13 mai 2020

Juan Manuel Fangio – Enlèvement à la Havane

23 février 1958 
« Vous êtes Fangio ? »
En 1958, le pilote automobile argentin Juan Manuel Fangio est l’un des personnages les plus emblématiques de la planète. Pour faire parler de lui, un commando révolutionnaire cubain décide de le kidnapper !

Patrice Vergès

Vous pourriez aussi aimer :

Champagne and podium

En 1958, après cinq titres de champion du monde en formule 1, âgé de 47 ans, Juan Manuel Fangio sait qu’il vit sa dernière saison sur la piste. C’est pour le plaisir de piloter et aussi pour l’épaisse prime de départ de 7000 dollars US qu’on lui propose qu’il se retrouve en février 1958 au départ du deuxième Grand Prix de Cuba.  Une épreuve ouverte aux voitures de sport malgré son nom de Grand-Prix et qui ne compte pas pour le championnat du monde des voitures de sport désormais limité aux  moins de 3 litres de cylindrée. Drôle de plateau hétéroclite composé de voitures souvent anciennes ne pouvant plus participer à ce championnat.

Juan Manuel Fangio
Contrairement à ce qu’annonce l’affiche, le Grand Prix de Cuba n’était pas ouvert aux monoplaces mais aux voitures de sport. Grace aux dollars généreusement distribués par le dictateur, tous les pilotes de monoplaces avaient fait le déplacement

Un boulevard

Drôle de circuit aussi qui n’en a que le nom mais qu’il connait bien puisqu’il s’y est imposé l’année précédente au volant de sa Maserati 300 S devant Shelby sur Ferrari 4,9 l et de Portago sur Ferrari 3,5 l. Circuit long de 5584 m disputé sur les boulevards des beaux quartiers de Malecon longeant l’océan.

Juan Manuel Fangio
Juan Manuel Fangio et ses amis pilotes furent accueillis comme de véritables héros par le général Batista qui voulait utiliser la notoriété de cette manifestation à titre personnel @ DR

A cette époque, Cuba, est une sorte de paradis pour les Américains fortunés qui vont s’encanailler dans la plus grande île des Antilles dirigée d’une main de fer par le général Batista.  Il veut faire du Grand Prix automobile de Cuba une manifestation internationale pour améliorer son image.

Grand Prix de la Havane 1958
Stands sur le Malecon Cuba 1958 @ The Cahier Archive

Appâté par de substantielles primes de départ, tout le gratin des pilotes se retrouve à la Havane au départ de ce deuxième Grand Prix. Fangio est engagé sur une surpuissante Maserati 450 S  (châssis 4508) délivrant plus de 400 ch, peinte aux couleurs américaines bleu foncé à bandes blanches car appartenant à la Scudéria Temple Buell.  

Juan Manuel Fangio
Fangio à gauche, Gérino Bertocchi le chef mécanicien de Maserati au volant de la voiture bleue et blanche engagée par l’Américain @ The Cahier Archive

Elle  avait été créée par le fils d’un célèbre architecte américain. Ce passionné par l’automobile, se particularisant par son physique massif (130 kilos), fut l’un des mécènes de la marque au Trident qu’il finança largement à travers ses achats. 450 S dont le gros 8 cylindres cassera aux essais et qui obligera l’Argentin à se qualifier avec la Maserati 300 S de l’Espagnol Francisco Godia.

Juan Manuel Fangio
Aux essais, Fangio pilota la 300 S de Godia @ DR

Le Mouvement du 26 juillet

Le 23 février vers 18 heures, après les essais, Fangio bavarde avec ses amis dans le hall du luxueux hôtel Lincoln quand un jeune homme mince aux yeux de braise s’avance directement vers lui en lui demandant «Are you Fangio ?» Puis il lui enfonce un pistolet dans les côtes. Fangio croit d’abord à une blague montée par son manager. Le jeune homme, semble-t-il assez nerveux, lui déclare «Au nom du Mouvement du 26 juillet, suivez-moi. Si vous bougez, il y a quatre mitrailleuses pointées sur vous ». En effet quelques hommes entourent immédiatement le pilote argentin et l’accompagnent en dehors de l’hôtel sous le regard inquiet de ses amis à qui il est demandé de ne pas intervenir.

Fangio et Batista
Fangio et Batista la veille de l’enlèvement @ DR

 Fangio ne connaît évidemment pas ce mouvement castriste né de la situation politique de l’île. Les Cubains vivent alors sous le régime corrompu de Fulgencio Batista financé par les Etats-Unis. Pour chasser le dictateur, un mouvement révolutionnaire a vu le jour sous le nom de M26 : la date du jour de ce mois de juillet 1953 où un certain Fidel Castro qui contestait le régime autocratique de Batista avait attaqué une caserne. Assaut qui s’était soldée pour un échec pour les révolutionnaires et avait valu à Castro d’être emprisonné avant d’être amnistié et vivre dans la clandestinité. Pour M26, kidnapper Fangio était la meilleure façon d’attirer l’attention sur le régime de terreur instauré par le dictateur.

Le mouvement du 26 juillet
Le mouvement du 26 juillet @ DR

Bien traité

 Pistolet planté dans le flanc, Fangio coiffé d’une casquette et chaussé de lunettes noires est poussé dans une voiture qui part en trombe dans les rues de la Havane. Au cours de la route, l’un des ravisseurs s’arrête même chez lui pour présenter le grand champion à son épouse à qui il signe un autographe. Puis l’Argentin est emmené successivement dans deux planques secrètes où il est courtoisement traité par ses kidnappeurs entourés de fort jolies femmes. Ses ravisseurs qui ne montrent aucune hostilité à son égard cherchent à le rassurer en lui expliquant qu’ils n’en veulent pas à sa vie : ils ne désirent aucune rançon mais faire parler d’eux.

