Rauno Aaltonen, le maudit du Safari (2)

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Nous avons laissé Rauno Aaltonen au soir du Safari 1980, qu’il a terminé à la 2e place sans avoir pu inquiéter Shekhar Mehta. Au départ de l’édition 1981 les deux hommes se retrouvent équipiers et rivaux, mais le Finlandais est bien décidé à mettre fin à la réussite de l’Ougandais. L’espace de quelques heures, il croira bien y être parvenu …

Olivier Favre

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Rauno Aaltonen, le maudit du Safari (1)

Le crève-cœur de 1981

Tenant du titre et fort d’une équipe de cinq voitures officielles, Datsun-Nissan est le favori au départ de l’édition 1981. En face, les outsiders Peugeot (avec quatre coupés 504 V6, alignés pour la dernière fois au Kenya) et Opel (deux Ascona 400). C’est l’Opel de Kullang qui va d’abord mener la course. Mais sa rencontre fortuite avec un troupeau de vaches va laisser les Datsun maîtresses du terrain. Reste à savoir dans quel ordre : Mehta-Aaltonen ou Aaltonen-Mehta ? L’écart entre les deux hommes est très faible : cinq minutes seulement, au bénéfice de Mehta, au départ de l’ultime étape.

Arrive la dernière nuit et un secteur où les concurrents doivent affronter une rivière en crue. Seules dix voitures parviennent à la traverser avant que le débit la rende infranchissable. Parmi elles, tous les candidats à la victoire finale, dont Aaltonen qui donne son maximum et prend le meilleur sur Mehta. Las ! A l’arrivée de ce tronçon, il apprend que les organisateurs l’ont neutralisé par souci d’équité sportive. Furieux, il attaque toujours, remonte sur Mehta. Les deux pilotes se bousculent, portière contre portière (chacun accusera l’autre d’avoir voulu le sortir), avant que leur team-manager ne leur intime l’ordre de figer les positions. A contrecœur, Aaltonen y consent et laisse Mehta arriver en vainqueur à Nairobi, avec cinq minutes d’avance. Toujours ces fichues cinq petites minutes, presque dérisoires sur un parcours de plus de 5 000 km.

Vainqueur pendant quelques heures en 1981
Le coup n’est jamais passé si près qu’en 1981 – © DR

Appel, contre-appel

Mais le vétéran finlandais n’entend pas en rester là. Le soir même de l’arrivée il dépose une double réclamation, à la fois contre l’annulation du secteur de la rivière en crue et pour celle d’un autre secteur mal répertorié dans le roadbook, où il a perdu du temps suite à des ennuis mécaniques. Le lendemain matin, coup de théâtre : la première réclamation est rejetée mais la seconde est acceptée ! Dès lors, l’ordre change et Rauno Aaltonen est déclaré vainqueur. Mais Mehta fait immédiatement appel et obtient gain de cause quelques heures plus tard ! Tenace, Aaltonen portera l’affaire devant  le tribunal d’appel de la FISA à Paris, qui le déboutera. C’est bien Mehta qui a gagné le Safari 81, encore raté pour Aaltonen !

Et Dieu dans tout ça ?

Après cette frustration difficile à digérer, la rupture entre Aaltonen et Mehta (1), mais aussi entre lui et Datsun, est consommée. Rauno doit se trouver une autre monture pour son excursion annuelle en Afrique. Ce sera Opel qui avec l’Ascona 400 vise les deux titres mondiaux pour 1982 ; celui des constructeurs et celui des pilotes avec Walter Röhrl. Comme d’habitude, la course donne des espoirs à Rauno, qui est pointé en tête. Puis il rétrograde et finit par abandonner. Et, comme d’habitude, c’est son ennemi intime Mehta, qui gagne. Pour la 4e fois consécutive, la 5e au total ! Décidément, ici ou ailleurs (au Mans par exemple, où Jacky Ickx décroche en cette année 82 sa 6e victoire) certains pilotes semblent être abonnés à la victoire, alors que d’autres passent tout près sans parvenir à apprivoiser ce brin de réussite qui transforme un prétendant en vainqueur.

