Le Mans 1955 : le mystère de la Mercedes 300 SLR 00008

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Une ténébreuse affaire

L’histoire dont il est question aujourd’hui concerne une affaire qui devrait susciter l’intérêt des lecteurs de Classic Courses. Du moins, nous l’espérons. « Une ténébreuse affaire », pourrait-on dire, comme le titre du roman d’Honoré de Balzac. Comme dans toute histoire que l’on raconte, il y a des personnages ; et le premier personnage qui entre en scène est quelqu’un que nous connaissons bien : notre ami Jean-Paul Orjebin.

Jean-Paul Orjebin est un habitué de nos échanges dans Classic Courses. Mais dans un passé pas si lointain, il fut beaucoup plus que cela : un contributeur régulier au défunt site Mémoire des Stands (MDS). Nous nous souvenons tous de ses longs entretiens avec des personnalités du sport automobile, qui furent un des apports les plus intéressants et les plus riches d’enseignement de ce site. Mais il semble que son goût de l’écriture se soit sérieusement émoussé avec le temps. Il faut probablement y voir le contrecoup de la disparition brutale de MDS, dans lequel il s’était beaucoup impliqué. Sans doute en a-t-il souffert, peut-être aussi en a-t-il été meurtri. C’est sûr, on ne l’y reprendrait plus : garder ses distances est une façon de se protéger soi-même.

René Fiévet

Mais cette distance ne fut jamais boudeuse. Au contraire, quand Classic Courses a essayé de reprendre le flambeau, il nous a immédiatement accompagnés de son soutien, de ses encouragements, et de son amitié. Il a repris la plume exceptionnellement, il y a deux ans, mais c’est bien parce qu’il ne pouvait pas faire autrement. Il n’avait pas le choix : il s’agissait de Bandini, de Ferrari et du Grand Prix de Monaco 1967. Un livre publié en italien était venu à sa connaissance, et le texte l’avait bouleversé. L’émotion l’avait remis en mouvement : il lui fallait faire revivre dans Classic Courses tous les protagonistes de ce jour funeste qui nous a tant marqués.

Malgré la distance qu’il a prise avec l’écriture, Jean Paul Orjebin est resté un observateur attentif à tout ce qui concerne le monde du sport automobile. L’esprit toujours en éveil, il est en quête de tout ce qui pourrait encore l’émouvoir, susciter son intérêt et, encore mieux, l’étonner.  Et ce qu’il a découvert un jour de ce mois de septembre 2020 lui est apparu tout simplement extraordinaire : un site dédié à l’automobile, humblement dénommé « Petites observations automobiles » (1), avait publié un texte où il était question de la Mercedes de Levegh aux 24 heures du Mans 1955, et qui soulevait une véritable énigme. Le mieux est de vous donner tout de suite à lire ce texte relativement court, très clair et explicite, écrit par une personne dénommée Pascal Liger.

La Mercedes de Levegh

Un ami, grand amateur de voitures anciennes et collectionneur depuis plus de 40 ans, a rejoint notre club en 2017. Il était venu nous voir en 2016 suite à la Poade au sujet de ma Silver Shadow et des autos de mes copains. Nous l’appellerons Michel. En 1980, Michel est informé que Robert, un industriel résidant à Saint-Laurent-sur-Sèvre, souhaite vendre une Bugatti qu’il possède. Arrivé sur place, Michel inspecte la voiture et commence les négociations. Robert lui dit qu’il est prêt à lui vendre au prix convenu, à condition qu’il achète aussi les 6 autres véhicules de sa collection. Robert est déjà âgé et souhaite se séparer de ses autos… L’affaire se concrétise. Michel vient donc chercher les 7 véhicules dans les jours qui suivent. La transaction est faite depuis plusieurs jours et Robert, à titre de cadeau, donne à Michel une plaque métallique. Il s’agit d’une plaque d’identification d’une Mercedes 300 Slr de 1955. (8 exemplaires fabriqués). Il s’agit de la plaque 00008 !!

Michel est surpris de cette démarche mais Robert lui dit qu’il est heureux de la lui donner, du fait qu’il a acheté sa collection… Robert dit à Michel : « Voici une plaque que j’ai ramassée sur le tarmac le 11 juin 1955, aux 24 heures du Mans. Elle était pleine de sang et de cheveux collés dessus. Je l’ai nettoyée et je la conserve depuis cette date. Je vous l’offre en cadeau, pour vous remercier d’avoir acheté ma collection car vous êtes, vous aussi, un amoureux des belles autos. »  La plaque sera conservée dans le coffre-fort du père de Michel pendant de nombreuses années. En 2019, Michel achète une nouvelle maison et déménage. Il retrouve dans un carton cette fameuse plaque, récupérée après le décès de son père. Lorsque j’ai eu connaissance de cette affaire, j’ai contacté le conservateur du Musée Mercedes de Stuttgart, qui m’a dit : « Ah, oui, la 300 Slr 00008 ? Bien sûr, nous la connaissons bien. Elle a couru au Mans en 1955. Elle est exposée dans notre musée ! »  Je lui ai demandé comment il pouvait expliquer que je détenais dans mes mains la plaque d’identification, l’homme n’a pas su répondre.

