hautes vitesses que des petites routes étroites et sinueuses reliant des villages à travers des forêts. C’est d’ailleurs l’occasion d’élargir et de paver, goudronner ou bétonner certaines de ces artères, qui n’ont encore guère qu’un usage agricole à cette époque. Mobilisant jusqu’à 600 ouvriers par jour, les travaux commencent début avril 1930. Ils incluent l’édification de plusieurs tribunes et d’une tour de contrôle en bordure de la ligne de départ/arrivée. Un réseau téléphonique est également aménagé spécialement pour diffuser l’information sur toute la longueur du tracé.

Construction du circuit de Brno en 1930
De gros travaux pour aménager l’un des 128 virages du tracé – © DR

Brno, le plus long circuit de Grand Prix

Après cinq mois de travaux, tout est prêt pour le 1er Grand Prix de Tchécoslovaquie le 28 septembre 1930. A parcourir dans le sens contraire des aiguilles d’une montre, le tracé fait plus de 29 km. C’est donc le plus long circuit de Grand Prix de l’époque, dépassant les 22,8 km de la Nordschleife. Seuls la Targa Florio et le Tourist Trophy de l’île de Man se déroulent sur des circuits plus développés. D’abord dénommé Brno-Ring, le circuit prend finalement le nom de Tomas Masaryk, le président en exercice depuis 1918 et véritable père de la nation tchécoslovaque.

Une trentaine de pilotes sont engagés, dans deux catégories (plus ou moins de 1500 cc). En majorité des locaux, mais aussi quelques grands noms venus d’Allemagne (Caracciola sur Mercedes SSK d’usine) et d’Italie (Nuvolari et Borzacchini sur Alfa Romeo de la Scuderia Ferrari). Le tracé est à parcourir 17 fois, soit une distance totale de près de 500 km. Après que le Français Michel Doré, qui menait la course des petites cylindrées, se soit sérieusement blessé en percutant un arbre au 4e tour, tout le monde s’attend à la victoire de Nuvolari. Mais celui-ci doit s’arrêter à moins de 10 km de l’arrivée, avec un moteur en surchauffe. La glorieuse P2 ne gagnera pas sa dernière course. Celle-ci s’achève sur un doublé des Bugatti 35 allemandes, celle partagée par zu Leiningen et von Morgen devant celle de Burggaller.

Michel Doré, Bugatti, 1930
La Bugatti de Doré après son accident en 1930 – © DR

Une date régulière de la saison des Grands Prix

Un an plus tard, la 2e édition bénéficie d’un plateau nettement plus relevé. Non seulement Caracciola, Nuvolari et Borzacchini sont de retour, mais ils sont accompagnés de – excusez du peu – Stuck, Brauchitsch, Varzi, Fagioli, Lehoux et Chiron ! C’est ce dernier qui l’emporte avec sa Bugatti 51, devant la Mercedes de Stuck. Le Monégasque récidive encore en 1932 (Bugatti) et 33 (Alfa Romeo). Et le Masaryk Grand Prix s’installe en septembre comme une date incontournable de la saison européenne des grandes courses.

Varzi et Chiron à Brno en 1931
Achille Varzi et Louis Chiron devant leurs Bugatti 51 en 1931 – © DR

Les années suivantes verront d’autres grands inscrire leurs noms au palmarès. Mais avec des Flèches d’Argent évidemment, puisque l’Allemagne domine à présent les Grands Prix. Et ce sont deux succès pour Auto-Union. D’abord avec Stuck en 1934, puis l’année suivante avec Bernd Rosemeyer. Celui-ci décroche là sa toute première victoire et tombe sous le charme de celle qui le félicite à l’arrivée : l’aviatrice Elly Beinhorn, présente sur place pour une conférence devant l’aéro-club local (Bernd Rosemeyer et Elly Beinhorn, Coeurs Brisés 1 – (classiccourses.fr))

