Kimi Räikkönen Alfa Romeo
12 décembre 2021

Kimi Räikkönen : Le bavard vous salue bien

Suzuka, 9 octobre 2005, le jeune pilote McLaren Kimi Räikkönen vient d’asséner un coup de massue monumental sur tout le cirque de la Formule 1. Son incroyable victoire que personne de sensé n’aurait prédit en début de Grand Prix prend des allures de panache à suivre : ce gars-là ne peut pas ne pas être un jour champion du monde. Il le sera, puis quittera la Formule 1… pour y revenir deux ans plus tard. Au soir du Grand Prix d’Abu Dhabi 2021, le Finlandais décontracté a achevé un parcours exceptionnel de vingt ans au plus haut niveau.

Pierre Ménard

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Kimi Räikkönen
Kimi et sa femme Mintu prêts pour Halloween © DR

Brêlé dans le cockpit de sa McLaren, « Räikkö » se concentre sur ce départ tellement délicat qui va s’avérer capital dans ce Grand Prix du Japon 2005 si mal embarqué pour lui. Vendredi, il a explosé son 4e moteur de la saison, avec sanction immédiate à la clé : recul de 10 places sur la grille dimanche ! Résultat des courses, il est 17e sur l’avant-dernière ligne. Pas de doute à avoir : ça va être rock’n roll ! Mais Kimi aime ça, la bagarre. Là, il va être servi.

Kimi-le-bavard

Il a débarqué en Formule 1 quatre ans plus tôt, à l’âge insolent de 20 ans tout juste. Histoire de pimenter un peu les présentations, il n’avait que quelques années de karting derrière lui et une seule année de Formule Renault (champion de FR britannique, tout de même). Les autorités se demandèrent si tout ça était bien raisonnable, d’autant qu’un jeune bizuth à ses côtés affichait quasiment la même carte de visite, Fernando Alonso pour ne pas le nommer. Les plus déconcertés allaient être les journalistes qui découvrirent le phénomène Räikkönen  lors d’interviews mémorables : à côté de lui, le double champion du monde Mika Häkkinen – qui disputait sa dernière saison chez McLaren – passait pour un bavard impénitent ! Réponse monosyllabiques lâchées sur un débit atone, œil las semblant indiquer à l’intervieweur en sueur qu’il ferait bien de se magner avec ses questions débiles, tel apparaissait Kimi Räikkönen. Son surnom serait vite trouvé : Iceman !

Kimi Räikkönen
P’tit jeune boutonneux en 2001 pour sa première saison en Formule 1, chez Sauber © DR

Au terme d’une première saison surprenante sur la très modeste Sauber-Petronas, les regards sur le jeune Finlandais au physique blafard changèrent quelque peu. Surtout celui de Ron Dennis qui vit dans ce drôle de zèbre le remplaçant idéal du futur retraité Häkkinen à compter de 2002. Reconnaissant, « Kimi-le-bavard » remercia la providence en « explosant » très vite ses coéquipiers pourtant chevronnés, David Coulthard ou Juan Pablo Montoya. Les McLaren-Mercedes de ces années-là n’étaient pas des modèles de fiabilité et empêchèrent Räikkönen de se hisser au plus haut, comme en 2003 où il manqua lors de la dernière manche de subtiliser le titre mondial à l’ogre Schumacher sur sa Ferrari. Il n’empêche : tout le monde savait maintenant ce que valait vraiment ce sacré zigoto.

Le bon chemin vers Maranello

Départ du Grand Prix du Japon 2005, cherchez Kimi ! © Motorsport

Il est quatorze heures à Suzuka, les moteurs hurlent au-delà des 10 000 t/m, les feux vont bientôt s’allumer : «  Kimi mon gars, c’est le moment de montrer ce que tu vaux vraiment » !  Vert ! La meute des vingt Formule 1 s’ébroue, avec un bel envol en tête de Ralf Schumacher sur Williams, suivi de la Renault de Giancarlo Fisichella et de la BAR de Jenson Button. Mais les connaisseurs gardent un œil sur le fond du plateau car ils pressentent que c’est là que ça va swinguer réellement : la McLaren de Räikkönen s’est faufilée habilement entre les lanternes rouges. Il est déjà 12e au premier passage devant les stands quand la course est placée derrière la voiture de sécurité suite à un gros carton initié par Montoya sur l’autre McLaren.

Kimi pensait en 2002 avoir choisi l’écurie idéale pour assouvir ses rêves de championnat. Force lui a été de déchanter : en 2006, il signe chez Ferrari pour 2007. Il aura la lourde mission de remplacer le septuple champion du monde Michael Schumacher, celui qui avait ramené la Scuderia sur la plus haute marche du podium, bien aidé, il faut dire, par l’impeccable équipe montée par Jean Todt au cours des années quatre-vingt-dix : Rory Byrne à la conception et Ross Brawn à la direction sportive. Ces deux derniers étaient désormais partis, mais l’écho de leur œuvre résonnait encore entre les murs de Maranello.