J’ai fait publier un article dans La vie de l’auto en Janvier 2020 : aucune réponse. J’ai contacté les experts et historiens des 24h du Mans (A.C.O.) mais aucune réponse pour le moment. Nous savons que la Mercedes 300 Slr numéro 00008 était bien dans la course le 11 juin 1955. Mais on suppose qu’il y a eu une inversion et que cette plaque a été fixée, dans le compartiment moteur de la 00006 de Levegh, qui a explosé et causé la mort de plus de 150 personnes. La voiture de Levegh fut pulvérisée. Les autres furent rapatriées en Allemagne. Nous n’avons aucune raison valable de penser que Robert a menti, lorsqu’il a dit à Michel qu’il avait ramassé cette plaque sur la piste du circuit du Mans, ce 11 juin 1955. Il n’avait plus rien à vendre… ni à faire valoir quoi que ce soit, puisqu’il avait fait affaire avec Michel, quelques jours plus tôt. Mercedes reste muet à ce sujet, car il ne faut pas raviver des souvenirs douloureux ?   Pascal Liger Texte publié par POA, le 28 août 2020 (https://www.petites-observations-automobile.com/2020/08/souvenirs-dautos-mysterieuse-mercedes-0008.html)
Mercedes 300SLR 00008
Plaque d’identification du châssis retrouvé par Robert sur le tarmac de la piste du Mans le 11 juin 1955

(source : petites-observations-automobile.com)

Qui est Pascal Liger ? Nous ne le connaissons pas, et nous n’avions jamais entendu parler de lui. Une rapide recherche sur internet nous permet de savoir que c’est un chef d’entreprise, dirigeant une agence immobilière de l’Ouest de la France. C’est surtout un amoureux des belles voitures, lui-même étant détenteur d’une superbe Rolls Royce Silver Shadow de1967, et un participant actif à un club de passionnés de voitures anciennes.

Une énigme

En lisant ce texte, Jean-Paul Orjebin a tout de suite compris que l’affaire était d’importance. Il a immédiatement contacté le rédacteur de ces lignes, qui s’est lui-même beaucoup intéressé à Pierre Levegh et la catastrophe du Mans (voir Classic Courses : « Justice pour Levegh, enfin ! » – 21 juin 2013). La réaction a été la même : l’affaire était mystérieuse et méritait d’être approfondie et tirée au clair. Il faut dire aussi que notre site adore les énigmes. Nous faisons nôtre la puissante formule du capitaine de Boëldieu dans La Grande Illusion de Jean Renoir (1937) : « A quoi sert une prison ? Cela sert à s’évader ». A quoi sert une énigme, sinon à être résolue ? Au demeurant, il n’est nullement nécessaire que le sujet de l’énigme ait une portée historique d’une quelconque importance. Il suffit qu’un mystère se présente à nous, dans toute son obscurité, pour qu’il mérite qu’on s’y arrête. Ainsi, récemment, le site Classic Courses s’est enflammé à propos d’une affaire insignifiante : le mystère de la voiture numéro 14 à Hockenheim, le 7 avril 1968. L’énigme fut résolue : « mission accomplished ». Il n’échappera à personne que l’affaire ici en cause est d’une tout autre importance : quelle était donc cette voiture que conduisait Levegh, dont l’explosion causa un tel effet de souffle que celui-ci fut la principale cause du nombre de victimes ? A notre connaissance, le mystère de cette explosion n’a jamais été complètement éclairci.

Olivier Favre a tout de suite été contacté ; car comment progresser dans la résolution d’une énigme sans faire fond sur les capacités analytiques et déductives de ce dernier ? Ne comptons pas sur Olivier pour échafauder de grande théorie. Et la « conspiration theory » n’est pas précisément le genre de la maison Favre. Ce n’est pas un poète : c’est un esprit rationnel qui ne croit qu’en la méthode hypothético-déductive qu’il applique sans état d’âme, et sans idée préconçue. Surtout, il sait d’expérience que la résolution des plus grands mystères finit souvent, de façon décevante, par révéler les explications les plus triviales, où l’erreur humaine tient une place de choix.

