Triple champion et plus encore
Il y a cent ans naissait Jack Brabham. Et il y aura bientôt soixante ans, il devenait Champion du Monde des Conducteurs pour la troisième fois et surtout – une première restée unique dans les annales de la Formule 1 – il le faisait sur une monoplace de sa construction. C’est le moment pour nous de rappeler la carrière et la personnalité exceptionnelles de « Black Jack ».
Jacques Vassal
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Midgets en Australie
Né le 2 avril 1926 à Hurtsville (banlieue de Sydney), John Arthur Brabham se passionne pour la mécanique et, dès l’adolescence, devient vendeur de motos. A 18 ans, il est enrôlé dans la RAAF (l’armée de l’air australienne), comme mécanicien. En 1946, il assiste à une course de midgets en compagnie d’un ami, Johnny Shomberg. Il aide celui-ci à construire sa voiture de course en lui fournissant un moteur JAP. Quand Johnny cesse de courir en 1948, c’est Jack qui prend la relève. Après les anneaux de vitesse (souvent en cendrée, où son style de pilotage aux amples contrebraquages prendra forme), il passe aux circuits routiers. En 1953, il achète sa première Cooper, avec laquelle il courra en Australie et en Nouvelle-Zélande, y gagnant son surnom de « Black Jack » (cheveux noirs, air renfrogné, taiseux).
En 1955, il part courir en Grande-Bretagne, pour un an. Il débute en F 1 à Aintree, dans ce Grand Prix de Grande-Bretagne dominé par les Mercedes W 196 R (Stirling Moss juste devant Fangio). Brabham est très, très loin derrière, avec sa Cooper-Bristol T 40 carénée à moteur 2 litres. Mais il noue un début d’amitié solide avec John Cooper et son père Charles.
Avec cette même Cooper T 40, il remporte sa première victoire, dans une course de Formule Libre, au Grand Prix d’Australie. Sur ce, il revend la Cooper, ce qui lui donne les moyens de repartir pour l’Angleterre – cette fois en famille et pour plus longtemps. Il achète une Maserati 250 F et poursuit son apprentissage.

1er titre avec Cooper
Engagé par Cooper pour 1957, aux côtés de Roy Salvadori, il devra attendre 1958 pour marquer ses premiers points en Championnat du Monde, se classant (après avoir poussé sa monoplace en panne d’essence jusqu’à la ligne d’arrivée) 4e d’un Grand Prix de Monaco gagné par Maurice Trintignant (Cooper-Climax de l’écurie Rob Walker). Après la victoire de Moss en Argentine, déjà sur une Cooper-Climax du même Rob Walker, c’est le signe avant-coureur d’un changement d’époque pour la Formule 1 et, à terme, pour la course automobile en général : l’ère de la suprématie du moteur central.
Pour 1959, avec la T 51, Cooper dispose enfin d’un moteur Climax de 2,5 litres. Jack Brabham va en tirer le meilleur parti, avec deux victoires à Monaco puis à Aintree, dans l’intervalle il finit 2e en Hollande et 3e à l’ACF (Reims). Malgré un abandon en Allemagne et un accident au Portugal, avec sa 3e place en Italie il est bien placé pour devenir Champion du Monde. Au Grand Prix des Etats-Unis, manche finale disputée à Sebring, Jack est en tête lorsque, dans le dernier tour, en panne d’essence (mauvais calcul de John Cooper ?), il doit pousser sa voiture jusqu’à la ligne d’arrivée, pour se classer 4e. Ce remake de Monaco 58 lui permet de gagner juste assez de points (31) pour être sacré Champion du Monde, devant Tony Brooks (Ferrari, 27 points).