En 1983 c'est l'Opel de Vatanen qui gagne
Une Opel gagne en 1983, mais ce n’est pas celle d’Aaltonen – © DR

Et ce n’est pas l’édition suivante qui va y changer quoi que ce soit, elle sera même encore plus cruelle. Pensez : 3e lors de la dernière étape, Rauno devance largement son équipier Ari Vatanen, quand le moteur de son Ascona 400 rend l’âme cette fois encore. Et à l’arrivée il apprend qu’une succession d’abandons a donné la victoire à … Vatanen. Lequel, très croyant, y voit un don de Dieu en ce week-end de Pâques. Rauno Aaltonen est-il croyant ? On ne sait pas, mais s’il l’est encore après tous ses déboires africains, il a du mérite. Sa ténacité est en tout cas saluée par tous. Ainsi, Cyril Frey note dans son reportage pour Sport-Auto : « Souhaitons-lui de parvenir un jour à ses fins, car il serait immoral qu’après tant d’efforts, un tel pilote reste toujours insatisfait. »

La course était presque parfaite

Alors, sera-ce pour 1984 ? Opel remet son titre en jeu, avec cette fois la Manta 400. Et la marque allemande n’entend rien laisser au hasard : pendant neuf mois, avec les conseils avisés d’Aaltonen, une Manta a limé les pistes kenyanes afin que les ingénieurs de la marque allemande en tirent tous les enseignements possibles pour rendre leur voiture incassable. Mission réussie pour ce qui est du châssis. Alors que Fréquelin est lâché par son moteur, Aaltonen tient un rythme infernal sans souci, hormis un changement de boîte sur la fin, qui lui coûte moins de 10 minutes.

Alors, est-ce enfin la bonne ? Eh non ! Alors qu’une telle course lui aurait valu la victoire lors de n’importe laquelle des éditions précédentes, cette année il doit se contenter de la 2e place, encore une fois. Car devant lui, quelqu’un a fait la course parfaite, sans connaître le moindre ennui : Waldegård (encore lui !) avec sa Toyota, alors que la marque japonaise s’attaquait au Safari pour la première fois !

Course presque parfaite en 1984
Contrairement aux apparences, Aaltonen n’a rencontré quasiment aucun ennui en 1984. Mais ce ne fut pas suffisant – © DR

Décidément, on dirait que le sort s’ingénie non seulement à faire perdre Aaltonen, mais aussi qu’il s’arrange pour que chacune de ses défaites soit la plus cruelle possible : quand ce n’est pas son équipier qui gagne et re-gagne, c’est une marque débutante qui semble lui signifier que son expérience et sa préparation quasi scientifique du Safari ne comptent pas tant que ça. Notons aussi que la prédiction de Claude Savoye est désormais totalement réalisée : le Safari est devenu un long sprint où les voitures de pointe dépassent les 200 km/h, les pilotes locaux ne peuvent plus gagner (2).

Rauno Aaltonen boucle la boucle

Hélas pour Rauno, il n’a pas fini de boire son calice personnel, il lui reste la lie et c’est pour 1985. Il revient avec sa Manta 400, est à nouveau en tête au début de la dernière étape, commence à y croire et … vous l’aurez deviné : la malédiction le rattrape. Cette fois, c’est l’embrayage qui le repousse à la 4e place. Et qui donc gagne cette fois ? Son jeune compatriote, Juha Kankkunen (26 ans), qui pourrait être son fils et qui, incroyable, disputait là son premier Safari ! Vainqueur du premier coup, alors que Rauno en est à son 22e essai ! Il y a de quoi devenir fou …

L'embrayage repousse Aaltonen à la 4e place en 1985
1985, second essai avec la Manta 400 et seconde désillusion – © DR

Les observateurs en sont à se demander ce que le destin va bien pouvoir réserver au vétéran finlandais la prochaine fois. Mais y aura-t-il seulement une prochaine fois ? Pas en 1986 en tout cas : Opel s’est retiré et Aaltonen n’a pas trouvé de volant, pour la première fois depuis 20 ans. Il n’assiste donc pas à la 3e victoire de Waldegård et Toyota (toujours les mêmes !).