Mais Olivier Favre est aussi un historien du sport automobile. Un historien amateur, certes, mais cela n’exclut pas la rigueur et la méthode dans ses recherches, quelle que soit l’importance du sujet sur lequel il se penche. Et sa première réponse a été de constater que le châssis numéro 00008 ne correspond pas aux sources habituelles : la bible des courses d’endurance, le monumental ouvrage de Janos Wimpffen, « Time and two seats », indique le N°00006 pour la Mercedes de Levegh. Une information confirmée par ailleurs par un site internet de référence dans ce domaine : Racing Sports Cars (racingsportscars.com).

Ce qui amène Olivier Favre à formuler une hypothèse pour expliquer cette non concordance : à une époque où tout reposait souvent sur des documents manuscrits et des formulaires remplis à la main, peut-être y a-t-il eu simplement une erreur de transcription en juin 1955 à l’ACO. Car rien ne ressemble plus à un 6 qu’un 8 pas trop bien écrit. Et ensuite l’erreur s’est perpétuée et est devenue vérité admise.

Des hypothèses

De l’échange qui s’est ensuivi, nous sommes arrivés à la conclusion que deux possibilités pouvaient être envisagées :

1 La première possibilité, c’est que tout ce que dit Michel est vrai. Et il faut bien reconnaître que tout va dans ce sens. Il est en effet difficile d’imaginer pour quel motif quelqu’un forgerait une fausse plaque d’identification du châssis d’une Mercedes 300 SLR, et la garderait par-devers lui pour le restant de sa vie, sans l’exploiter d’une quelconque façon. Et on ne voit pas dans quelle autre circonstance un individu, sans lien particulier avec Mercedes, aurait pu prendre possession de cette plaque d’identification. La conséquence, c’est que c’est bien la 00008 qui a été engagée, et que seule une erreur de transcription manuscrite l’a fait passer pour une 00006. C’était l’hypothèse qui avait notre préférence.

2 – Mais on ne pouvait pas totalement exclure une autre hypothèse, celle de la pure supercherie. Il se trouve que sur le site internet UltimateCarpage.com figure une photo de la Mercedes 300 SLR Coupé Uhlenhaut 00008 avec le capot grand ouvert lors du Goodwood Festival of Speed de 2010, et on constate que la plaque d’identification du châssis est très visible et surtout très accessible (2). Il est alors tout à fait possible de faire une photo de face de cette plaque, avec un appareil portable et à très courte distance. Puis, on corrige la photo en supprimant les rivets, et en faisant apparaître des trous à leur place. Ensuite, on bâtit toute une histoire que l’on fait circuler sur internet, avec photo à l’appui. Mais il ne nous a pas fallu longtemps pour évacuer cette dernière hypothèse. La plaque figurant sur la photo du site UltimateCarpage.com est évidemment illisible, mais nous avons procédé à un agrandissement. Et il apparaît tout de suite qu’il s’agit d’une plaque différente, car celle-ci présente deux différences :

–          le titre Daimler-Benz AG est en caractères plus petits ;
–          il y a une ligne d’inscription en dessous du titre Daimler-Benz AG.

Il s’agit donc bien de 2 plaques d’identification différentes, concernant 2 véhicules différents.
Par conséquent, l’hypothèse d’une manipulation d’origine française doit être écartée.

Mercedes 300 SLR 00008
Plaque d’identification du châssis 00008 prise ne 2010 lors du Goodwood Festival of Speed ( Source Ultimate Carpage.com)
Mercedes 300 SLR 00008

On en revient donc à la première possibilité : le récit de Michel est véridique, et il s’agit bien de la plaque d’identification de la voiture de Levegh. Mais dans ce cas, qu’en est-il de la Mercedes 300 SLR Coupé Uhlenhaut de Stuttgart, puisqu’il est tout à fait inconcevable qu’une même plaque d’identification de châssis concerne deux voitures différentes ? Une hypothèse nous est venue alors à l’esprit : la plaque d’identification de la Mercedes 300 SLR Coupé du Musée de Stuttgart porte en réalité le numéro 00006 et, pour une raison bien mystérieuse, l’usine Mercedes la fait passer depuis toujours pour la 00008. On voit tout de suite s’ouvrir grande ouverte une porte dans laquelle vont s’engouffrer les conspirationnistes de tous bords : tout ceci n’est pas clair ; on nous cacherait quelque chose sur la voiture que conduisait Levegh !