Gare au gorille !

Lors de cette toute première saison d’Iceman dans la chaude Scuderia, le grand public découvrit un nouveau Räikkönen : plus détendu, plus ouvert, plus rigolo. Il se sentait en confiance avec un Jean Todt qui en connaissait un rayon sur les Finlandais givrés, depuis ses premières armes comme copilote en rallye des Aaltonen, Mäkinen et autre Mikkola. Kimi sut habilement profiter de la grosse discorde qui régnait chez McLaren entre les deux jeunes coqs Alonso et Hamilton pour s’imposer en finesse lors de la dernière épreuve du Championnat au Brésil. Il gagna plus de grands prix que quiconque cette année-là (sept) et surfa de façon incroyablement avisée sur l’héritage laissé par Brawn et Byrne. L’avenir apprendra que cet héritage s’effritera au fil des saisons pour devenir peau de chagrin. Aux dernières nouvelles, on  en est, hélas, toujours là.

Kimi Räikkönen
Podium à Interlagos en 2007, le nouveau champion du monde Ferrari entouré de son coéquipier Massa et du champion sortant Alonso © DR

La nouvelle étoile attribuée au Finlandais glacé ne changea pas fondamentalement ses rapports avec tout ce qui pointait un micro ou une caméra devant son nez, mais le bonhomme apprit à jouir de sa nouvelle vie sans retenue : participation à une course de hors-bord déguisé en gorille (!), engagement en motoneige sous le nom de James Hunt, soirées (très) imbibées, le petit Finlandais falot des débuts semblait désormais loin. Il gardait néanmoins son franc-parler et n’hésitait pas à faire savoir quand quelque chose le gonflait passablement. Comme ce photographe de renom sur la grille de Silverstone qui semblait le mitrailler de trop près et qui se vit renvoyer sur les bas-côtés herbeux d’une poussée sans ménagements de la part du pilote scandinave.

La McLaren semble voler sur la piste de Suzuka ! Elle remonte un à un ses adversaires, malgré une septième un chouïa courte qui déclenche le limiteur de régime dans les lignes droites. Räikkönen est déchaîné, il sent désormais qu’il peut faire un sacré coup de casino sur cette épreuve : il peut aller le chercher, ce drapeau à damiers ! Un peu après la mi-course, il est 4e derrière Fisichella impérial en tête, Button et Webber. Et il a changé de gommes !

Au revoir la F1

La Scuderia Ferrari resta sur les bons rails en 2008, mais d’avantage pour Felipe Massa, le nouveau coéquipier de Räikkönen. Le Finlandais avait livré le meilleur de lui-même l’année précédente, et s’était fait distancer cette saison par le petit Brésilien (qui échouerait d’un virage dans la course au titre face à Lewis Hamilton lors du dernier grand prix). L’année suivante constitua le début de la lente dégringolade pour la prestigieuse écurie italienne. Malgré une victoire, le cœur n’y était plus chez Kimi. Les meilleurs observateurs se doutaient de l’imminence d’une annonce de retraite anticipée en fin de saison mais, encore une fois, le facétieux Finlandais surprit son monde en lâchant une bombe : J’arrête, je vais faire du rallye !

Dans le passé lointain, on avait  vu des rallyemen célèbres venir tâter de la Formule 1, mais l’inverse ne s’était jamais produit. Il fallait bien un énergumène comme Kimi Räikkönen pour étrenner une idée aussi saugrenue ! Il annonça à la toute fin de l’année 2009 avoir signé avec Citroën pour la saison 2010 dans le Team Junior. Une sorte de retour à l’école !

Räikkönen aligne les tours rapides sur le circuit de Suzuka ! Il est désormais premier puisque le leader Fisichella s’est arrêté pour chausser des gommes neuves au 38e des 53 tours de ce Grand Prix du Japon 2005 complètement fou. Il était 17e au départ ! Mais il sait que le plus dur reste à faire : il doit lui aussi changer de « chaussures » et il ne reste qu’une petite dizaine de boucles. Au 45e tour, il plonge dans les stands. La Renault reprend logiquement sa première place.

C’est chaud à Suzuka

Bon ok ! Le rallye, c’est fun, mais c’est une tout autre discipline. En 2010, l’ex-pilote de Formule 1 mesura la distance qu’il y avait entre passer au millimètre près sur les vibreurs d’un circuit et enchaîner les kilomètres dans la boue ou sur le bitume craquelé dans des forêts sombres ou sur de petites routes aux virages aveugles. Malgré une victoire peu représentative dans un Rallye des Vosges de moindre importance, le résultat final était cinglant : dixième au championnat du monde, beaucoup de sorties et peu de résultats concrets.

