Watkins Glen Grand Prix Circuit, Watkins Glen, New York, USA, le 10 octobre 1976
En tirant le rideau de ma chambre du Colonial Inn à Watkins Glen, village de 2000 habitants qui s’offre le luxe d’un Grand Prix de F1, le rayon de soleil tant attendu a dévoilé les rives du Seneca Lake dans leur indescriptible flamboyance automnale.
Patrice Vatan
.

.
Il sera sec ce somptueux tracé du Glen, si rapide, si dangereux et si beau, trois adjectifs qui en 1976 font cause commune.
Installé à la sortie du esse qui a coûté la vie de François Cevert il y a trois ans, je ne sais où poser le regard, entre James Hunt et Jody Scheckter qui ne cessent d’échanger leurs première et deuxième positions, et les spectateurs qui par dizaines ont hissé des pliants sur le toit des Winnebago, saluant chaque passe d’armes des leaders en piochant une Genesee dans la glacière.

Alors, comme si un metteur en scène floutait ce premier plan pour faire le point sur le décor, mon esprit y dérive, se focalise sur cette Amérique qui vient de se greffer aux Grands Prix, et brutalement les relativise.
Depuis l’atterrissage à Kennedy Airport, je vis dans un film.
Hôtel Dixie sur la 43e rue, où les rotatives monumentales du New York Times m’ont tenu éveillé toute la nuit.
Route vers Watkins Glen, une palette de couleurs variant du vieil or au rouge, qu’on imagine pas en France, s’imprime à travers les vitres du Greyhound.
C’est la saison du « Fall Foliage » dont la région des Finger Lakes livre une version surdimensionnée.

Desservi par de misérables routes régionales, le circuit voit monter à la queuleuleu des files de Ford Caprice, Buick Regal, Chrysler Cordoba, etc. Les conducteurs chevelus, casquettes Valvoline ou Mack, se branchent sur WGMF pour éviter les bouchons.
Il flotte sans discontinuer depuis hier. Des tracteurs désembourbent les lourdes station wagons. Jean-Jacques Renaux évoquera dans AutoHebdo un « Woodstock sur roues ». Woodstock c’est pas vieux, sept ans. Il y règne encore l’esprit.
Dans son édito du programme, Henri Valent, patron de la Watkins Glen Grand Prix Corporation, interdit au public de se rassembler autour du « Bog », tous ceux qui y brûleraient des voitures seraient impitoyablement sanctionnés.

Espèce de ravin creusé par les pluies, le Bog est un incontournable du Glen. Le jeu consiste à y pousser des autos et à y mettre le feu. Il y a trois ans, un bus de supporters brésiliens y a cramé.
Le pot au noir a propulsé tout le monde à l’intérieur du Kendall Tech Center, vaste hangar servant de garage aux écuries que des barrières séparent des badauds.
Disciplinés à l’américaine, ceux-ci déambulent en vestes matelassées, Coors ou Genesee en pogne, achètent des morceaux de capots ou des tee-shirts vendus par les mécanos.

Hunt, salué au drapeau par le starter vedette Tex Hopkins, laisse Schekter à 8 secondes et Lauda à plus d’une minute. L’Autrichien a du mal depuis son accident du Ring. Son avance au championnat sur Hunt a fondu à trois points. Tout va se jouer au Japon dans deux semaines.

Le Glen 76 marquera pour moi l’émergence d’une americana qui ne me quittera qu’au tombeau.
Images © Fred Rice, Gary Valente, Owen Christofferson