Stuttgart en renfort

A ce stade, on ne pouvait plus progresser par nous-mêmes dans cette affaire. Par conséquent, à partir de ces différents éléments, nous avons considéré qu’il fallait agir le plus rapidement possible. Il fallait « aller y voir », c’est-à-dire vérifier ce qui est inscrit sur la plaque d’identification de la Mercedes 300 SLR Coupé Uhlenhaut au Musée de Stuttgart. Une longue lettre, rédigée en anglais, a été adressée au musée de Stuttgart, exposant les conclusions auxquelles nous étions arrivés, et contenant en annexe le texte de Pascal Liger, également traduit en anglais, ainsi qu’une photographie de la plaque d’identification du châssis. Accessoirement, cette lettre soulignait l’intérêt historique de la question soulevée (du moins pour les passionnés de Mercedes) dans la mesure où, contrairement à ses devancières, la voiture avec le châssis 00008 est considérée jusqu’à présent comme n’ayant jamais participé à une compétition automobile. Cette lettre fut envoyée le 24 septembre.

Il ne fallut pas longtemps pour recevoir une réponse : le 29 septembre, nous recevions la lettre ci-dessous du Musée Mercedes de Stuttgart (texte traduit de l’anglais par nous-mêmes).

Cher Monsieur Fiévet,   La question que vous soulevez a souvent été évoquée dans le passé. Tout récemment, en octobre 2019, nous avons envoyé une réponse à cette question à M. Pascal Liger. Ce mystère apparent est relativement facile et rapide à expliquer, et est décrit dans le livre 300 SLR de Günter Engelen:   « Dans la course de 24 heures, la 300 SLR / 00006 devait être conduite par le duo franco-américain de Pierre Levegh et John Fitch. Lorsque, plusieurs mois auparavant, la voiture 300 SLR avec le numéro de châssis 00006 a été officiellement enregistrée, ainsi que les deux autres voitures, pour participer à la course du Mans, le problème est venu du fait que l’organisateur de la course ACO a reçu un numéro de châssis différent, le 00008.   Pour éviter toute confusion, le service des courses a émis une instruction le 6 juin selon laquelle une plaque d’identification du châssis portant le numéro 00008/55 devait être apposé pour l’homologation du véhicule engagé au Mans. Aucune modification de ce type n’a été nécessaire pour le moteur, le moteur M 196/67 notifié à l’ACO étant effectivement installé dans la voiture. »    C’est la raison pour laquelle vous avez une plaque montrant 00008 ; et le 300 SLR Coupé exposé dans notre musée montre également 00008, car il a été construit plus tard.   Ayant ces explications à l’esprit, tous les doutes devraient être dissipés et le sujet correctement documenté.   A l’évidence, vous avez entre vos mains une pièce fascinante pour servir à l’histoire contemporaine et sportive de Mercedes-Benz.   Musée Mercedes  

La dernière phrase de ce courrier (« You are certainly holding a fascinating piece of contemporary history and racing history of Mercedes-Benz in your hands ») montre bien que le musée de Stuttgart a saisi tout l’intérêt historique qui s’attache à la découverte dont nous fait part Pascal Liger ; et qu’il n’a aucun doute sur son caractère authentique. On ne croit pas trahir leur pensée en imaginant qu’ils considèrent que cette pièce de métal serait beaucoup mieux à sa place en exposition dans leur musée que dans le tiroir de la commode de Michel. 

Mystère éclairci

Selon nous, suite à la lecture de cette lettre, l’affaire ne présente plus aucun mystère ; et on peut aisément reconstituer le fil des événements. A l’origine, il y a ce qu’on pourrait appeler une erreur administrative de la part de Mercedes : plusieurs mois avant la course, ils engagent une voiture en indiquant à l’ACO le numéro de châssis 00008 au lieu du numéro 00006 (les deux autres voitures portaient les numéros de châssis 00004 et 00007). Il peut tout aussi bien s’agir d’une erreur de prévision : ils avaient réellement l’intention, à l’origine, d’engager une voiture avec le numéro de châssis 00008, mais la construction de cette voiture a pris du retard et, au bout du compte, c’est la voiture 00006, qui avait précédemment participé aux Mille Miglia aux mains d’Hans Herrmann, qui est engagée.

Il est probable qu’ils se sont aperçus assez tard de ce petit problème d’ordre administratif, sans doute au début du mois de juin.Craignant l’esprit tatillon des organisateurs, ils ont décidé qu’il fallait que « l’erreur soit juste », en substituant une plaque d’identification à une autre pour cette seule course du Mans. Et ensuite, de retour à Stuttgart, ils auraient remis la plaque 00006 « where it belongs », et réservé la plaque d’identification 00008 pour la voiture en cours de construction, qui deviendra par la suite le « coupé Uhlenhaut ». « Ni vu, ni connu, je t’embrouille. » Il se trouve que les choses ne se sont pas passées ainsi, et c’est la vraie/fausse plaque d’identification qui s’est retrouvée sur le tarmac de la piste du Mans, ramassée par Robert qui en fera par la suite cadeau à Michel.