Juan Manuel Fangio

C’est réussi. Même à cette époque où l’information va moins vite, ce rapt fait le « buzz» dans le monde entier car Fangio est une idole.  C’est un camouflet pour Batista et sa police qui n’arrivent pas à localiser où est kidnappé l’Argentin. L’aéroport est fermé et des barrages bloquent les sorties de la ville. Les personnes présentes lors du rapt sont invitées à passer en revue les photos d’éventuels kidnappeurs. En vain !

Une mascarade de 13 minutes !

Grand Prix de la Havane 1958
La course se disputant sur le front de mer fut arrêtée au bout de 13 mn @ The Cahier Archive

La course n’est pas annulée. Pour toucher la prime et honorer les contrats, c’est le pilote français Maurice Trintignant qui prend le départ au volant de la Maserati bleue à bandes blanches de Fangio devant près de 250 000 spectateurs (pratiquement tous invités appâtés par une loterie très fournie) chauffés à blanc. Les ravisseurs proposent même à Fangio de suivre la course à la radio.

Maurice Trintignant
C’est le Français Maurice Trintignant qui prit le volant de la 450 S pour la course @ DR

Hélas, au 5eme tour, la Ferrari Testa Rossa 200 S pilotée par le Cubain Armando Garcia Cifuentes dérape sur une flaque d’huile laissée dans la matinée par la course des voitures de tourisme.  La Ferrari en perdition entre dans la foule mal protégée derrière des barrières en fauchant une centaine de spectateurs. On relève six morts et plus de 40 blessés dont un décédera peu après ! C’est dans une pagaille monstre que le directeur de course ordonne l’arrêt de la course au bout de 13 minutes seulement.

Malecon 1958
Début de course sur le Malecon Cuba 1958 @ DR

C’est Stirling Moss au volant de sa Ferrari 4,1 l qui s’impose d’un souffle devant Masten Grégory sur Ferrari 4,4 l qui a ralenti trop tôt devant la ligne pour s’arrêter à son stand. Sport, le regretté Moss partagera sa prime d’arrivée avec l’Américain précédant Shelby sur Maserati 450 S, Von Trips sur une Ferrari 3,8 l, Schell sur Maserati 200 S, Bionnier sur Porsche 550 et le Français Behra sur  Maserati 300 S. 

28 heures de captivité

 Libérer Juan Manuel Fangio est plus difficile que le kidnapper car le commando apprend que Batista veut profiter de cet enlèvement pour les éliminer.  Pour assurer leur sécurité, ce sont les ravisseurs eux même qui contactent l’ambassadeur d’Argentine.  De nouveau coiffé d’une casquette et de lunettes noires, Fangio est raccompagné par ses propres ravisseurs devant l’ambassade d’Argentine à 22 heures. Avant de le libérer, ils s’excusent encore pour les ennuis qu’ils lui ont causés.  Ce sera aussi la fin du Grand Prix de Cuba.

Juan Manuel Fangio
Le kidnapping de Fangio suscita un énorme retentissement dans la presse mondiale. Sa notoriété était telle qu’elle a popularisé l’expression encore utilisée aujourd’hui, «Tu te prends pour Fangio ? »

Trois mois plus tard, Fangio apprend que son ravisseur de l’hôtel a été arrêté. Malgré son intervention, il est fusillé.  Six mois plus tard, le 1er janvier 1959, Castro renverse le régime de Batista. Mais c’est une autre histoire….

5 mars 1960 La Havane @ DR

Vous avez apprécié cet article ? Partagez-le !

Facebook
Twitter
LinkedIn
Email

Visitez notre boutique en ligne :

Johnny Rives

Johnny Rives : Une passion terrible, la vitesse

29,00
Johnny Rives

Une passion terrible, la vitesse

Johnny Rives nous livre ses souvenirs de course et partage avec nous les moments forts et les rencontres de quatre décennies passées au bord des pistes. On l'attendait depuis longtemps. Edité par Classic-Courses, Coco-B-Editions et Jamval Editions ce livre de 256 pages, préfacé par Henri Pescarolo contient 165 photos couleurs et noir et blanc.

François Mazet, Mes vies à toute vitesse

24,00
Au début des années 1970 François Mazet était considéré comme l'un des principaux espoirs de la F1 française. Champion de France de F3 1969, il accédait à la discipline reine du sport automobile lors du GP de France 1971 avant de voir sa progression contrariée par la crise pétrolière. Trop vite achevée en 1973, sa carrière s'ouvrait dès lors sur d'autres défis riches d'incroyables rencontres et de paris insensés. La trajectoire de François Mazet est plurielle, tout comme sa vie. Du swinging London des années 1960 à la Citronneraie de Menton, en passant par les paddocks de F1, c'est à un incroyable voyage que ce livre nous convie.    
François Mazet

F2 Pau 1970 - Qualifié en 1e ligne entre Jack Brabham et Jochen Rindt © Archives personnelles François Mazet

Vos commentaires les plus récents :

D’autres articles à découvrir :

5 1 voter
Évaluation de l'article
S’abonner
Notifier de
guest

19 Commentaires
le plus ancien
le plus récent le plus populaire
Inline Feedbacks
View all comments

Contribuez à Classic-Courses

Pour raconter l’histoire de la course automobile, il nous faut du temps, de la documentation, des photos, des films, des contributeurs de tous âges et des geeks qui tournent comme des F1 !

Nous soutenir

Pour que notre aventure demeure bénévole et collaborative et que nous puissions continuer à écrire nos articles au gré de nos envies, en toute indépendance.