Henry Ford ne se lassait pas de répéter à ses collaborateurs : « Ce n’est pas moi qui vous paie, mais nos clients, alors ne l’oubliez pas ! »
J’ai rencontré en 1989 son fils Edsel Bryant Ford II (né en 1948), fasciné comme moi par le Texan Carroll Shelby. Lors de notre entrevue à Monterey je lui demandais alors qui avait prononcé cette phrase, il me répondit : « Ce sont tous les Ford qui pensent comme ça».
Robert Sarrailh
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La Cobra d’Edsel Ford
Edsel avait décidé de vendre une de ses Cobra roadster, et j’en étais devenu le nouveau propriétaire, par le plus pur des hasards et surtout grâce à mon ami Bernard Cahier.
Comme conclusion de cet achat, je reçus un mois plus tard de la part du musée qui avait eu la charge de vendre la voiture, le titre de propriété original de la Cobra que je venais d’acquérir, avec la dédicace originale que je vous présente.

Cette Cobra était une version de route qui fut transformée en 1989, comme Shelby l’avait fait en 1964, en Coupé Daytona. C’est d’ailleurs l’atelier ATS du Mans qui a reconstruit cette même voiture que vous voyez dans cette vidéo. Elle a remporté en 2000, la course la plus prestigieuse d’Angleterre : le Revival Tourist Trophy de Goodwood (Photos jointes, avec Carroll Shelby dans les stands avec nous).
Cobra Daytona par ATS
ATS a construit en tout cinq coupés Cobra Daytona entre 1989 et 2001 et possède toujours les masters, marbres et compétences pour en produire d’autres.
Carroll Shelby ayant approuvé, par courrier, dès 1989, cette initiative pour le premier Coupé CSX2366, et par contrat en 1993, après avoir lui-même contrôlé le travail accompli lors d’une visite de notre atelier du Mans.
Entre 1963 et 1965 l’équipe d’ingénieurs et de mécaniciens Shelby Américan, s’appuyant sur la Carrosserie Grandsport de Modène et son designer-concepteur Peter Brock a construit six coupés Cobra. Ils lui permirent de gagner le Championnat du Monde Grand Tourisme 1965.

En 1994 j’ai fait le voyage à Modène avec Peter Brock pour retrouver les quatre tôliers-formeurs qui avaient construit cinq des six coupés Cobra Daytona. Le prototype avait été construit chez Shelby American, à Venice, Los Angeles. Ce fut une grande joie pour Peter Brock de retrouver ces magiciens de la carrosserie.
En course sur le Nürburgring
En 1996, au Nürburgring Stirling Moss avait à peine 66 ans, David Piper 65 ans, Jochen Neerpash 56 ans, et Steve Hitchins le petit jeune de 46 ans, cela fait donc 30 ans cette année. Ensemble ils nous ont offert un magnifique spectacle qui se devait d’être filmé, c’est la vidéo que je vous propose.

Aujourd’hui, avec du recul, à 75 ans, je me dis que j’ai vécu de grands moments, toute ma vie durant, en rencontrant de vrais géants des circuits. Le patrimoine automobile mondial doit être préservé et cela est une grande chance que nous ayons des artisans capables de sauvegarder nos vieilles mécaniques. Grâce aux compétitions historiques des milliers de mécaniciens ont un emploi valorisant. L’activité autour des voitures est bénéfique pour cette économie définitivement productive.
Nürburgring : Le plus géant des circuits pour les plus géants des pilotes
Depuis longtemps une idée revenait régulièrement à mon esprit et tant que je ne l’aurais pas mise en scène, elle me rappellerait à elle.
En 1988, je découvrais pour la première fois le Nürburgring, dans le Massif de l’Eifel, ce circuit était impressionnant. Construit en pleine période de crise en Allemagne, il occupa des milliers de chômeurs qui trouvèrent là un emploi et la soupe journalière qui l’accompagnait.