Mercedes 300 SLR 00008
Rudolf Uhlenhaut et la Mercedes 300 SLR Gullwing ou Coupé. Il s’agit ici du modèle avec le châssis 00007 , piloté au Mans par Fangio et Moss, identique au modèle 00008 exposé au musée de Stuttgart. (source : supercarnostalgia.com)

On comprend aussi pourquoi cette plaque s’est retrouvée toute seule sur le tarmac, et en si bon état. Puisqu’elle était provisoire, l’équipe Mercedes a fait en sorte de ne pas la riveter. On peut penser qu’elle n’a pas été superposée à la plaque 00006 (car cela aurait été trop voyant) : la plaque 00006 a été retirée provisoirement et remplacée par la plaque 00008 qui a été collée à la carrosserie. Il est possible aussi que chacun des 4 trous ait été comblé par quelque chose qui ressemblait à un rivet, mais qui n’en était pas un. C’est la raison pour laquelle les quatre trous apparaissent totalement intacts.

On ne peut éviter de se poser la question : pourquoi les gens de Mercedes se sont-ils à ce point compliqués la vie ? Après tout, une simple lettre aurait suffi, ou un télex, quelques jours avant l’épreuve pour modifier l’enregistrement de la voiture auprès de l’ACO ; et les organisateurs n’auraient rien eu à y objecter, du moment qu’ils avaient été prévenus. Peut-être faut-il y voir une marque d’orgueil de la part de Mercedes : il ne sera pas dit que la légendaire rigueur allemande sera prise en défaut, et que la voiture qui a été annoncée quelques mois auparavant n’est pas exactement celle qui participe à la course !  

La rigueur de l’ACO

Nous pensons plutôt qu’ils n’ont pas voulu courir le moindre risque avec les organisateurs. Le caractère tatillon et l’esprit obtus des organisateurs de l’ACO sont non moins légendaires que la rigueur allemande. On les sait capable de prendre les décisions les plus insensées sous prétexte qu’il faut se conformer à la lettre d’un règlement (voir à ce sujet Classic Courses : « Le chagrin de Ken Miles – 3ème partie », 7 juillet 2016). Or l’équipe Mercedes voulait absolument voir ses trois voitures engagées, et se donner toutes les chances d’obtenir une victoire de prestige face à Jaguar et Ferrari dans ce qui constituait alors, sans conteste, la plus grande course du monde (3). 

La lettre du musée de Stuttgart nous apprend que cette affaire a souvent été soulevée dans le passé. On comprend pourquoi : ce hiatus entre les archives de l’ACO, qui ont enregistré le numéro 00008 pour la voiture de Levegh, et l’existence de la 300 SLR Coupé Uhlenhaut avec le même numéro de châssis 00008 existe depuis toujours ! Il apparaît assez évident que des fanatiques de Mercedes, chercheurs passionnés, persévérants et sagaces, maniaques des numéros de série (cela existe !) et ayant eu accès aux archives de l’ACO, ont mis à jour ce problème depuis longtemps, que l’affaire a été résolue et qu’elle est maintenant bien documentée. Affaire classée, comme on dit. Dès lors, tous les ouvrages historiques consacrés aux courses d’endurance ou à l’écurie Mercedes ne parlent plus, à juste titre, que du châssis 00006 pour la voiture de Levegh. En définitive, la seule nouveauté dans l’affaire que nous a dévoilée Pascal Liger, c’est qu’on a retrouvé la vraie/fausse plaque d’identification du châssis de cette voiture.

Une autre énigme ?

Il n’y a donc plus de mystère concernant la Mercedes 00006 de Pierre Levegh. Mais il y a peut-être un mystère Pascal Liger. Nous sommes évidemment très reconnaissants à Pascal Liger d’avoir pris l’initiative de nous informer de cette affaire qui a suscité chez nous le plus vif intérêt. Surtout, l’exactitude des faits qu’il nous a révélés est maintenant confirmée ; ce qui suffit à établir ses mérites de la façon la plus incontestable qui soit. Toutefois, nous sommes obligés de constater que la lettre du musée de Stuttgart indique que la réponse à la question qu’il soulevait lui a été donnée au mois d’octobre 2019. Nous n’avons aucune raison de douter de l’exactitude de cette information quant à sa date, et nous n’avons aucune raison de penser que le musée de Stuttgart lui a donné une autre explication que celle qui nous a été fournie puisqu’il s’agit d’une vérité établie de longue date. Par conséquent, nous pensons que Pascal Liger sait parfaitement à quoi s’en tenir depuis le mois d’octobre 2019.

