
« Aigri, non, frustré, oui ! ». Un talent inné, une passion dévorante, mais qui n’ont pas suffi. Entretien exclusif avec Didier Artzet.
Olivier Favre
Qui ne se souvient des années 80, cette époque bénie où l’on avait besoin de ses deux mains pour compter les pilotes français en Formule 1 ? A cette époque, grâce notamment à François Guiter chez Elf, notre pays était une pépinière de champions. Mais la F1 était la marche la plus haute et tous ne parvenaient pas à la franchir, loin de là. Richard Dallest, Pierre Petit, Alain et Michel Ferté, Michel Trollé, Fabien Giroix, Philippe Gache, Franck Fréon, Eric Hélary, Laurent Aiello, … la liste est longue des jeunes aspirants qui ne manquaient pas de talent mais qui ne purent jamais dépasser l’avant-dernière marche, F2 ou F3000. Didier Artzet en fait partie aussi, nous avons souhaité revenir avec lui sur son parcours inachevé.
Classic Courses : Comment t’est venue cette passion pour le sport auto ?
Didier Artzet : Ma famille n’avait rien à voir avec l’automobile. Mon père était représentant en produits de beauté. Il conduisait vite mais pas spécialement bien. Il m’a transmis la vitesse peut-être. Chaque année – on habitait Nice – il emmenait toute la famille au Grand Prix de Monaco. J’en ai des souvenirs d’enfant. En 1967 je suivais Lorenzo Bandini et sa Ferrari. Mon frère aîné disait qu’il ferait de la course auto plus tard. Mais il n’était pas passionné en fait. Alors que moi, ça m’a rongé toute ma jeunesse. Ma chambre était couverte de posters, je demandais systématiquement en cadeau des petites voitures, puis des biographies de pilotes. Dans le bouquin de Jackie Stewart, où il donne des conseils de pilotage (1), j’ai appris mentalement le talon-pointe avant de toucher les pédales. Plus tard, à Noël, le cadeau suprême c’était une maquette Tamiya, qui à l’époque coûtait une fortune.

CC : Quels ont été tes premiers pas dans les sports mécaniques, as-tu fait du karting ?
Didier Artzet : Non, j’ai fait du judo. Mais pas en compétition pour ne pas me casser parce que mon objectif c’était la course auto. Quand on avait des amis à la maison qui me demandaient ce que je voudrais faire plus tard, je disais toujours « je veux faire de la course automobile ». Ça n’amusait pas du tout mes parents. Mon père est même devenu très réfractaire à l’idée. A 14-15 ans j’ai écrit à l’école Winfield pour demander la brochure du volant Elf. Et je me suis fait engueuler par mes parents, bien sûr.
CC : En octobre 83, tu es demi-finaliste du volant Marlboro.
Didier Artzet : En fait, j’avais tenté le volant Marlboro une première fois, deux ans avant. J’avais roulé avec Jean-Pierre Beltoise qui m’avait dit que je pilotais bien, très proprement, et m’avait dit de revenir l’année suivante. Mais j’ai dû faire mon service militaire d’abord. En 83 je reviens et on est 11 sélectionnés pour la super-finale à La Châtre.

CC : Cette super-finale a fait l’objet d’une note sur CC (https://www.classiccourses.fr/volant-marlboro-1984-jean-marc-coudraie-au-1-100e-de-seconde/)
Didier Artzet : Je suis là-bas tout seul et je me concentre tellement qu’on me cherche partout pour ma demi-finale contre Jean-Marc Coudraie. Ils me trouvent enfin, je me dépêche et j’oublie le briefing du matin, précisant que les éliminatoires se faisaient sur deux tours mais la demi-finale sur trois. C’était des courses poursuites. Au bout de 2 tours j’avais rattrapé Jean-Marc, j’étais dans son pare-chocs. On passe la ligne, il continue à fond alors que moi je lève. Je me rends compte de mon erreur, je reviens mais pas suffisamment. Je gagne la 2e poursuite mais au total il me bat d’un rien, un dixième et demi peut-être. C’est la vie, on apprend. En finale, Jean-Marc bat Jean Alesi mais ils décident de refaire courir. C’est l’histoire des volants, quand ils n’ont pas le vainqueur qu’ils veulent … Finalement, Jean-Marc a gagné le volant Marlboro pour un centième !
CC : En 83, tu es aussi demi-finaliste du Volant Elf.
Didier Artzet : Oui et ça a toujours été une énigme. J’ai fait le 2e temps de la demi-finale, derrière Eric Bernard et devant Jean Alesi et Bertrand Gachot. Pourtant je n’ai pas été pris en finale. J’ai appelé pour avoir des explications, je suis allé à la finale et on m’a évité. Je n’ai pas fait de scandale, le père de Jean Alesi s’en est chargé puisque la finale a été volée à son fils. Eric Bernard a fait un tête à queue, ce qui était normalement éliminatoire. Pourtant, ils ont fait recourir la finale.