« En F1, on ne se met pas sur le toit », doit penser le nouveau rallyeman Räikkönen © DR

Il remit le couvert en 2011, dans sa propre structure humoristiquement baptisée Ice 1 Racing et soutenue techniquement par Citroën. La régularité fut un peu plus au rendez-vous, mais le sort vint frapper la petite équipe inexpérimentée : elle fut déclassée du championnat pour un manquement au règlement, ne s’étant pas présentée au départ d’une épreuve qu’elle avait pourtant sélectionnée dans son programme. Kimi s’était fait plaisir en découvrant une autre discipline – il avait même participé à une épreuve de Truck Series en Nascar aux USA – mais l’adrénaline de la Formule 1 commençait à manquer dans ses veines. C’est chez Lotus-Renault qu’il allait faire son grand retour dans la catégorie dite « reine ».

Kimi ressort des stands comme un diable de sa boîte et se met immédiatement en chasse de la Renault de Fisichella, à quelques secondes devant lui. Il ne reste que 8 tours à parcourir et, malgré les temps canons alignés par la McLaren on sait que ce sera difficile en toute fin de grand prix de doubler un leader qui tient la corde depuis quasiment le premier quart de la course. Et pourtant l’écart en tête diminue !

Le premier qui freine est un lâche !

Maints retours dans l’histoire de la Formule 1 se sont soldés par d’amères désillusions. Un retour veut toujours dire qu’on s’est quelque part trompé, qu’on est parti trop tôt. A quelques rares exceptions près, il n’est pas facile de retrouver le sens du bon discours. Le taiseux Kimi allait pourtant savoir comment s’y prendre pour prouver sa crédibilité en 2012 : il accomplit une saison exemplaire au sein d’une écurie en pleine reconstruction : il termina absolument tous les grands prix, aligna les podiums, et surtout remporta à nouveau un grand prix, celui d’Abu Dhabi, sur le circuit qui le verrait terminer sa carrière neuf ans plus tard. Certains le virent même candidat au titre mondial, mais c’était sans compter sur les performances en dent de scie des monoplaces françaises.

Kimi Räikkönen
En gagnant à Abu Dhabi en 2012, non seulement Kimi prouva qu’il était totalement dans le coup après son intermède rallye, mais il offrit aussi sa première victoire à la nouvelle équipe Lotus-Renault © DR

Une autre bonne année dans l’écurie française lui apporta la certitude qu’il pouvait viser plus haut avec du matériel adéquat. Et c’est la Scuderia qui lui ouvrit à nouveau ses portes. Mais dès lors, rien ne fut pareil : l’honorable maison s’accommodait chaque année un peu plus d’un standing indigne de son glorieux passé et l’âge aidant, Kimi ne trouvait guère de motivation pour faire parler son talent. Un transfert chez Alfa Romeo Racing en 2019 n’y changea rien : malgré quelques belles prestations au volant d’une machine très perfectible, il était temps de clore cet immense chapitre de sa vie. Il avait été champion du monde, gagné 21 victoires, établi le record de participations en grand prix (350), il pouvait contempler le passé avec fierté. Surtout cette fameuse course en 2005 à Suzuka qu’il avouait considérer comme la plus belle.

Il ne reste que trois tours. En tête, Giancarlo Fisichella maintient un bon rythme. Mais qui n’a rien à voir avec celui, diabolique, de Räikkönen sur sa McLaren totalement allégée. La pit lane est debout sur le muret des stands, la tension est à son comble, particulièrement chez Renault et McLaren. Avant dernier-tour, Kimi est dans les roues de Giancarlo au freinage de la chicane Casio. Le romain fait son boulot, il claque consciencieusement la porte et ressort en tête pour dévaler la ligne droite en pente des stands. Collée à son aileron arrière telle une sangsue, la McLaren déboîte soudain sur l’extérieur, la Renault s’étant stratégiquement déportée sur la droite pour empêcher une attaque logique par l’intérieur.

C’est foutu, se dit-on dans le camp anglais. D’autant que le limiteur du V10 Mercedes se met à nouveau en action, empêchant la monoplace argentée d’augmenter sa vitesse de pointe. Les deux voitures abordent ainsi la courbe rapide à droite qui va en se refermant. Giancarlo soulage légèrement, Kimi se dit que c’est là sa dernière chance : il « enrhume » un Fisico sidéré par l’extérieur ! Une minute plus tard, Iceman salue le premier le drapeau à damiers. Tandis que quelques commentaires peu amènes fusent discrètement chez Renault sur le manque de combativité de celui qui a mené le grand prix tout du long pour se le faire piquer dans le dernier tour, une joie extatique s’empare du clan McLaren.

Le principal intéressé commenta laconiquement sa course comme à son habitude, mais pour tout le monde, il était évident que ce jour-là, Kimi Räikkönen venait d’accomplir la plus belle course de sa carrière.

Kimi Räikkönen
La satisfaction du bon boulot accompli durant ces vingt ans © DR

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