6 juin 2024

Les grandes heures de Vila Real : 1966-1973 – 1

Circuito a porta de casa – 1ère partie

Il y a plus de 50 ans, l’espace de quelques jours au début de l’été, une petite cité sans histoires devenait la capitale du sport automobile portugais. Attablons-nous avec Joaquim et ses amis », trois « velhos senhores » qui ont vécu de l’intérieur la poussée de fièvre annuelle de leur ville. Et revenons avec eux sur les grandes heures de Vila Real, le « circuit sur le pas de la porte ».

Olivier Favre

En ce jour de mai, il fait un temps idéal pour déambuler dans les rues de Vila Real, cette ville moyenne du nord-est du Portugal, dressée sur un promontoire entre les fleuves Corgo et Cabril. Plus de 50 ans après, je tente de retrouver quelques éléments de l’environnement dans lequel se déroulèrent quelques courses fameuses entre 1966 et 1973. Alors que j’essaie de trouver le bon angle de prise de vue avec mon portable, j’ai l’impression qu’on m’interpelle dans mon dos. Je me retourne :

Hello, are you a tourist ?

– Heu, yes, french tourist.

– Français ! Fantastique ! Je parle français, j’ai vécu longtemps en France. Ce sont les courses d’il y a 50 ans qui vous intéressent ?

– Oui, comment avez-vous deviné ?

– A cause des photos, de l’endroit où vous les prenez. Vous voulez avoir le « Ponte Metalica » dans le fond et l’enfilade qui mène au virage de la Salsicharia.

– Oui, c’est ça. Mais ça a un peu changé.

– Ah ça oui, on peut le dire. Déjà, la salsicharia a disparu, c’est une lavandaria maintenant, rien à voir ! (1) Mais si vous voulez en savoir plus, asseyez-vous donc avec nous. Vous êtes bien tombé, vous avez là le comité d’organisation de l’époque, enfin, ce qu’il en reste !

Mon interlocuteur et deux autres nobles vieillards sont attablés sur la terrasse du café Askbar. Apparemment, c’est l’heure de l’apéro. Je prends une chaise et je m’assois.

– Moi, c’est Joaquim. Et voici João et Rodrigo. Nous étions tous de la « commission permanente du circuit de Vila Real ». Un verre de porto ?

– Oui, merci.

Le Ponte Metàlica en 1949 – © Arquivio ACP

Vila Real, à jamais la première

– Vous n’êtes pas le premier à vous poster à cet endroit. On a vu ce virage de la Salsicharia sur beaucoup de photos. Faut dire qu’il n’était pas facile. Mais surtout à cause de ce qui précède.

– Ah bon ?

– Essayez d’imaginer. Vous êtes en plein soleil sur le pont métallique et vous arrivez à toute allure sur un couloir étroit complètement à l’ombre, comme un trou noir. Et ce couloir monte en faisant un coude à gauche avant le virage à droite. Donc, en l’espace de 2 secondes vous devez avaler la pente avec la voiture qui s’écrase sur ses suspensions, corriger à gauche, rétrograder et freiner, alors que vous n’y voyez quasiment plus rien !

– OK, je vois.

– Et savez-vous que Vila Real fêtera bientôt un siècle de courses ?

– Oui, ça a commencé dans les années trente, je crois.

– En effet, 1931 exactement. Cette année-là en juin Vila Real a organisé la première course sur route de l’histoire du Portugal. Avant Lisbonne et Porto, qui ont suivi quelques semaines plus tard. Moi, la première à laquelle j’ai assisté, c’est celle de 1949, l’année de la reprise, j’étais tout petit.

1950 : la Ferrari 166 MM de Vasco Sameiro devant la 166 C Allemano de Giovanni Bracco –  © DR

Triplé Maserati

– Mais ça n’a pas duré longtemps …

Sim, juste trois-quatre ans. Ce n’était pas facile d’attirer des pilotes connus dans notre coin perdu. On a quand même eu quelques bons Italiens, Bracco, Biondetti, Bonetto et même Castellotti. Mais les performances des voitures avaient beaucoup progressé, le circuit était devenu trop dangereux. Donc il a fallu faire des travaux, ça a duré des années, et en 58 on a pu faire revenir les voitures. J’avais 15 ans à l’époque, je me souviens surtout de l’équipe Maserati. Ils étaient venus en force : Moss, Behra et Godia. Il y avait même une femme, une Italienne, une noble je crois, De quelque chose, je ne sais plus …

– De Filippis ?

