Elargissement 6 – San Francisco

5 Embarcadero Center, San Francisco, Cal, USA
Play-list https://bit.ly/2Vx07ag

Immobile à l’angle Mission et 1st Street, aveuglé par le soleil jouant entre les buildings de verre, hébété par les cinq jours de confinement à bord de l’Amtrak qui depuis Boston l’avait propulsé à travers l’Amérique via Chicago et Denver dans un confort à peine supérieur aux stagecoaches des westerns, il y avait le correspondant européen du New Zealand Times.

Les reins en capilotade, frôlé par les bus du San Francisco Transit Authority, agacé par les chasseurs d’hôtels miteux croyant tenir un pigeon, le correspondant renouait lentement, douloureusement avec la deuxième cité californienne qui l’avait déçu trois ans auparavant, pâle copie de Barcelone, vieille dame provinciale peinant dans l’ombre de l’autre mégalopole, véritable laboratoire futuriste, Los Angeles.

Il voulait réviser le San Francisco cinématographique de Bullitt, marcher sur les pas de Lawrence Ferlinghetti et de Kerouac, rêvasser devant la maison bleue de Maxime Le Forestier sans pour autant loger dans un squatt hippie aux fumerolles éléphant rose.

Suspendu entre ciel et terre dans une nacelle qui escaladait la muraille intérieure sans bruit et à une vitesse qu’on eût jamais cru capable d’un ascenseur, le correspondait gagnait sa chambre juchée au 15e étage du Hyatt Regency San Francisco.
Il s’accoudait au balcon qui ceinturait l’intérieur de la cathédrale de verre et d’acier dont les sept côtés cuminaient à 77 mètres de hauteur en un puit de lumière.

De l’atrium tout en bas montaient les accords d’un piano surréaliste que brouillaient les vols d’aras en liberté, sans doute dressés à ne s’oublier pas sur les coiffes des extravagantes.
Le correspondant désirait mettre de la distance entre lui et la vieille Europe. il était servi.

Le lendemain était le dimanche 8 mai 1982. La date a son importance.
Le correspondant se leva tard, décida pour la première fois de sa vie sans être malade, de garder la chambre, vaincu par tant de beauté architecturale, ébloui par ce « temple de l’hermétisme urbain » que décrivait un architecte en vue.

Hyatt et architecture extrême étaient génétiquement liés depuis qu’un certain Jay A. Pritzker, fondateur du Prix Pritzker d’architecture, avait acquis le groupe.

Cathédrales de lumière à l’équilibre étudié au plus fin, les Hyatt Regency étaient à l’architecture conventionnelle ce que les Lotus de Colin Chapman étaient à la Formule 1 classique, dégraissés au gramme près.
Les uns et les autres s’effondraient. Les unes à l’arrivée, les premiers en cours d’exploitation.

De temps en temps le correspondant guettait le moindre craquement annonciateur en beurrant ses toasts sur le rooftop de l’Equinox, importuné par un rayon de soleil ravageur à travers son verre de chardonnay, la vue barrée par le San Francisco Bay Bridge s’enfuyant vers l’est.

Oui, Les Hyatt quelquefois s’écroulaient. Moins d’un an avant le Hyatt Regency de Kansas City s’était effondré en partie, tuant 114 personnes.

Inquiet le correspondant, moins à cause d’un éventuel écroulement que du fait qu’il se confinât une journée entière. Ce qu’il ne faisait jamais. Que le monde tournât sans lui l’indisposait. Il se sentait coupable de s’être laissé envoûter par ce rêve hollywoodien sorti d’un imaginaire insane.
Demain le monde tournerait avec lui. Demain lundi 9 mai 1982.

Immobile à l’angle Howard et Beale Street, le San Francisco Chronicle à la main, il y avait le correspondant européen du New Zealand Times. Il n’aimait rien tant, le correspondant, acheter le journal dans une de ces boîtes jaunes qu’ouvrait un quarter.
C’était se sentir pleinement américain, comme de faire ses courses de Noël à Macy’s ou de courir comme Dustin Hoffman dans Marathon Man autour du Reservoir de Central Park.

En une on annonçait une visite de Ronald Reagan en Alabama, on commentait la guerre des Malouines. Au bas cet encadré qui pour un peu fût passé inaperçu. « Canadian F1 driver Gilles Villeneuve got killed in a race in Belgium. »

Le correspondant se sentit soudain tellement européen. Tellement coupable d’avoir gardé l’hôtel quand le monde courait sans lui.

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J.P. Squadra
Invité
J.P. Squadra

Gil, ti ricordiamo cosi !

richard JEGO
Invité
richard JEGO

Merci d’avoir eu cette pensée et ce billet pour Gilles .

Pierre Ménard
Membre

Encore un magnifique billet de Patrice Vatan, qui commémore de façon détournée la disparition de l’idole d’une génération. Seule petite erreur chronologique : le 8 mai était un samedi et Villeneuve s’est tué aux essais. Le GP eut lieu le dimanche 9 mai.

Olivier Favre
Membre

Oui, je me souviens bien de ce 8 mai 1982. Après octobre 73, c’est la seconde et dernière fois que j’ai pleuré pour un pilote. Et après cette date la F1 est devenue pour moi un sport comme les autres. Je la suivais encore assidument, mais plus avec la même passion. Il n’y avait plus ce frisson supplémentaire que l’on ressent quand on a un favori de cœur. Je pense que Gilles Villeneuve fait partie avec quelques autres (Clark, Cevert, Peterson, Senna, peut-être aussi Rodriguez et Siffert) de ces pilotes dont la disparition, telle une césure, a pu marquer les… Lire la suite »