Et pourtant, Pascal Liger est venu sur le site POA pour dire le contraire au mois d’août 2020. Le texte publié ci-dessus en fait foi : il nous dit que la personne qu’il a contactée au musée de Stuttgart « n’a pas su lui répondre »; il ajoute que « Mercedes reste muet ». Et comment peut-il savoir que la voiture a été enregistrée sous le numéro 00008 (ce qui est évidemment exact si on s’en tient à la version que nous donne Mercedes) alors que l’ACO ne lui a pas répondu, que Mercedes « reste muet », et que c’est le contraire qui est publié dans tous les travaux d’historiens du sport automobile ? Comment peut-il aussi écrire, contre toute vraisemblance, que la personne qu’il a contactée au musée de Stuttgart lui a dit que la 00008 avait couru au Mans en 1955 et qu’elle est exposée au musée ? Car si elle avait couru au Mans 1955, avec le destin tragique que l’on sait, elle ne serait pas aujourd’hui dans le hall d’exposition. Enfin, et surtout, comment peut-il « supposer » qu’il y a eu inversion des plaques ? On sait maintenant que c’est exact, mais, pour notre part, nous devons avouer humblement que nous n’avons jamais imaginé, même sous la forme d’une hypothèse, qu’un grand constructeur comme Mercedes aurait pu se livrer à une substitution quasi frauduleuse d’une plaque d’identification de châssis pour rouler dans la farine les dirigeants de l’ACO (4).

Pascal Liger nous dit aussi qu’il a « fait publier un article dans La Vie de l’auto en janvier 2020 » mais « sans réponse ». A vrai dire, on ne voit pas trop pourquoi un article publié dans un journal nécessiterait une réponse (mais il a peut-être voulu dire « sans réaction »). Mais bon, peu importe, nous sommes allés y voir, au cas où cet article nous livrerait des informations utiles à notre enquête. Or il se trouve que nous n’avons pas trouvé trace de cet article : il n’y a aucune indication sur le site internet de LVA où tous les articles sont pourtant référencés, numéro par numéro (mais peut-être s’agit-il, plus modestement, d’une intervention de Pascal Liger dans le courrier des lecteurs). 

Pour être complet, on ajoutera que Pascal Liger en remet une couche dans les commentaires du site POA : 

« Il serait bon d’avoir une explication fiable, sans faille et incontestable de la part de Mercedes et de l’Automobile Club de l’Ouest, afin de mettre un terme à cette incroyable histoire. A condition que ces messieurs veuillent bien répondre… » (commentaire du 31 août 2020).

« Il faudra bien faire la lumière sur cette histoire… » (commentaire du 7 septembre 2020).

« A ce jour, l’Automobile Club de l’Ouest est bien silencieux, presque un peu trop… »(autre commentaire du 7 septembre 2020).  

A chaque fois, son commentaire est ponctué de trois points de suspension lourds de sous-entendus.

Voilà décidément une bien ténébreuse affaire, voudrait nous faire croire Pascal Liger. Comme le titre du roman d’Honoré de Balzac. 

René Fiévet

Notes

  • Le site POA est essentiellement à caractère audiovisuel et se présente ainsi : « P.O.A., c’est avant tout des histoires de rencontres automobiles qui emmènent le spectateur au cœur de l’événement en privilégiant l’instantanéité des réactions, pris sur le vif, des instants volés. »
  • Nous remercions le bien nommé « Lieutenant Colombo », intervenant sur le site POA, de nous avoir conduits sur cette piste (voir son message du 31 août 2020 sur POA).
  • Indépendamment de toute considération sur le caractère rigide ou non des organisateurs, on ne peut pas totalement exclure que le changement de numéro de châssis posait un véritable problème, presqu’insurmontable, du point de vue de la réglementation de la course. Mais nous ne sommes pas en mesure de vérifier ce point.
  • Nous utilisons l’adjectif « frauduleux » au sens figuré car, s’agissant de véhicules de compétition n’ayant pas fait l’objet d’une commercialisation, cette substitution de plaques d’identification de châssis relève, selon nous, de la gestion interne à l’écurie Mercedes et n’a rien d’illégal. En d’autres termes, ils étaient parfaitement en droit de mettre le numéro de châssis qu’ils voulaient pour le véhicule qu’ils engageaient dans la course du Mans. D’autant plus que ce numéro de châssis était disponible, en quelque sorte, puisque la future 00008 n’avait pas encore été construite.
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René Fievet

Né en 1952, économiste de formation, René Fiévet vit à Washington DC où il est fonctionnaire international. Dès son plus jeune âge, il a été passionné par les courses automobiles, notamment en lisant les histoires de Michel Vaillant. Il a appris à lire avec « Le pilote sans visage ». Mais vivant à l’étranger dans sa jeunesse, en Extrême Orient et en Afrique, il a plus rêvé le sport automobile qu’il ne l’a vraiment connu. Ce qui arrange bien les choses quand il s’agit d’écrire sur le sujet. Comme tous les passionnés qu’on rencontre dans Classic Courses, René Fiévet pense évidemment que « c’était mieux avant ». Mais à force de répéter ce qui est pour nous une évidence, on risque de passer pour un vieux con. Alors, pour faire taire les sceptiques, les convaincre que le « c’était mieux avant » n’est pas une impression, ni même une opinion, mais une vérité solidement établie, et vérifiable, il faut transmettre quelque chose de ce passé révolu. Et comment transmettre autrement qu’en écrivant ?

