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Jean Rolland

Jean Rolland le preux

par | 3 Déc 2025 | 9 commentaires

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Jean Rolland par Alain Legay, Prix Bellecour

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Dans l’axe de la ligne droite conduisant à Couard, sur le circuit routier de Montlhéry, se dressait un bouquet d’arbres. Il était situé au delà d’un passage extrêmement périlleux, la « cuvette », à qui l’on doit la réputation du lieu – la cuvette de Couard. Elle a une mauvaise réputation.

Johnny Rives

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Jean Rolland négocie le virage des 2 ponts – Montlhéry – Alfa TZ2 -3-10-1965 © A.Conrath

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En roulant à vitesse élevée, il était impossible de prêter attention à ce bouquet d’arbres, seule comptant la piste. Car elle plongeait littéralement dans la fameuse cuvette. Pour s’en extirper par une rampe aussi pentue que la descente précédente. Le sommet de ce raidillon comportait un autre piège. En dos d’âne, il agissait comme un tremplin, les roues quittant le sol. L’affaire se compliquait encore, la piste s’infléchissant vers la droite avant de virer à gauche pour contourner le bouquet d’arbres évoqué plus haut.

Il fut un temps où, à condition de rouler à vitesse modérée, un de ces arbres retenait l’attention. Il se terminait à mi-hauteur par un épi hirsute d’aiguilles de bois. Comme si une main de géant l’y avait, à deux mètres du sol, brisé net.

C’est à ce point précis que, le dimanche 17 septembre 1967, avait pris fin la vie d’un champion exemplaire : Jean Rolland. Il avait 32 ans.                                                               –

Jean Rolland
Jean Rolland – Course de côte du Mont-Dore 1967 © DPPI

Jean Rolland avait cédé tout jeune à la passion du pilotage. Il l’avait découverte grâce à son grand-père qui, lui ayant confié le volant de sa 203 Peugeot, avait été son tout premier coéquipier dans un rallye. Pousser, à l’âge de 17 ans, cette paisible berline au maximum de ses possibilités sur les routes de montagne l’avait fasciné. Au point qu’il s’était dès lors passionnément voué à cette activité. Avec suffisamment talent pour, bientôt, en faire sa profession. Chose épatante chez lui, les succès qu’il enchaînait ne le transformaient pas. Il restait le garçon « nature » qu’il avait toujours été. Cela lui valait, entre autres, de ne compter que des amis dans sa ville natale, Digne…

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Pendant l’été 1967, il m’avait invité à passer quelques jours de vacances auprès de lui. Nous fréquentions souvent la piscine municipale, parlant passionnément de course automobile. Un jour, il me dit : « Avec le prototype ’33-2’ qui est actuellement en développement, Alfa Romeo a l’objectif de battre les Porsche Carrera 6. Une séance d’essais est prévue en septembre à Montlhéry. »

Battre les Carrera 6 ? Cette ambition me paraissait démesurée. Mais Jean affichait une confiance totale : « Si, si ! Tu verras ! »

Je l’avais connu quelques années plus tôt. Le courant était immédiatement passé entre nous. Je les avais parfois accompagnés, lui et son fameux coéquipier Gaby Augias, dans des reconnaissances de rallye. Gaby avait un cahier sur les genoux pour noter les difficultés des spéciales sous la dictée de Jean. Ça donnait ceci : « Droite bon… Gauche bon… droite bon…etc. »

On ne saurait plus simple ! Trop simple sans doute car parfois Gaby corrigeait : « Non Jeannot. Gauche assez bon celui-là… » Et sans rechigner, Jean de corriger : « Gauche assez bon… »

On était loin des : « Droite 110, referme 95 à la borne » de René Trautmann qui avait été pendant plusieurs saisons roi des rallyes de montagne en France. Mais pour Jean Rolland, c’était suffisant. Ça marchait mieux que bien d’ailleurs. Rapidement, il était devenu quasiment imbattable dans les rallyes les plus compétitifs. Là où il se montrait le plus fort c’était dans les Alpes et dans les Cévennes. Plus qu’en Corse où il ne réussit jamais à gagner. L’année précédente, il s’y était classé 2e derrière Jean-François Piot (R8 Gordini) et devant la Porsche 911 de Vic Elford. Augias m’avait confidentiellement expliqué pourquoi, selon lui, Jean ne gagnerait jamais en Corse : « Il a horreur d’aller à la touchette, d’abimer ses voitures. En Corse, cette réserve ne pardonne pas ! »

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Jean Rolland
Vainqueurs à la Coupe des Alpes avec Gabriel Augias – Alfa GTA SOFAR – 5 au 10-9-1966 © Archives Maurice Louche

Jean était la simplicité même. Un jour qu’un copain lui avait demandé ce qu’il ressentait d’avoir été champion de France, il avait répondu avec sa bonhommie tranquille : « La même chose que toi quand tu gagnes une partie de boules ! » Un journaliste l’avait joliment qualifié de « Rolland-le-Preux » pour sa générosité de cœur, à tous les sens du terme.