On le retrouve l’année suivante, à nouveau chez Opel pour qui il fait débuter la nouvelle Kadett Gsi Groupe A. Réaliste, il n’espère pas gagner, même si les années précédentes lui ont montré que tout était possible au Safari. De fait, une multitude de petits soucis le ralentissent et le rejettent à la 9e place finale. Comme 18 ans plus tôt, quand il avait vu l’arrivée pour la première fois. La boucle semble bouclée. Pas seulement pour lui, d’ailleurs : c’est un autre « vieux », Mikkola, qui a gagné, 15 ans après (toujours les mêmes, on vous dit !) et son vieil ennemi Mehta met lui aussi un point final à ses aventures kenyanes.

Aaltonen en 1987 avec l'Opel Kadett GSi
23e et dernière participation en 1987, toujours avec son vieux casque ouvert immaculé – © DR

Parallèle

On ne reverra plus Aaltonen au départ du Safari, cette 23e participation sera la dernière. Cinq podiums, dont quatre deuxièmes places, presque toutes les places finales sauf la première, en tête un nombre incalculable de fois, Rauno Aaltonen aura tout connu au Safari, sauf l’ivresse de la victoire. Il n’est pas le seul dans ce cas, le Safari d’alors avait d’autres « têtes de Turc » (3). Mais aucun autre pilote n’a entrevu la victoire aussi souvent, aucun autre n’a été aussi longtemps pointé en tête sans jamais l’être au terme du rallye.

Il faut sortir du monde des rallyes et aborder une autre course célèbre pour trouver un cas similaire à celui de Rauno Aaltonen au Safari ; celui de Bob Wollek aux 24 Heures du Mans. Dans la Sarthe l’Alsacien est lui aussi monté quatre fois sur la deuxième marche. Lui aussi a dû supporter la réussite insolente d’adversaires – Ickx, Dalmas – bénis par Dame Fortune. Lui aussi a vu ses équipiers gagner, lui aussi a vu de jeunes compatriotes (Bouchut, Hélary, Aiello) et une marque débutante (McLaren) lui griller la politesse et gagner à leur première participation.

Plus humain grâce au Safari ?

Après avoir renoncé au Safari, le « Rally Professor » a tenu à honorer son surnom : il a créé en 1991 avec son fils Tino une école de pilotage dans une station de sports d’hiver finlandaise (4). Aujourd’hui, à 80 ans passés, Rauno Aaltonen est souvent invité à des événements promotionnels, en particulier lorsqu’ils concernent BMW ou Mini.

Aaltonen aujourd'hui
Aaltonen et une Mini dans la neige, comme il y a plus de 50 ans – © DR

S’il médite sur sa carrière, sans doute Aaltonen ressent-il encore la blessure de n’avoir jamais pu inscrire son nom au palmarès du Safari. Mais peut-être se dit-il aussi que sa quête africaine inachevée a sans doute contribué à l’humaniser. Car, dans les années 70, Aaltonen était loin de faire l’unanimité dans le milieu du rallye. Volontiers hautain, cassant, sûr de sa supériorité et de son approche scientifique de la course, il en indisposait beaucoup parmi ses pairs et les journalistes (5). Pourtant, ceux-ci (même Mehta sans doute) n’ont pu que s’incliner devant sa persévérance pascale durant deux décennies. Et la plupart auraient sans doute été heureux de le voir s’imposer, enfin. Mais Rauno Aaltonen restera définitivement le maudit du Safari.

NOTES :

(1) C’est une féroce inimitié qui liera désormais Aaltonen et Mehta. Au point que ce dernier, pourtant d’un naturel affable et souriant, ne manquera jamais une occasion de « piquer » le Finlandais, que ce soit en paroles ou sur la piste. Mehta s’est éteint en 2006 à seulement 60 ans, devançant encore une fois Aaltonen, mais sans que celui-ci lui en tienne rigueur cette fois.

(2) Il y aura une exception cependant : en 1994, le Kenyan Ian Duncan s’imposera avec sa Toyota officielle. Puis, à partir de 2003, il n’y aura plus que des Kenyans au palmarès, mais le Safari ne comptera alors plus pour le championnat du monde et n’attirera donc plus de pilotes européens.