Le Grand Prix de Brno 1937

Après une année d’interruption (1), le Grand Prix de Brno revient au calendrier en septembre 1937. Arrêtons-nous un peu sur cette édition, intéressante à bien des égards. D’abord parce qu’elle intervient dans une Europe où la menace nazie se fait de plus en plus précise. Alors que la guerre d’Espagne sert de « banc d’essai » à la Luftwaffe de Goering (bombardement de Guernica le 26 avril), la république tchécoslovaque est en mauvaise posture. Encouragée par Hitler, la minorité allemande des Sudètes réclame de plus en plus bruyamment son rattachement au Troisième Reich. En sus de  ce contexte déjà lourd, les concurrents étrangers arrivent dans un pays en deuil de sa figure tutélaire : à 87 ans, le vieux Tomas Masaryk s’est éteint quelques jours plus tôt.

Comme les années précédentes, les voitures sont divisées en deux catégories. Mais cette fois les « voiturettes » vont disputer une course séparée en lever de rideau. Elle sera remportée par le jeune Luigi Villoresi sur Maserati 6CM. Chez Auto-Union, l’ambiance n’est pas au beau fixe et la firme va se trouver avec plus de voitures que de pilotes. Alors que Hans Stuck est en disgrâce, Rudolf Hasse est malade. Quant à Achille Varzi, il se présente avec deux doigts bandés et ne fait que quelques tours d’essais assez lents, avant de rentrer en Italie (voir Achille Varzi : l’abîme d’un destin (2). – Classic Courses). Ne restent donc que Rosemeyer et Müller pour tenter de contrer une équipe Mercedes qui n’a au contraire jamais été aussi forte : Caracciola, Brauchitsch, Lang et Seaman, un beau quatuor !

Départ du GP de Brno 1937
Le départ en 1937 avec Lang (8), Rosemeyer (10), Brauchitsch (4), Müller (14) et Nuvolari (18). Les spectateurs des premiers rangs sont au cœur de l’action, mais seule la providence peut les protéger ! – © DR

Encore Caracciola

Le début de course s’annonce comme un duel de haute volée entre la Mercedes de Lang et l’Auto-Union de Rosemeyer. Le premier nommé mène les trois premiers tours, puis s’incline contre son jeune compatriote. En tentant de le suivre, Lang glisse sur du gravier dans une courbe et sort de la route au 5e tour. Deux spectateurs sont tués, une douzaine d’autres blessés. Les organisateurs avaient pourtant fait évacuer ce fossé interdit au public avant la course. Mais plusieurs personnes inconscientes du danger s’y étaient réinstallées. Bien que la responsabilité de Lang ne paraisse pas en cause, les organisateurs conseillent à Neubauer de renvoyer son pilote en Allemagne au plus vite, avant que la police vienne l’interroger. Un bon conseil a priori car cette affaire poursuivra Lang pendant de longues années. Ce n’est qu’après la guerre que la procédure engagée à son encontre conclura à un non-lieu (2).

Grand Prix de Brno 1937
Dick Seaman (Mercedes) en 1937 – © DR

Sur la piste, alors que Caracciola a pris la tête et la conservera jusqu’au bout, la course de Rosemeyer n’est pas exempte de péripéties non plus, quoique moins dramatiques. Lui aussi sort de la route et ne peut repartir, si ce n’est à pied. Il entame impromptu une séance de footing de 2 km et revient au stand pour reprendre la voiture de Müller. Il entreprend alors une chevauchée bride abattue pour dissocier le trio des Mercedes. Caracciola est hors d’atteinte, mais il passe Seaman et échoue à seulement 6 secondes de Brauchitsch.

Cette édition de 1937 sera la dernière d’avant-guerre. Un an plus tard exactement, la Tchécoslovaquie fera la une de l’actualité pour tout autre chose qu’une course automobile. Par les accords de Munich, elle sera abandonnée à l’ogre nazi, ses alliés de l’Ouest choisissant le déshonneur sans pour autant éviter la guerre. Mais le Grand Prix de Tchécoslovaquie renaîtra. Il y aura encore des courses sur ce circuit de Brno, dont l’histoire sera intimement liée aux évolutions politiques du pays.