CC : Puis arrive le volant Peugeot début 84.
Didier Artzet : Que je ne voulais pas gagner ! Je voulais faire deuxième pour gagner une Samba Rallye. J’avais l’intention de la vendre et ainsi de me payer le Volant Elf, puisque je pouvais le tenter à nouveau, n’ayant pas été pris en finale. En fait, j’ai gagné sur une Samba rallye en battant tous ceux qui venaient justement du trophée Samba. A priori sans contestation. Pourtant, Jean Todt voulait que la finale soit recourue. Heureusement, Jean-Pierre Beltoise s’y est opposé. Pour autant, il ne voulait pas croire que je n’avais jamais fait de compétition.

CC : Tu démarres en championnat Production donc.
Didier Artzet : En Critérium Production en fait, c’est-à-dire le championnat B, avec la 505 ex-Beltoise de 83. Sur les 9 courses j’en gagne 4 et j’abandonne 4 fois sur casse mécanique. Avec le règlement de cette année-là, je ne pouvais pas être champion. J’ai aussi fait deux courses en Production, dont Montlhéry, la toute première course de ma vie. C’était super chez Peugeot, j’étais volant d’usine au côté de Jean-Pierre Beltoise, mon parrain en sport auto, et Jean-Pierre Jabouille, avec Joseph Le Bris et Serge Meyer alias Bigoulu, chez Danielson. Ils m’avaient tous à la bonne, j’étais le petit jeune, bon élève et bien élevé, qui écoutait les conseils, tout reconnaissant d’être là. J’étais aussi pilote de démonstration pour vendre des 205 T16, ce qui m’a emmené aux quatre coins de la France et même en Espagne. On fermait des routes, on glissait beaucoup, ça m’a bien fait progresser.

CC : Ensuite, en 85 c’est le Trophée 505.
Didier Artzet : Avec Thierry Delubac, le fils du n°2 de Peugeot, on a monté une écurie avec l’appui de Danielson. On l’a appelée Satanas. On a fait la promo au salon de la voiture de course avec une voiture toute rose et nos sponsors, le groupe Téléphone et le cabaret Le Milliardaire. Avec des nanas en string et quasiment les seins à l’air, on faisait deux représentations en fin de journée sur notre petit stand. Et on vidait le salon ! Le troisième jour Jean-François Rageys (2) est venu nous dire que ça ne pouvait pas continuer ainsi. Jean Todt est passé aussi, il a dit à Thierry « sérieusement, une Peugeot rose, c’est pas possible ». Mais les gens du groupement des concessionnaires Peugeot ont apprécié. Une semaine après ils nous ont proposé de faire le Trophée 505 avec deux voitures. La rose pour Thierry, la blanche pour moi.

CC : C’est de cette époque que date ton casque rose ?
Didier Artzet : Oui. Je suis de la génération Stabilo, les feutres fluo. Il y avait cinq couleurs et j’en voulais une qui se remarque pour mes sponsors. Le vert c’était Pesca, le orange Lauda, le jaune Senna, le bleu ne me plaisait pas. Donc il restait le rose. Quant au design, il est inspiré de celui de Tambay, que j’aimais bien. J’ai juste remplacé le bleu par le rose.
CC : Tu gagnes donc le Trophée 505, coupe monotype.
Didier Artzet : Mais ça n’a pas été si simple. On avait un kit moteur du Peugeot Talbot Sport (PTS) qui, avec l’essence du commerce, obligatoire, donnait du cliquetis et faisait perdre entre 5 et 10 chevaux. A moins de tricher, mais la voiture officielle ne pouvait pas se le permettre. D’autres ne se gênaient pas. Certains soudaient même les ponts à la Loctite ! Je gagne le championnat à la dernière course contre Michel Maisonneuve. Parti de la pole position, je mène toute la course avec record du tour, alors que Maisonneuve casse son moteur sur fuite de radiateur après avoir embouti Alméras au départ !