– C’est ça ! Elle avait fait forte impression, une femme pilote au Portugal, c’était du jamais vu ! Mais la course n’avait pas été très intéressante, Moss et Behra s’étaient promenés.

1958 – Les Maserati 300S de Behra et Moss – © DR

Relance par la F3

– Ensuite, il y a eu une nouvelle interruption, non … ?

– Oui, ici en tout cas. Ailleurs au Portugal, l’ACP a mis le paquet pour accueillir la Formule 1 à Porto et Lisbonne (2). Mais tout cela coûtait cher, le Portugal était encore très pauvre, beaucoup d’habitants partaient pour trouver une vie meilleure. Pas seulement pour des raisons économiques, d’ailleurs. Il y avait aussi la guerre dans les colonies : les jeunes hommes étaient envoyés se battre en Afrique parce que Salazar refusait d’admettre l’inéluctable. Moi-même j’ai fait deux ans en Angola, je m’en serais bien passé. Pour Rodrigo, ce fut le Mozambique, hein Rodrigo ?

Rodrigo hoche doucement la tête, un voile passe devant ses yeux. Manifestement, de douloureux souvenirs viennent de remonter à la surface.

– Qu’est-ce qui a déclenché la reprise ensuite ?

– Cascais ! En 64, ils ont fait une course de GT, puis de F3 en 65. On a voulu faire pareil, pas question qu’ils supplantent Vila Real avec leur circuit tout plat et riquiqui. On a donc créé la commission permanente du circuit de Vila Real et les courses ont repris en 66. Avec des GT, mais la F3 était la course phare. On a fait trois éditions jusqu’en 68. Oh, c’était pas le plus beau plateau de l’année, y avait beaucoup d’inconnus qui le sont restés. Mais on a réussi à attirer quelques Anglais chaque année. Surtout des Williams …

– ???

– Oui, il y avait Chris Williams, Jonathan Williams et même Frank Williams. On en rigolait entre nous d’ailleurs : « combien de Williams cette année ? ». On a aussi eu Wisell et Peterson. C’est d’ailleurs Wisell qui a gagné en 68.

– Et après 68, plus de F3 ?

– Non, on a décidé de mettre le paquet sur les protos. C’était trop cher d’avoir deux plateaux internationaux, il valait mieux mettre tous nos œufs dans le même panier, comme vous dites en France.

1968 – 1ère ligne : Mohr (Tecno)-Peterson (Tecno)-Rollinson (Chevron). Wisell (Tecno jaune) est en 6e position – © fotold.com

Messieurs les Anglais …

– Et là encore vous avez contacté les Anglais en priorité ?

– Oui, c’était le pays de la course auto après tout. Et vous savez les liens qui unissent le Portugal et les Anglais, ça ne date pas d’hier ! (3) C’était João qui parlait le mieux anglais, donc c’est lui qui s’y collait. Mais la première année il a quasiment fait chou blanc, hein João ? Seul John Miles est venu avec sa Lotus Elan. Lui et quatre pilotes locaux, c’était pas glorieux. En 67 c’était déjà mieux, on avait deux voitures impressionnantes : la Lola T70 de Mike de Udy et la Cobra de John Woolfe, vous savez, celui qui s’est tué au Mans avec une 917. La Lola a gagné facilement. En 68 enfin on a eu un plateau vraiment sympa.

– Avec une Ferrari 4 litres !

Exatamente, la verte de Piper. Mais aussi la Lola de Udy qui est revenue, celle de Woolfe, et même une Lotus officielle pour Miles. En fait, ceux qui étaient venus une fois avaient tendance à revenir, ils devaient apprécier l’accueil et l’ambiance. Faut dire qu’on faisait les choses À grande e à francesa, en grand et à la française, comme on dit ici. En grande pompe, si vous préférez. Surtout que pour nous, l’Angleterre c’était une terre promise. Pas seulement pour la course. Faire venir des Anglais dans ce pays, surtout dans une petite ville comme Vila Real, c’était une bouffée de liberté. Comme vous savez, le Portugal n’était pas une démocratie. L’Estado Novo (4), c’était un étouffoir pour la jeunesse. Avec les écuries et les pilotes britanniques, on avait l’impression de faire venir aussi les Beatles, les Stones, Twiggy, un peu du Swinging London, quoi !

1968 – 1ère ligne : De Udy-Piper-Gaspar – 2e ligne : Miles-Woolfe. Paul Hawkins (GT40) est en 6e position – © DR

Hawkeye

– Il y avait aussi Paul Hawkins, qui n’est pas passé inaperçu, il me semble ?