2e titre consécutif
Même dans cette période encore assez artisanale, Brabham se distingue de la plupart des autres pilotes par ses qualités de mécanicien et de metteur au point, obstiné et méticuleux. On dit que c’est dans l’avion de retour du Grand Prix des Etats-Unis que Jack et son patron John Cooper commencent à tirer les plans de la future Formule 1 type T 53 de Surbiton.
Jack a fait venir son ami Ron Tauranac, ingénieur, en Angleterre où ils ouvrent ensemble un garage pour vendre des voitures de série, espérant gagner assez d’argent pour, un jour, construire leurs propres monoplaces de course. Mais pour cela, il faudra encore attendre. Tauranac assiste en sous-main Jack et John pour développer la T 53, surbaissée et plus efficace que la T 51. Avec cette nouvelle arme, Jack va gagner 5 victoires de rang dans un Championnat du Monde qui ne comporte alors que 9 Grands Prix, assurant largement son deuxième titre mondial (43 points) devant son jeune et brillant équipier, le Néo-Zélandais Bruce McLaren… lui-même futur constructeur. La Coupe des Constructeurs, justement, revient à Cooper pour la seconde année consécutive.
Las ! En 1961, Cooper marque le pas avec le changement de la Formule 1 à 1500 cm3 et 450 kilos maximum. Ne pouvant bénéficier qu’à partir du GP d’Allemagne du V 8 1500 cm3 Coventry-Climax, les Cooper sont larguées par rapport aux puissantes Ferrari. Brabham ne marque que 4 points en Championnat du Monde. Mais il vit une aventure passionnante à Indianapolis, où Cooper engage une monoplace à moteur arrière (un « modeste » Coventry-Climax de 2,7 litres à 4 cylindres), avec laquelle Jack se classe 9eme. Là aussi, Cooper annonce un changement d’époque.
Brabham devient constructeur…
C’est à la fin 1961 que Brabham quitte Cooper (ils resteront bons amis), pour fonder sa propre marque, Motor Racing Developments. Jo Schlesser sera un premier client français pour une Formule Junior. Il y en aura bien d’autres.
Selon les sources, ce serait ou Jo lui-même, ou Gérard Crombac, qui aurait fait remarquer à Jack que les trois initiales de Motor Racing Developments sont, disons, gênantes à prononcer en français et lui conseillent vivement de changer le nom de ses monoplaces. Du coup, elles porteront le sien. Et leurs succès à venir ne feront qu’ajouter à la gloire de « Black Jack ». De conception basique avec leurs châssis tubulaires et leurs suspensions solides, les Brabham gagneront un beau palmarès en Formule Junior puis en Formule 3, en Angleterre, en France et ailleurs, nombre de pilotes indépendants en achètent et les font briller sur les circuits.
…et marque ses premiers points
En Formule 1, 1962 est pour Brabham une « saison de transition. » Il dispute quelques Grands Prix sur une Lotus en attendant que sa BT 3 soit prête. A Watkins Glen, il marque ses premiers points de constructeur. En 1963, l’équipe est enfin prête. Brabham choisit Dan Gurney comme deuxième pilote. Bien lui en prend : le grand Dan, qui bientôt deviendra constructeur à son tour, participe activement à la mise au point des monoplaces Brabham BT 7. Et ce sera lui qui, deux ans après sa victoire sur Porsche sur le même circuit de Rouen-les-Essarts, décrochera la première pour Brabham constructeur, dans le Grand Prix de l’ACF.

En 1965, ultime saison de la Formule 1 de 1500 cm3, bien que ne remportant aucun Grand Prix, l’équipe Brabham se classe 3e au Championnat du Monde Constructeurs, derrière Lotus et BRM, mais devant Ferrari, Cooper et Honda (qui débute en F 1).
Titres en 1966 pour Jack Brabham puis en 1967 avec Dennis Hulme
Mais c’est en 1966, toute première saison de la Formule 1 de 3 litres et 500 kilos, que Jack Brabham va connaître la double consécration : Champion du Monde des Conducteurs (pour la troisième fois et à 40 ans bien sonnés !) ET des Constructeurs. Une première que ce double titre dans les annales de la F 1. Il le doit, non seulement à son coup de volant toujours très efficace (et à ses contre-braquages « limites » bien connus de ses adversaires !), mais à ses choix techniques judicieux qui lui valent, entre autres, 4 victoires de rang aux Grands Prix de l’ACF (Reims), de Grande-Bretagne (Brands Hatch), des Pays-Bas et d’Allemagne.