René Fievet
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Pierre Ménard

Passionnante enquête de l’inspecteur Fiévet, comme d’habitude. J’ose avancer une troisième hypothèse à cette histoire surprenante : Christian Moity (qui en connaissait un rayon sur Le Mans et l’endurance) me l’avait un jour dit : les bidouillages entre châssis étaient courants dans les années 50 et 60. D’où, peut-être, une 00008 amenée dans les bagages de Stuttgart se retrouvant 00006 par le transfert d’éléments moteurs et périphériques d’un châssis à l’autre ?

Luc Augier

Quelle histoire ! Bravo aux fins limiers Jean Paul Orbejin et René Fiévet pour avoir déroulé la pelote à partir d’une épingle retrouvée miraculeusement dans une botte de foin. Aussi bien pour la plaque ramassée sur les lieux que pour son existence débusquée par Jean Paul.

richard JEGO

Pour moi , le mystère ou plutot les interrogations sur LM 1955 sont autres :
Pourquoi l’explosion de la voiture après l’accident ? Carburant bizarre ? métaux bizarres pour le chassis ?
Et pourquoi cette fuite en pleine nuit de toute l’équipe et tout le matériel pour franchir la frontière au plus vite ?
Mais je doute que MERCEDES ne réponde à ces questions meme après 65 ans .
Qu’en pensez vous messieurs ?

Jean-robert Aumaitre

Pour moi ce furent mes 1ères 24 heures dans le stand de L’AMAC (au dessus des stands concurrents) et j’ai assisté sur un tabouret avec Maman au malheur sous nos yeux… en début de soirée. très choquée elle m’enmmena retrouver l’ami Roger Thoreau (membre actif de l’ACO) pour dormir chez eux ce qui fût impossible suite à un tel choc….

Seb Clavé

Article genial et quelle histoire pour cette plaque de chassis !!! ces Mercedes du Mans resteront un mystère a tout jamais ( les explosions..)

Jacques Breuer

Je trouve cet article très intéressant et corrobore les « usages » des constructeurs de l’époque. J’ai moi-même élucidé le même scénario à propos de la Porsche 917-021 dont j’ai réalisé le livre « Porsche 917-021 The fabulous story ». La problématique venait surtout des douanes et des carnets ATA.

Ribet Michel

Tellement passionnant de lire un tel récit ! Il appartient aux zones d’ombres de l’histoire de l’automobile. Toujours au sujet de Mercédès, René Dreyfus (vainqueur du GP de Pau 1938) m’a raconté que chaque fois qu’il s’approchait de la Mercédès de Carraciola ses yeux lui piquait à pleurer donc il se laissait distancer pour reprendre un peu d’air. Un additif était incriminé. Sacré Neubauer !!!!

Linas27

L’énigme du carburant utilisée par Mercedes au Mans 55 est effectivement une zone d’ombre très difficile à éclaircir…En 1954 à Reims (Grand Prix) la W 196 roulait avec un cocktail surprenant que les archives précisent : 45 % de Benzol, 25% d’alcool méthylique, 3 % d’acétone, 2% de nitrobenzène et 25% d’essence… Le carburant était libre en monoplace à l’époque … Ce qui n’était pas le cas au Mans … Mercedes n’est pas prêt de révéler la composition de celui utilisé lors des 24 Heures 55 car c’est là qu’un problème de « rigueur » de la part du constructeur allemand semble… Lire la suite »

Pascal LIGER

Merci beaucoup !!! Très heureux d’avoir enfin une explication claire et précise. Je n’ai pas pour habitude de contacter les médias dans le but de faire le  » BUZZ  » comme on dit maintenant. J’ai simplement voulu rendre service à un membre de notre Club ( C.A.R. Atlantique – ST HILAIRE DE RIEZ – Adhérent FFVE ) Il sera très heureux également.