Les travaux débutèrent en 1925, pour se terminer en juin 1927, où il fut inauguré. En 1945 lorsque les chars américains envahirent le massif de l’Eifel ils détériorèrent grandement le circuit. C’est l’armée française et les services du Génie qui remettront tout en état pour les compétitions. C’était alors le plus grand et beau circuit du monde, ses deux boucles, la célèbre Nordschleife et la Südschleife totalisant pratiquement 28 km. Tracé au milieu de la forêt, il possède tout ce que l’on peut imaginer comme variétés de vrais virages, 73 au total dit-on, avec ses célèbres Karussell, Flugplatz, Bergwerk ou Brünnchen.

Le sortilège du Ring
Encore aujourd’hui une course de 24H pour voitures de tourisme est organisée chaque année. Ainsi que de nombreuses courses historiques. Ces compétitions utilisent ensemble le circuit de F1 moderne, et la « Nordschleife » Boucle Nord en français, de 23 km, et qui est surnommée « l’enfer vert » ce qui veut tout dire.
Ce qui est extraordinaire c’est que tout un chacun peut emprunter ce circuit avec sa voiture, contre trente euros par tour. Un vrai tour de manège avec de fortes sensations pour les amateurs.
Plusieurs champions et des pilotes sans grade aussi en ont été victimes. Ces derniers venant y chercher une adrénaline et des sensations qui les rapprochent des plus grands.
Le circuit lui-même n’a tué personne, ce sont les erreurs des pilotes et parfois les casses mécaniques qui ont provoqué tous ces drames. Pour n’en citer qu’un : l’accident de Peter Collins, l’ami de Mike Hawthorn et bien sûr de tous les autres concurrents. Tous l’ont pleuré en ce 3 août 1958, quand, à la poursuite de Tony Brooks, il fut victime d’une sortie de route fatale.
« Rester à fond »
J’ai eu l’occasion à plusieurs reprises de rouler sur le Ring, parfois au volant, parfois comme passager. A côté de bons pilotes, j’ai ressenti des sensations comme dans un « grand huit » voire, parfois « le train fantôme », sans droit à l’erreur. Voici ce que Willy Mairesse confiait à Titi Greder : «Tu sais au Ring, avec tous ses virages et ses bosses, au bout de la ligne droite, je reste quand même à fond, car parfois après la bosse c’est tout droit». Voilà une belle preuve d’optimisme, de la part d’un pilote très généreux et courageux, comme beaucoup d’autres qui se sont illustrés ici.
Je pus réaliser ce film, en 1996 en inscrivant quatre des voitures ATS à une compétition organisée chaque année sur le grand circuit. Deux voitures sur les quatre étaient porteuses des caméras avant et arrière et seraient volontairement hors course.
Celle-ci réunissait 180 concurrents répartis en trois catégories de 60 voitures, elles prenaient le départ de trois endroits différents, des moins rapides en premier au plus rapides. Chaque catégorie étant espacée d’un kilomètre je crois. Très rapidement toutes les voitures étaient mélangées dans une ronde infernale, sur une piste parfois boueuse. Ce circuit possède un dénivelé total de 300 mètres et des grandes lignes droites, la plus grande mesure 2 km, les cuvettes se succèdent et on ne compte plus les virages cachés.
Sur le Nürburgring avec Sir Stirling Moss, Jochen Neerpasch, David Piper et Steve Hitchins
Je tenais beaucoup à filmer l’épreuve et pour obtenir l’accord de l’organisateur j’eus l’idée de lui offrir un plateau de très grands pilotes qui ne le laisserait pas insensible. Jugez plutôt : Stirling Moss et Jochen Neerpasch se partageant le volant du coupé Cobra Daytona et David Piper avec Steve Hitchins héritant du roadster Cobra, plus affuté, ayant été plus développé pour la compétition à l’époque par ATS.

