Brentrance

Alors que les tabloïds titrent sur les troubles en Irlande du Nord et font entendre certaines voix déjà hostiles à l’entrée du Royaume-Uni dans le Common Market le 1er janvier prochain, Autocar affiche partout sur le circuit l’accroche « New B’Hatch », en référence aux énormes travaux sécuritaires entrepris après l’accident mortel survenu à Jo Siffert en octobre dernier

Les Britons affluent en masse en ce magnifique samedi 18 mars 1972. Nous aussi mais nous c’est spécial.

Nous sommes trois avec Guy Royer et ma soeur. Le premier inaugure sa brand new Fiat 128 rally sur la la gauche des étroits tortillons taillés à travers la campagne qui servent de route là-bas, la seconde regarde défiler comme sur un écran de cinéma un drôle de pays sillonné de bus à étage rouges et de curieux engins à trois roues qui roulent malgré tout.

Première fois que nous posons un pied sur la perfide Albion. Moins perfide qu’étrange, surréaliste, ultra-dépaysante cette Albion que l’étroit Channel rend si proche mais aux us et coutumes qui la renvoient à quelque colonie que sa Gracieuse Majesté entretiendrait aux antipodes.

Mon modeste Voigtländer chargé d’une maigre pellicule 24X36 me condamne à une tempérance photographique impensable 50 ans plus tard. Je réussis à attraper Fittipaldi sortant des stands pour la première séance d’essais, Il achève de clipper sa visière dans le soleil ras qui baigne Paddock Bend, cliché qui prendra à la lumière inactinique du laboratoire de la Documentation française valeur d’incunable.

Emerson lui conférera une plus-value en gagnant le lendemain, réglant Gethin sur sa belle BRM P160 au freinage de Druids pour ne plus être rattrapé, le laissant, lui roi de Brands Hatch, en découdre avec Mike Hailwood, autre king of B’Hatch sur sa Surtees TS9B.

La tente est montée sur le pré qui fait office de camping – aujourd’hui rasé depuis longtemps pour faire passer le motorway M1 -, envahi de Vauxhall rouge vif et de camionnettes Morris aux couleurs d’artisans du Kent, piqueté çà et là d’Aston Martin et de Jaguar aux culs desquelles dînent des autochtones droit sortis d’un film de James Ivory.
Without you de Harry Nilsson s’échappe des vitres à demi-baissées.

Affamés, assoiffés, nous nous dirigeons vers The Rising Sun, LE pub de Brands Hatch. Les choses ne vont pas tarder à se gâter.

Nous comprenons au bout d’une demi-heure, assis sur de rudes bancs de vieux bois, qu’il faut passer commande au bar. La perplexité de Champollion devant son premier hiéroglyphe devient nôtre lorsqu’il faut choisir une bière sur une ardoise qui en compte une trentaine aux noms extraordinaires et aux contenants qui ne le sont pas moins.

Puis arrive le moment de payer. Le mieux est de laisser le bartender puiser dans notre bourse et en extraire assez de shillings, de pennies, de florins pour couvrir trois lagers.

C’était notre Brentrance à nous, ce week-end de Course des Champions dans une Grande-Bretagne que nous n’aurons de cesse de parcourir en tous sens et tous équipages durant les trente ans à venir.
Aucun Brexit ne l’arrachera jamais à notre coeur.

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