– Ah, je vois que vous connaissez un peu votre sujet ! Ce diable d’Australien a fait exploser quelques gros pétards devant le commissariat. Il a été accusé d’attentat à l’explosif ! Déjà que les policiers ont rarement le sens de l’humour, mais les flics portugais de cette époque encore moins ! Passeport confisqué, à lui et à Piper ! Mais ça n’a pas empêché Hawkins de faire des affaires : quand il n’était ni au volant, ni au commissariat, il achetait du vin. Vous savez, le fameux Mateus rosé, les Anglais en raffolaient (5). Il en a acheté des dizaines de caisses qu’il a réparties entre les concurrents anglais pour les rapporter en douce à la maison ! Je ne sais pas comment ils ont été reçus à la douane …

– Moi, je peux vous le dire : certains ont eu des problèmes. L’histoire est racontée dans « Hawkeye », la biographie de Paul Hawkins (6). Il paraît qu’à la descente du ferry un premier pilote anglais a répondu non à la question rituelle « Rien à déclarer ? ». Soupçonneux, le douanier a fouillé l’équipage et a découvert 50 bouteilles de rosé qui ont donné lieu une amende salée. Peu après, un deuxième pilote arrive : même réponse, même soupçon et amende encore plus forte puisqu’il avait dissimulé 100 bouteilles. Enfin Hawkins se pointe avec ses 300 bouteilles cachées un peu partout. Quand le douanier lui pose sa question, il répond avec un grand sourire « Si, cinq bouteilles de rosé et une de porto ». Et le douanier de s’exclamer alors : « Monsieur, vous êtes le premier homme honnête que nous voyons aujourd’hui, bonne route ! »

1968 : le départ vient d’être donné – © DR

Couscous à Vila Real

– Géniale, cette histoire ! Il faudra que je la traduise pour João et Rodrigo … oh, dites, il est midi et demie, c’est l’heure du déjeuner, j’ai intérêt à rentrer à la maison fissa, sinon ma femme va m’engueuler. Tiens, si vous veniez avec moi ? Je vous raconterai la suite à table. Il y a du couscous aujourd’hui, vous m’en direz des nouvelles.

– C’est gentil à vous, c’est un couscous portugais ?

– Pas vraiment, ma femme Nadia est marocaine. Je l’ai rencontrée en France, je vous raconterai ça aussi. Allez, venez, on y va à pied, c’est tout près d’ici.

Juste le temps de saluer João et Rodrigo et me voilà tentant de rattraper Joaquim, encore bien alerte pour son âge. Ou peut-être est-ce la crainte de subir les foudres de Nadia en cas de retard …

(A suivre)

La Lola victorieuse en 1967 en couverture du livre de souvenirs de Mike de Udy – © DR

NOTES :

(1) Salsicharia = saucisse ou saucisson, lavandaria = blanchisserie. Une charcuterie à l’enseigne « Salsicharia trasmontana » était installée au coin du virage suivant l’enfilade après le pont métallique.

(2) Il n’y eut que trois grands prix comptant pour le championnat du monde, de 1958 à 1960. Voir https://www.classiccourses.fr/magazine/monsanto-1959-moss-plane-au-dessus-de-lisbonne/. En 1964, Cascais (près d’Estoril) a repris le titre de « Grand Prix du Portugal », mais il ne s’agissait que d’une course de GT.

(3) En 1373 est signé à Londres un « traité d’amitié, d’union et d’alliance perpétuelle » entre le Portugal et le Royaume-Uni. Confirmé et renforcé plusieurs fois au cours des siècles, c’est la plus ancienne alliance diplomatique et militaire encore en vigueur dans le monde.

(4) Estado Novo (Etat nouveau) : régime conservateur, autoritaire et nationaliste en vigueur au Portugal entre 1933 et 1974.

(5) Le Mateus rosé était très en vogue en Angleterre dans les sixties après que la reine Elizabeth II en ait demandé lors d’une soirée à l’hôtel Savoy de Londres. Reconnaissable à sa bouteille courte et arrondie, associé à des stars telles que Jimi Hendrix ou Elton John, il fut le vin le plus vendu au monde dans les années 70.

(6) Hawkeye par Ivan McLeod – MRP Publishing – 2003

Photo d’ouverture : les Maserati de Godia, Behra et Moss sur la première ligne de la grille en 1958 – © DR

Et quelques images animées et en couleurs des courses motos et autos de 1958 (et non 1956 comme indiqué par erreur) :

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