Alain Filhol pilotait ma jaguar E type, réplique Lightweight dont c’était la deuxième course. Elle embarquait deux caméras. Il en était de même avec notre Lotus Elan. Ces deux dernières voitures avaient donc pour mission de faire des images, en se mélangeant aux voitures qui participaient à la vraie course, pour saisir des moments forts de la compétition.

Pour compléter l’équipe de prise de vues j’avais affrété un hélicoptère piloté par le regretté Richard Fenwick qui l’avait équipé d’une caméra boule, une de ses inventions. Cette caméra était orientable sur 360°. Il embarquait parfois avec lui le caméraman Gilles Coudert. Ce dernier faisait l’acrobate. Sanglé pour filmer de près des instants magiques.
Le Nüburgring vu d’hélicoptère
J’eus aussi l’occasion d’être passager de l’hélicoptère et je me suis rendu compte du travail de Richard au manche et au compensateur. Parfois poursuivant les bolides qui lui échappaient, frôlant la cime des arbres – c’est du moins l’impression qu’il me donnait – parfois en vol stationnaire au-dessus du Karussell, célèbre virage à double inclinaison. Il attendait ainsi l’arrivée de Moss et derrière lui, très près, de David Piper, plongeant tous les deux à la corde pour ne pas perdre de vitesse et surtout pour rester sur la piste dans ce virage délicat et surprenant.

Vous remarquerez des plans sur le visage de Sir Stirling au volant, très concentré. Une séquence aurait pu être dramatique pour notre champion. Sur la grande ligne droite qui précède l’arrivée, là où la vitesse est la plus importante, aux environs de 220 Km/h. Sir Stirling, au moment où il décélère, voit soudainement un nuage de fumée s’échapper de l’arrière d’une Jaguar E type qui vient de le doubler. En un instant celle-ci part en toupie devant lui, à moins d’une centaine de mètres. Puis elle se dérobe sur le côté. Moss est passé au travers, comme il le racontera lui-même le lendemain dans son interview. Cette séquence lui rappelle des souvenirs bien ancrés dans sa mémoire lors d’un Grand Prix à Monaco.
Imaginer la scène est possible, la voir l’est aussi, puisque simultanément l’hélicoptère était présent juste au-dessus et le roadster Cobra juste devant, Steve Hitchins à son volant, filmant avec la caméra arrière. Ce qui nous vaut ces images incroyables.
Le témoignage de Sir Stirling
Quand Stirling Moss s’installera au volant de la Jaguar E type, accompagné de Gilles Coudert pour l’interviewer, il racontera avec humour, ses principaux faits d’armes sur ce circuit, ses souvenirs et bien sûr son appréciation du circuit.

Filmé de face il est très décontracté, lâchant le volant pour montrer un virage et souligner sa parole du geste. Il remporta notamment les 1000 km du Nürburgring en 1959, une victoire d’anthologie avec l’Aston Martin DBR1 de réserve. L’usine ne voulut pas s’engager dans cette épreuve privilégiant les 24h du Mans quelques jours après. C’est Stirling qui pria John Wyer et Aston de lui prêter la voiture avec deux mécaniciens.
Il conclut un accord avec le coéquipier qu’il avait choisi, Jack Fairman. Jack ne conduirait la DBR1 que le minimum de tours requis par le règlement. Stirling prenant à sa charge tous les frais annexes du déplacement. Cela parait incroyable. Sa victoire démontre le panache du pilote dans le genre de celle de Fangio en F1 sur ce même circuit en 1957, avec la Maserati 250 F coiffant au poteau les deux Ferrari de Hawthorn et Collins.

Mon engagement pour cette course au Nürburgring en 1996, n’avait pas pour objectif premier de gagner la course, mais d’y participer avec nos deux Cobra et de réaliser un film avec les trois grands pilotes que sont Stirling Moss, David Piper, et Jochen Neerpasch. Je pense leur avoir fait plaisir, de même qu’aux spectateurs répartis tout autour du plus géant des circuits.
Robert Sarrailh
Bénévole Chargé de la Communication – ATS Auto Techno Sports Le Mans – +33665196575


