La BT 19 est équipée d’un V 8 Repco d’origine Oldsmobile, bloc aluminium très léger et compact, développant au mieux 320 chevaux, alors que la concurrence n’est pas encore tout à fait prête : la plupart des vrais moteurs 3 litres annoncés, hormis Ferrari et Maserati (pour Cooper), ne courront qu’en fin de saison (victoire aux Etats-Unis pour la Lotus 43 de Jim Clark équipée du BRM H 16), voire en 1967 (V 8 Cosworth, V 12 Honda, Weslake, BRM). A la fin 1965, Jack a remplacé Dan Gurney (parti fonder All American Racers pour construire les Eagle) par Dennis Hulme. Et celui-ci, en 1967, en fin metteur au point et pilote solide et régulier, deviendra à son tour Champion du Monde des Conducteurs. Grâce au formidable travail de Hulme, Brabham décroche un nouveau double titre.
F2 avec le moteur Honda
En Formule 2 aussi, grande réussite en 1966 pour Brabham, en particulier grâce au moteur Honda de 1000 cm3 très puissant, avec lequel Jack et Dennis monopolisent les victoires en France et ailleurs en Europe, ne laissant que des miettes à leurs adversaires dans le Championnat très relevé de cette Formule où, à l’époque, des pilotes de notoriété échappés de la F 1 se mêlent aux aspirants champions de demain. Brabham et Hulme étaient alors très accessibles, décontractés même, dans les paddocks de Montlhéry ou d’Albi. De même que leurs mécanos japonais affectés au suivi des fameux 4-cylindres double-arbre.

Brabham marque le pas en 1968, le Repco est à présent dépassé et même le fougueux Rindt – qui remplace Hulme parti rejoindre McLaren- ne peut marquer que 8 points (3e en Afrique du Sud et en Allemagne). Pour 1969, Brabham va disposer enfin du V 8 Ford pour la BT 26. Rindt a signé chez Lotus et Brabham le remplace par Jacky Ickx. Celui-ci va exceller notamment à Charade où, longtemps 2e, il sera passé lors d’une lutte acharnée par un Jean-Pierre Beltoise (Matra-Cosworth) en état de grâce ce jour-là. Brabham est 2e au Championnat du Monde Constructeurs (51points) derrière Matra (66 points pour les Matra-Ford de Ken Tyrrell avec Stewart et Beltoise) et devant Lotus (47).
Dernière victoire de Jack Brabham en 1970
En 1970, avec la BT 33, enfin une Brabham monocoque, Jack remporte en début de saison son ultime victoire en F 1, au Grand Prix d’Afrique du Sud. Il manque une belle occasion de réitérer à Monaco où, alors qu’il était en tête et avait course gagnée, il tire tout droit à la sortie du Gazomètre, dans l’ultime boucle, offrant à Rindt (Lotus) une victoire inattendue. Et pourtant ! 2e à Monaco et à Zandvoort, 3e à Charade, à 44 ans l’Australien montre qu’il reste encore redoutable en piste. Au point que, à Vélizy aussi, on s’en apercevra en lui confiant, à lui qui avait couru en endurance pour Aston Martin en 1958, à plusieurs reprises un prototype Matra V 12 (victoire aux 1000 Km de Paris avec François Cevert).


Une fausse barbe mais 9 vrais points
Oui, vraiment, Jack Brabham aura marqué toute une époque de la course automobile, notamment en ouvrant l’ère des pilotes-constructeurs, avant McLaren et Gurney, voire Surtees ou Fittipaldi. Il est l’un des derniers grands noms d’une époque encore relativement artisanale de ce sport. Mais de surcroît, il aura marqué tout le milieu par sa personnalité d’homme placide, discret, solide et fortement déterminé.
Sans oublier un sens de l’humour bien trempé, comme en atteste l’anecdote du départ de ce Grand Prix des Pays-Bas en 1966, à Zandvoort où, pour répondre à ses détracteurs qui le jugeaient désormais trop âgé pour courir, il se présenta affublé d’une longue barbe postiche en s’appuyant sur une canne pour marcher comme un vieillard jusqu’à sa BT 19, grimper dans le cockpit et remporter cette course avec un tour d’avance sur son second, Graham Hill tout de même ! L’occasion était trop belle pour Christian Moity de donner à son reportage dudit Grand Prix dans L’Automobile Sports Mécaniques, ce titre resté célèbre : « Une fausse barbe, mais 9 vrais points ! »