CC : Comment passer de la 505 à la monoplace qui restait l’objectif ?
Didier Artzet : Un peu avant la fin du trophée 505, il restait une course de monoplaces à Croix-en-Ternois. Je sollicite Esso, mon sponsor depuis deux saisons, pour faire la course de F3. Avec cette Ralt RT30 je vais tout de suite vite. En course, je suis 2e mais la distance et la contrainte physique font que je baisse un peu le rythme et trois mecs me passent. Je finis quand même 5e pour ma première course en monoplace.

CC : C’est là que tu vas voir Jean Todt, alors patron de la compétition chez Peugeot.
Didier Artzet : Il restait deux courses du Trophée 505, je n’étais pas encore champion. Jean Todt me reçoit avenue de la Grande Armée, je lui demande d’abord comment il voit la suite me concernant. J’espérais une troisième voiture en championnat Production, avec le GCAP, mais il dit non. Je lui montre alors mon dossier proposant que Peugeot fasse un moteur de F3 sur la base de celui de la 205 GTi. On avait monté ça avec Joseph Le Bris et Bigoulu et c’était à moi de vendre le truc à Jean Todt. Mais il écarte l’idée aussi, me disant que son objectif 86 était d’être une deuxième fois champion du monde des rallyes. Finalement, je lui dis que je me suis inscrit au volant Motul pour faire de la formule Renault, alors que je suis un pilote Peugeot. Il me dit juste « bonne chance » …
CC : Un volant Motul que tu gagnes fin 85.
Didier Artzet : Oui, mais ce n’était manifestement pas leur plan. La finale a lieu sous la pluie et je suis nettement plus rapide que Bruno Felicioni qui avait été entraîné par le directeur de l’école. Ils n’ont pas pu faire autrement que me déclarer vainqueur, mais ils ont donné une mention spéciale à Felicioni et l’ont intégré à l’écurie pour la saison 86. Le problème c’est qu’ils n’ont pas augmenté la structure pour autant, de sorte que l’argent pour lui était de l’argent en moins pour moi.

CC : Alors que Bruno Felicioni fait une saison quelconque, tu finis 3e du championnat derrière Erik Comas et Jean-Marc Gounon, avec une victoire à Rouen sous la pluie. On dirait que c’est une constante chez toi les victoires sous la pluie ou sur des circuits urbains.
Didier Artzet : En fait je m’en sortais bien sous la pluie et sur les circuits en ville parce que les cartes étaient rebattues. Les écuries avec de gros budgets faisaient des essais privés sur le sec, mais pas sous la pluie ni, forcément, sur des circuits non permanents.
CC : A propos de circuit urbain, en 86 tu fais aussi Monaco F3.
Didier Artzet : C’était grâce à Pierre Van Vliet qui travaillait occasionnellement pour Monaco Sponsoring. Au Mas du Clos, lors des tests de pneus Michelin en vue de Monaco, je fais le meilleur temps de la journée devant tous les habitués du championnat de France F3. A Monaco je pars en 1ère ligne, Yannick Dalmas s’envole et je laisse passer Stefano Modena, le temps que je trouve mon rythme. Mais Alex Caffi essaye de me passer dans un endroit impossible et on se touche. Moustache tordue, un pneu crevé, je rentre au stand, puis j’attaque comme un damné. Je finis 12e mais en signant le 4e temps en course. J’étais frustré mais ce n’était pas mon année, je n’aurais pas gagné de toute façon.

La victoire à Monaco, ce sera pour l’année suivante et pour la suite de cette interview, prochainement sur Classic Courses. A suivre …
Image d’ouverture : les bolides de Didier Artzet croqués par Marc Ostermann, que les deux protagonistes de cette interview remercient pour sa participation à l’illustration de cette note.
NOTES :
(1) Auto Pratic – Editions Solar – 1973
(2) Jean-François Rageys (1942-2011), journaliste et créateur de Promocourse, entreprise organisant des événements sur le thème de la course, dont le salon de la voiture de course, qui avait lieu à cette époque à la Porte de Versailles, en même temps que Rétromobile.