(3) Le Kenyan Vic Preston Jr, lui aussi, s’est échiné à gagner le Safari pendant 20 ans, sans jamais y parvenir. Idem pour Sandro Munari qui a continué à s’aligner au Kenya, bien après sa retraite des rallyes européens.

(4) Même si son site web existe toujours (http://www.aaltonenmotorsport.com/), l’école a cessé son activité depuis 2017.

(5) Dans un livre paru en 1980 – Rallyescopie de Jacques Jaubert -, un certain Jean Todt utilisait pour le décrire les adjectifs « inintéressant », « désagréable » et « puant » !

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Olivier Favre

Le goût de l’automobile est un atavisme familial transmis par mon père, qui l’a manifesté autant à l’échelle 1 que par les Dinky Toys. Mais l’intérêt pour la course est ma spécificité et j’y suis venu très tôt par les miniatures Solido des 24 Heures du Mans, Ferrari 512 M, Matra et autres Porsche 917. Après le jeu sur les tapis est venu le temps de la collection et du modélisme, de l’abonnement à Sport-Auto puis à Auto-Hebdo. Parallèlement, mes études à Sciences-Po ont confirmé mon intérêt pour l’Histoire et renforcé ma confiance rédactionnelle. Une fois trouvée ma voie professionnelle dans la fonction publique territoriale, j’ai voulu réunir tout cela et écrire sur l’histoire de la course automobile, celle que je n’ai pas vécue, celle que j’aurais aimé vivre. C’est ainsi que j’ai collaboré à Automobile Historique pendant trois ans. Puis sont venus Mémoires des Stands et le magazine Autodiva, qui me permet de garder le contact, précieux pour moi, avec le papier. Et enfin Classic Courses depuis 2012.

Olivier Favre
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richard JEGO

Et Todt , ayant été son navigateur , devait savoir ce dont il parlait .
Pas très élégant cependant , mais typique et guère surprenant venant de Todt qui n’est pas arrivé là ou il est en étant un gentil bisounours .

Linas27

Spectaculaire cette poisse persévérante…Le Chris Amon du Safari !

Olivier Rogar

Une question à nos lecteurs : nous ne comprenons pas pourquoi un article comme celui-ci recueille si peu de suffrages. (Pour nous les suffrages sont les visites et/ou les commentaires) . Le rallye non français n’intéresse-t-il pas ? Si vous avez des suggestions à nous faire sur des sujets que vous aimeriez lire ici, n’hésitez pas à nous l’écrire.

Linas27

En ce qui me concerne, ce sont de ces sujets-là dont je suis « friand », dans la marge de l' »ordinaire » du sport auto. O.Favre aime « fouiller » dans les arcanes du sport auto…Surtout continuez, c’est la qualité qui compte!

Olivier Favre

Merci pour cet encouragement ! J’avais un peu de mal ces derniers temps (le contexte général n’est guère engageant, il faut l’avouer), mais je m’y suis remis aujourd’hui. Après tout, plus que jamais c’est en ce moment qu’il faut replonger dans le passé. A bientôt donc.

frédéric martin

J’ai eu la même question en tête lorsque j’ai fait quelques articles dans le magazine Autodiva il y a déjà bien longtemps, finalement il est difficile que les paroisses se rejoignent, vous avez les pro-circuits et les pro-rallyes et plus rarement les deux, curieux, mais il faut continuer, Olivier Favre a raison d’insister et vous aussi…moi je fais la lecture des articles et des commentaires sur classic courses depuis le début, c’est toujours passionnant…

richard JEGO

je ne suis ni pro rallye , ni pro circuit :
l’essentiel , ce sont de belles histoires ou le coté humain est autant sinon plus important que le coté mécanique . Ce qui n’est plus vraiment le cas , que ce soit en rallye ou circuit , depuis quelques années . Allez : faites nous ou refaites SVP un bel article sur le LIEGE/SOFIA/LIEGE des années 50 et 60 : ça s’était du rallye .

Olivier Rogar

Merci Linas 27 !