En janvier précédent, nous avions fait équipage ensemble sur une DS21 d’usine au Rallye Monte-Carlo. Expérience malheureuse me concernant. Jean venait de faire le meilleur temps des Citroën dans l’épreuve du Pont des Miolans avant de me laisser le volant jusqu’à la spéciale suivante. Hélas, une collision dans un carrefour stoppa net notre aventure. Jean ne m’en tint pas rigueur. Au point de, lors de nos vacances communes à Digne cet été là, me confier le volant de son Alfa GTA au retour de la course de côte du Mont Dore où il avait étrenné la fameuse Alfa 33-2. Pour dormir tranquillement sur le siège du passager.

Un mois plus tard étaient programmés les essais de développement de l’Alfa 33 à Montlhéry avec tous les pilotes italiens de l’équipe Autodelta (de Adamich, Zeccoli etc.). Et bien entendu Jean Rolland. Nous avions prévu de diner ensemble tous les soirs, dès le vendredi de son arrivée. Etant jeunes, gourmands et sans la moindre restriction alimentaire, nous nous promettions des ventrées de crèmes glacées – le Pub Renault des Champs Elysées en offrait de succulentes.

Jean Todt, dont on ignorait alors la brillante destinée, commençait à se faire une jolie réputation de coéquipier en rallye. Il m’avait demandé à être des nôtres. Parce que lui aussi adorait les glaces. Mais surtout pour mieux faire connaissance avec Jean Rolland avec qui, coéquipier de Chasseuil, Andruet ou d’autres, il avait rivalisé dans certains rallyes. Dans le but de lui proposer ses services ? Cela resta son secret.

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Circuit-de-Solitude-Lyon-Charbonnieres-Alfa-GTA-SOFAR-17-au-19-03-1967-©-Agence-McKlein.jpg

Jean-Pierre Beltoise nous avait proposé de venir diner chez lui, à Saint-Vrain, à quelques kilomètres de Montlhéry, le dimanche soir une fois les essais achevés. Dans l’après-midi, il se rendit à Montlhéry pour saluer Jean et voir la nouvelle Alfa. Mais il n’en eut pas l’occasion. L’accident venait de se produire, là-bas, à Couard, loin de tout témoin. Après la « cuvette », l’Alfa insuffisamment ralentie, était allée s’abimer dans le bouquet d’arbres, prenant feu instantanément. Jean n’avait pu s’en extirper. Affligé, Jean-Pierre me téléphona à L’Equipe dès qu’il le put. L’irréparable s’était produit, Jean était mort. 

On pense que sa pédale de frein, au moment où il plongeait à quelque 250 km/h dans la cuvette de Couard, était allée au plancher. L’Alfa avait décollé en haut du dos d’âne, pour être éjectée jusque dans le bosquet.

L’abominable nouvelle me laissa pétrifié. Un de mes camarades se chargea de rédiger l’information pour L’Equipe du lendemain. J’en avais été incapable. J’avais perdu un ami. Et le sport automobile français l’un de ses plus formidables héros.

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Jean Rolland par Alain Legay – Editions Jamval

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Johnny Rives
« Lorsque j’ai été appelé sous les drapeaux, à 21 ans, j’avais déjà une petite expérience journalistique. Un an et demi plus tôt j’avais commencé à signer mes premiers « papiers » dans le quotidien varois « République », à Toulon. J’ai envoyé le dernier d’entre eux (paru le 4 janvier 1958) à Pierre About, rédacteur en chef à L’Equipe. Il m’a fait la grâce de me répondre après quoi nous avons correspondu tout au long de mes 28 mois d’armée. Quand je revins d’Algérie, très marqué psychologiquement, il voulut me rencontrer et me fixa rendez-vous au G.P. deMonaco 1960. Là il me demanda de prendre quelques notes sur la course pendant qu’il parlait au micro de Radio Monte-Carlo. J’ignorais que c’était mon examen d’entrée. Mais ce fut le cas et je fus reçu ! Je suis resté à L’Equipe pendant près de 38 ans. J’ai patienté jusqu’en 1978 avant de devenir envoyé spécial sur TOUS les Grands prix – mon premier avait été le G.P. de France 1964 (me semble-t-il bien). J’ai commencé à en suivre beaucoup à partir de 1972. Et tous, donc, dès aout 1978. Jusqu’à décembre 1996, quand les plus jeunes autour de moi m’ont fait comprendre qu’ils avaient hâte de prendre ma place. C’est la vie ! Je ne regrette rien, évidemment. J’ai eu des relations privilégiées avec des tas de gens fascinants. Essentiellement des pilotes. J’ai été extrêmement proche avec beaucoup d’entre eux, pour ne pas dire intime. J’ai même pu goûter au pilotage, qui était mon rêve d’enfance, ce qui m’a permis de m’assurer que j’étais plus à mon aise devant le clavier d’une machine à écrire qu’au volant d’une voiture de compétition ! Je suis conscient d’avoir eu une vie privilégiée, comme peu ont la chance d’en connaître. Ma chance ne m’a pas quitté, maintenant que je suis d’un âge avancé, puisque j’ai toujours le bonheur d’écrire sur ce qui fut ma passion professionnelle. Merci, entre autres, à Classic Courses. »
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