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Laurent Riviere

Pour se forger une opinion il faut dérouler le fil comme dit Luc Augier en essayant de ne pas trébucher. J’avais la notion de l’existence d’une seule 300 SLR coupé de route « Uhlenhaut ». La voiture que l’on voit en photo serait 00007 reconditionnée à partir de celle de Fangio Moss qui courut au Mans en 1955 et celle du musée serait 00008 donc deux 300 SLR coupé. A Reims en 1954 quand Mercedes comprit aux essais que la capacité des réservoirs de leurs voitures ne permettrait pas de faire toute la distance du GP , Uhlenhaut sauta dans sa 300… Lire la suite »

Laurent Riviere

Cette Mercedes de Uhlenhaut n’a pas la dénomination SLR mais elle sert de voiture laboratoire, elle n’en comporte pas moins des évolutions qui se retrouveront sur les modèles Sport. Uhlenhaut ingénieur et pilote d’essai assurait lui même le développement des voitures de course et ce coupé avait battu des records sur la piste de la Solitude. Les modèles Sport apparurent en essai dès septembre 1954 à Monza.

René Fiévet

Laurent Rivière, En vous lisant, je me pose une question : est-ce que vous ne confondez pas la 300 SLR (W196S) Coupé Uhlenhaut avec la 300 SL (W198) ? Il me semble bien que c’est cette dernière voiture, commercialisée en 1954 et routière éprouvée, qu’a empruntée Uhlenhaut pour son aller-retour Reims-Stutttgart. Sur le site media.daimler, je lis ceci à propos de la course de Reims en 1954: « However, there was also a downside to the high speeds achieved by the Silver Arrows on the long, drawn-out bends in France: “Our cars are guzzling 35 litres of fuel per 100 kilometres. That is more than we… Lire la suite »

Olivier Favre

Hum, attention aux certitudes, René. Sur cette question des châssis 300 SLR, je me suis dit qu’il fallait se référer aux grands anciens et je suis allé consulter le dossier que Christian Moity avait consacré à Mercedes en endurance dans le n°16 d’Auto-Passion en 1988. Y figure notamment le détail des participations en course des 300 SLR et leur historique, châssis par châssis. Il en ressort que : –         Seuls 4 châssis, les n°3-4-5-6 (je te fais grâce des zéros) ont été engagés en course, la n°4 étant de loin la plus glorieuse, puisqu’elle décrocha les trois victoires (à chaque fois avec… Lire la suite »

René Fiévet

Olivier, Le “savant de la veille” s’incline volontiers devant les travaux de Christian Moity. Je ne suis pas un spécialiste, et encore moins un fanatique, des numéros de châssis, mais puisque le sujet est sur la table, allons jusqu’au bout de l’investigation. 1 – Tout d’abord, ton intuition est la bonne en ce qui concerne la photo non légendée de la 300 SLR coupé. Il s’agit d’une photo prise lors des essais de Kristianstad : j’ai vérifié sur le film de von Trips (Récit de voyage – Suède 1955, Classic Courses, 19 juillet 2020). La voiture apparaît au bout de 3min.… Lire la suite »

Olivier Favre

Ah bon, Mercedes évoque le châssis n°7 dans le courrier que tu as reçu ? Je n’ai rien vu de tel, en tout cas pas dans le courrier reproduit ci-dessus dans ta note. Mais si Fangio et Moss ont bien disposé d’un châssis neuf n°7 au Mans (plus tard transformé en coupé Uhlenhaut), il reste une discordance à propos de la carrière du châssis n°3. Selon Moity, il fut piloté par von Trips-Simon au TT et par Fitch-Titterington à la Targa. Selon Janos Wimpffen (et Racingsportscars est d’accord), il s’agissait de deux châssis en fait : le 03 au TT,… Lire la suite »

René Fiévet

Olivier,
Tu as évidemment raison, et je me suis trompé : la lettre du musée de Stuttgart ne dit rien de tel.
En fait, mon information sur la participation du châssis numéro 7 au Mans 1955 vient du site Racing Sports Cars (https://www.racingsportscars.com/type/results/Mercedes-Benz/300%20SLR.html), et elle est reprise dans d’autres sites. Mais ce n’est pas une preuve absolue.
Je pense qu’il est temps de prononcer l’extinction des feux sur cette question, et la statue de Christian Moity ne sera pas déboulonnée.

ALAIN SIMONNEL

Passionnante histoire de cette Mercedes avec certains côtés « abracabrantesques » merci pour ce partage.

Michel Fournier

Pour moi il n’y a pas de mystère du carburant, même si c’était un mélange de multiples additifs. Lorsque la voiture de Levegh s’abat et explose après avoir rebondit 2 fois sur les fascines, le réservoir est déchiqueté par le choc et l’embrasement avec le châssis en magnésium résulte du feu très difficile à combattre. Nous avons eu par la suite des drames identiques. L.Bandini, Jo Schlesser, Piers Courage etc.

Merci pour cette enquête très détaillée.

Michel Fournier

Sur les circonstances de ce drame, j’ai réalisé un montage avec les vraies voitures, à partir du petit film « Jaguar » » retrouvé » il y a peu de temps.

https://youtu.be/pPaSdrh6NBE