Monza 1970
9 septembre 2020

Autodrome Nazionale di Monza, le 6 septembre 1970

En chevauchant Ferrari 312 B/04, Rex Tremendae du requiem joué hier (https://bit.ly/2EZzDss), mais déjà balayé par la passion écarlate, le pilote sans visage coupe la ligne d’arrivée en majesté avant d’être englouti par un tsunami infiniment plus dangereux que les quatre centaures dont il s’était défaits.

En ces temps-là, ces temps mythologiques où la Formule 1 gravait des pages plus lourdes que l’Histoire, les photographes de Grand Prix avaient les nerfs et les réactions aussi affûtés que ceux des photographes de guerre. Jaugeant dans la seconde le cliché qui se dessine dans le sillage de 312 B/04 que menace la vague rouge sang, Emmanuel Zurini lui emboîte le pas et rafale, figeant pour la postérité une de ces images de légende.

Tout avait commencé à bord du vol 62 de la British Airways débarqué jeudi dernier à Milan-Linate. Nul n’avait remarqué, anonymes parmi les équipages des écuries britanniques, deux passagères à qui l’invisibilité offrait la meilleur protection : La Sorcière aux dents vertes et la Déesse Vitesse. Descendait de l’échelle de coupée un homme que l’inquiétude rongeait. John Miles, prévu pour chevaucher 72 C/R3. Il écrira ceci, dans un texte fulgurant que René Fievet tient pour l’un des plus grands sur le sport automobile : « Et maintenant je suis à Monza, théâtre de combats de titans, fief des tifosi. Je n’aime pas cet endroit. Est-ce un circuit automobile ou une arène de chars, style Ben-Hur ? Quelle est la différence ? »

La Sorcière aux dents vertes lui donnait raison, hier, fondant sur 72 C/R2 vers 15 heures, pauvre 72 C/R2, proie facile sans ses ailerons pour gagner en vitesse, tel que la Déesse vitesse l’avait sussuré à l’oreille de Colin Chapman. La chape de plomb qui s’abattait sur l’arène de cirque ne résistait pas longtemps à un petit homme au curieux regard et cheveux de hippie. Un homme, pourtant, aussi grand qu’un Dieu, qui tombera son chrono de la veille sur 701/04, une auto bleue dépourvue de moustaches et d’aileron arrière, un obus inconduisible, vite comme un laser.

Hommes téléguidés, joutes d’un combat homérique entre deux divinités dont l’affrontement dans l’éther surchauffé resterait à jamais indécelable. Deux antagonismes. La Sorcière aux dents vertes prélevant ceux, les plus faibles, que la Déesse Vitesse ne parvenait pas à maintenir en piste. 35 degrés à l’ombre mais pas d’ombre pour les 100 000 tifosi parqués sur les immenses tribunes ceinturant le vieil autodrome, vestige mussolinien dont les portes monumentales évoquent plus une dictature totalitaire qu’un temple de la vitesse.

Le tifoso. Ce mot se décline-t-il au singulier ? Non. Les tifosi vont par hordes grimaçantes, noires de poil, vêtues de rouge sang où se cabre, par contrat tacite, un cheval noir. Comme des corbeaux maléfiques, ils s’agglutinent sur les panneaux Agip gigantesques qu’il crèvent de leurs serres. D’une publicité démesurée pour Pepsi Cola on ne devine plus que ep…ol. À 10 tours de la fin les jeux du cirque ont isolé cinq gladiateurs qui serpentent le long des lignes droites pour casser l’aspiration dont profiterait chaque poursuivant.

Clay Regazzoni, l’Italo-Suisse au faciès de bandit calabrais, mène la danse infernale. Il a accédé à la F1 il y à un plus de deux mois. On le qualifie de « fastest, but fastest before the crash », selon le mot d’un pilote à Luc Augier qui fait le papier pour « Moteurs ». Casque à l’ancienne, ouvert, serre-tête et foulard blanc qui lui masque le bas du visage, c’est un mercenaire prêt à tout, Le Pilote sans visage de Jean Graton. 312B/04 est si puissante qu’il lui a conservé tous ses appendices aéro. Elle vaporise un mince filet d’essence dû à une fuite sur un évent mais il en faudrait plus pour inquiéter Gianclaudio, comme on l’appelle encore.

Brièvement en tête au 55e tour, Jean-Pierre Beltoise mène de son bras valide MS120/03, à l’extrême limite. L’auto est la moins puissante du lot. Quel exploit pour le mince Parisien ! Mais en bloquant Stewart qui mène une chasse forte de Denny Hulme et Rolf Stommelen, il favorise l’échappement de Regazzoni qui coupe la ligne en vainqueur. Déesse Vitesse et Sorcière aux dents vertes échangent un regard chargé de lourds non-dits. La première a réussi à garder ses ouailles sur le tarmac. Alors la seconde se venge, déclenche le feu des Enfers.

Très copain avec Maria Rubiolo, la responsable des relations extérieures de Fiat, Bernard Cahier a obtenu l’autorisation d’escalader l’immense tour Fiat qui domine tout alentour. Cigare au bec, il assiste à l’impensable. Des hordes hurlantes ont sauté les barrières, cisaillé les grillages, il voit un tsunami déferler sur 312 B/04, le pilote extrait, porté en une bacchanale dantesque vers le podium.

BC n’a plus qu’un reste d’Ilford noir et blanc sur un appareil de secours, il shoote une image qui résume au plus près les combats que se livraient alors les Dieux et les Hommes.Les clameurs se sont tues, 50 ans après. Les Dieux d’alors sont morts, les Hommes aussi. Non, seul rescapé du groupe de chasse de Monza 70, Jackie Stewart reste un sursitaire magnifique. Et aussi quelque part dans la salle sécurisée d’un château de milliardaire, 312B/04. Elle repose dans un sommeil éternel. Image © DPPI

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