Enzo Ferrari , un « Padrone » bienveillant.

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Rossano nous montre ici une autre facette d’Enzo Ferrari à la fois autocrate et bienveillant, aujourd’hui c’est devenu un gros-mot : paternaliste.

Rossano Candrini

Traduit de l’italien par Jean-Paul Orjebin

Dans la même série :
Rossano Candrini 1
Rossano Candrini 2
Rossano Candrini 3
Rossano Candrini 4
Rossano Candrini 5
Rossano Candrini 6

1974, Agip remplace Shell dans les livraisons de carburants et de lubrifiants à la Casa Ferrari.

Un matin, le rag. Carlo Benzi, responsable financier de Ferrari Automobili et aussi du patrimoine personnel d’Enzo Ferrari, m’appelle et me demande si je peux passer chez lui, il doit me confier un dossier déposé par le Commandatore à mon intention.

Carlo Benzi
Carlo Benzi , l’expert comptable personnel de Ferrari (c) Archives Candrini

Le jour même, bien sûr, je me suis rendu via Trente Trieste où il avait encore son bureau.

À ma grande surprise, je n’ai pas trouvé dans ce dossier d’informations concernant la production automobile du Cavallino, comme je m’y attendais mais des notes dans une chemise jaune sur laquelle je reconnus le logo AGIP : le fameux et célèbre Cane a sei zampe (1).

Benzi m’explique qu’entre autres avantages, à la suite du nouvel accord signé entre Agip Petroli, et Ferrari, il y avait la gestion d’une toute nouvelle station-service  située sur l’autoroute Bologne-Mare (Bologne-Rimini).

Il s’agissait de la station du Sillaro, qui existe toujours entre Bologne et Imola. Benzi compléta l’explication en me disant : Nous, ne gérons pas ce type d’activité et le Commandatore a pensé à vous et m’a dit : » Donnez-la à Candrini, qu’il s’en occupe, il aura le contrat pour 10 ans comme nous l’avons signé ».

Enzo Ferrari
Enzo Ferrari – AGIP (c) Archives Candrini

Cela prouvait encore une fois la bienveillance que Ferrari avait mon égard, j’étais très touché. J’ai pris une semaine pour réfléchir à cette proposition, je me suis rendu un jour et une nuit sur place, la station et ses services étant ouverts 24 heures, 7 jours sur 7.

C’était une belle opportunité, on était en plein boom du marché automobile en Italie, la motorisation des familles italiennes était en pleine expansion et les pointes de circulation chaque week-end vers la mer étaient considérables. Il y avait aussi l’optimisme et la confiance des entrepreneurs italiens certains de la croissance économique de leur pays.

Mais…je n’avais que 27 ans, la gestion de cette énorme station des deux côtés de l’autoroute aurait été trop lourde pour moi, mon père nous avait quittés trois ans auparavant et depuis nous avions ouvert trois magasins de vente et d’assistance pneumatiques.

Marié, avec deux enfants encore jeunes, j’ai refusé cette excellente proposition.

J ‘ai rapporté le dossier au Rag. Benzi en lui demandant de remercier le Signore Ferrari mais que j’avais jugé l’opération trop risquée.

Un après-midi en allant saluer le Commandatore à Fiorano – qui venait d’être inauguré – j’ai eu l’opportunité de le  remercier directement  pour  sa proposition, il m’a mis à l’aise en me disant que si je ne le sentais pas, ma décision avait été la meilleure, et en changeant rapidement de sujet, comme il savait le faire dans ces cas, il me dit : « Tu sais Candrini, quand chaque matin je me rends de Modène à Maranello, je passe par la via  Vignolese, Là,  il y a une vieille station-service avec deux rampes en béton pour le lavage des camions  et une belle surface pour le  stationnement. Celle-là, tu devrais l’acheter…….

Il avait raison, C’est ce qui s’est passé, mais c’est une autre histoire.

Rossano Candrini

Traduit de l’italien par Jean-Paul Orjebin

Note

  1. Cane a sei zempe :  emblème de la societé AGIP, Azienda Generale Italiana Petroli dont la baseline est Cane a sei zampe, fedele amico d’ell’uomo a quattro ruote (chien à six pattes, ami fidèle de l’homme à quatre roues) logo dessiné par Luigi Broggini en 1952
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Olivier Favre

Cette note, comme les précédentes de la « série Candrini », est intéressante en ce qu’elle humanise le personnage Enzo Ferrari. A mon sens, c’était un sensible qui s’était forgé une carapace de « dur » pour se protéger. Et dans son personnage public on ne voyait que la carapace, d’où certains jugements hâtifs, voire erronés. Bref, merci Gianpaolo !

Pierre Ménard

Je parlerai plutôt de « pudeur masculine », si présente dans le caractère des « battants » d’une certaine époque. On ne montrait pas ses sentiments, encore moins ses faiblesses. Il a été beaucoup écrit sur Ferrari, et pas toujours en bien. Si on peut accréditer certaines thèses, d’autres sont exagérées, voire fausses. L’homme était, à n’en pas douter, profondément humain, meurtri par la perte de son fils. On vit les compensations qu’il tenta avec Collins ou Villeneuve, et avant-guerre, il avait une réelle affection pour Nuvolari. Lauda a très bien dépeint le bonhomme dans ses mémoires : un adorable vieux monsieur, parfois mal… Lire la suite »

Olivier Favre

On ne montrait pas ses faiblesses. Oui, tout à fait. Quel contraste avec l’époque actuelle où il est de bon ton d’être victime. De racisme, de sexisme, de colonialisme ou de n’importe quel mot en -isme, l’essentiel est de cocher une case « victimiste » pour gagner l’attention médiatique ; et, qui sait, motiver une loi, un décret de plus, qui ne changeront pas forcément grand-chose, mais vous prouveront que vous êtes une « bonne » victime, qui correspond parfaitement à l’air du temps. Décidément, je hais notre époque !

Olivier Rogar

Ah le paternalisme… Quand on avait 20 ans , c’était l’ennemi à abattre. La dépendance totale au patronat. Cette engeance qui avait créé là où il n’y en avait pas, écoles, dispensaires, centre d’apprentissage, logements sociaux, magasins etc… Evidemment dans le nord chez les Boussac, dans l’est chez De Wendel ou dans le centre chez Michelin, on faisait carrière de la naissance à la boîte, le destin était tracé. Alors le libre arbitre …. Les réformes sociales sont venues arranger tout cela. Très bien. Plus de dépendance. La liberté. L’Etat a pris en charge écoles, dispensaires, formation, logements sociaux. Les… Lire la suite »

richard JEGO

il padrone , c’est le patron , le chef . Enzo FERRARI avait une entreprise, qui plus est portant son nom, à faire tourner , des voitures à construire et vendre et des salariés à payer . Et ses victoires en piste , avec un V12 , aidaient à faire vendre très cher ses voitures de route à V12 . Alors un homme dur en affaires et avec ses pilotes , un padrone au sens italien de ce terme dans ces années 50’s ; difficilement compréhensibles de nos jours . MAIS lui a osé et réussi et in fine c’est… Lire la suite »

J.P. Squadra

Document très instructif, comme les précédents d’ailleurs, ainsi que des commentaires pertinents sans langue de bois, bravo !
Mais, svp Jean-Paul, que signifie l’abréviation « Rag. » avant le nom de Carlo Benzi ? Merci

Orjebin Jean-Paul

Rag est le diminutif employé pour Ragioniere : comptable en français , comme Ing pour ingegnere.

J.P. Squadra

Merci.