(A suivre)

Des images (après 1’00 de film) des courses des années 30 avec commentaire tchèque :

Un petit film allemand sur le Grand Prix de 1937 (avec Nuvolari qui continue malgré un pneu arrière explosé) :

NOTES :

  1. Malgré des recherches approfondies, il n’a pas été possible de découvrir la raison de cette annulation de 1936. Fut-elle due à des événements politiques ou sociaux en Tchécoslovaquie (à l’instar de l’annulation des 24 Heures du Mans cette même année) ? Ou à des considérations sportives spécifiques au Grand Prix ? Si un lecteur de Classic Courses connaît la réponse, elle sera bienvenue en commentaire de la présente note.
  2. Très superstitieux, Lang notait que l’accident était arrivé au 13e kilomètre du circuit et alors qu’il avait dû prendre le départ sans son fer à cheval porte-bonheur, resté dans une malle envoyée à Donington pour le Grand Prix suivant prévu une semaine plus tard.

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Olivier Favre

Le goût de l’automobile est un atavisme familial transmis par mon père, qui l’a manifesté autant à l’échelle 1 que par les Dinky Toys. Mais l’intérêt pour la course est ma spécificité et j’y suis venu très tôt par les miniatures Solido des 24 Heures du Mans, Ferrari 512 M, Matra et autres Porsche 917. Après le jeu sur les tapis est venu le temps de la collection et du modélisme, de l’abonnement à Sport-Auto puis à Auto-Hebdo. Parallèlement, mes études à Sciences-Po ont confirmé mon intérêt pour l’Histoire et renforcé ma confiance rédactionnelle. Une fois trouvée ma voie professionnelle dans la fonction publique territoriale, j’ai voulu réunir tout cela et écrire sur l’histoire de la course automobile, celle que je n’ai pas vécue, celle que j’aurais aimé vivre. C’est ainsi que j’ai collaboré à Automobile Historique pendant trois ans. Puis sont venus Mémoires des Stands et le magazine Autodiva, qui me permet de garder le contact, précieux pour moi, avec le papier. Et enfin Classic Courses depuis 2012.

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Jean-Paul Orjebin

Bonne idée cher Olivier de replacer ces courses dans leur contexte historique complexe et aussi de citer Mies van der Rohe et l’un de ses chefs-d’œuvre la Villa Tugendhat. Cette villa depuis sa restauration mérite le voyage pour la visiter.
Lors du Grand Prix de Brno 1935, s’est déroulé un évènement peu banal qui aurait pu être dramatique. Hans Stuck aura moins de chance que Rosemeyer, ce n’est pas une jolie aviatrice qui lui tombera dans les bras, lui c’est une affreuse perdrix qui le percutera au visage a pleine vitesse, le blessant et le contraignant à l’abandon .

Jacques Vassal

Bravo et merci Olivier pour cette histoire d’un Grand Prix peu connu, et plus encore pour les films d’archives très émouvants et très parlants. Permettez-moi d’ajouter qu’il y eut aussi à Brno des Grands Prix de motos comptant pour le Championnat du Monde de la discipline, jusque dans les années 60/70 si ma mémoire est bonne. C’était, avec le Grand Prix d’Allemagne de l’Est (sur le Sachsenring), l’une des rares occasions de voir s’affronter les machines tchèques (Jawa, CZ), soviétiques (CKEB et Vostok 350 et 500 cm3 à 4 cylindres) et leurs pilotes (dont les Russes Sevostianov et Kiisa pour… Lire la suite »

Olivier Favre

Oui, Jacques, tu as tout à fait raison. Les GP moto seront évoqués dans la seconde partie, prochainement.