Les 1000 vies de Christine Beckers
Cinq titres de Championne de Belgique, plus de 200 courses à son palmarès au volant de 47 voitures différentes. De la NSU TT de ses débuts jusqu’aux Inaltera du Mans en passant par la Ford Torino de Nascar. Près de dix fois les 24 heures de Francorchamps sur l’effrayant toboggan des 14,9 km. Christine Beckers a ouvert pour nous le livre épais de ses souvenirs.
Patrice Vergès
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Christine nous accueille dans sa maison perdue dans la verdure de la campagne landaise. Évidemment, toujours 1,57 m, quelques charmantes petites ridules autour d’un regard mutin, un phrasé où parfois sourd un léger accent belge bien qu’elle parle six langues, résurgence des cinq pays où elle a habité.
Justement, elle vit depuis longtemps dans cette vaste maison entourée de grands parterres de fleurs qu’elle devrait quitter. « Je ne veux pas la quitter, je dois le faire pour revenir vivre à Bruxelles où j’ai un appartement. Ici, je suis trop isolée avec peu d’amis. Trop loin de mes deux enfants, mon petit fil, mes deux frères, ma famille et mes amis » regrette-t-elle alors qu’une ombre traverse son regard. Une maison trop grande et trop vide depuis la disparition récente de son mari Louis. Sa présence se perçoit à travers des photos souvenirs et au plafond tendu de peaux de bêtes sauvages, évocation de leurs chasses lorsqu’ils vivaient à Québec dans les années 80.
Je n’ai pas mon permis de conduire
« En Belgique, on avait automatiquement le permis de conduire à 18 ans. Heureusement car je ne l’aurais pas eu. Je n’étais pas douée et confondais les pédales puis j’ai appris avec la Coccinelle de ma mère en la cabossant. Déjà passionnée par le sport automobile, je suivais les courses en Belgique et voulais devenir pilote de Formule 1. J’ai appris l’art de la glisse et de la trajectoire en kart ainsi qu’en ski tout en m’inscrivant dans une écurie et en écoutant les grands pilotes belges Lucien Bianchi, Paul Frère et Mairesse raconter leurs exploits. J’étais très midinette. » Ce avant de débuter en 1966 au volant d’une petite NSU Prinz 600 de 36 ch puis d’enchaîner avec une TT prêtée par l’importateur.

Elle apprend sur le tas et montre des dons certains. C’est l’escalade en participant à quelques rallyes et courses de côte, repérée par NSU Belgique qui lui propose une NSU TT préparée par Meznarie, avant de devenir pilote officiel chez Alfa Romeo. Le début d’une longue carrière qui durera près de vingt ans au volant de nombreuses voitures très différentes. Nous en prendrons le volant dans les deux suites prévues.

Je n’ai jamais eu peur
Très honnêtement Christine avoue qu’elle n’a jamais eu peur au volant d’une voiture de course malgré quelques accidents. « Je n’ai jamais eu peur car je savais que c’était un sport très dangereux. J’ai perdu de nombreux amis pilotes pendant ma carrière. De fait je ne crains pas la mort et n’y ai pensé qu’une fois à Daytona avec l’Inaltera. J’étais partie en tête à queue à 300 km/h après avoir tapé le mur du banking. Par la faute d’une Porsche qui avait crevé. Face aux voitures qui fonçaient sur moi, avant de me faire taper et éjecter hors de la piste, j’ai pensé que j’allais y passer. Je me suis dit que j’avais eu une vie formidable et que j’en avais bien profité' ».

« Je ne voulais pas d’enfants tant que je courais. J’avais été marquée par les trois fillettes de Lucien Bianchi suivant son cercueil. Au début, lorsque j’allais aux enterrements des pilotes, je me faisais prêter une robe noire par mon amie Nicole. J’y suis tant allée que je m’en suis acheté une. On m’avait dit, tu verras lorsque tu auras des enfants, tu iras moins vite. J’ai pu essayer des Formule 1 après avoir été maman. Tu parles. Je n’ai pas freiné plus tôt et j’ai pensé si vous saviez comme votre maman prend son pied ! «

J’étais une freine tard !
Éternelle question qu’on pose à un pilote lorsqu’on évoque sa carrière étonnamment multidisciplinaire puisqu’elle a couru autant en rallye au volant qu’en coéquipière qu’en circuit. Christine ne tire pas une énorme fierté de quelques-uns de ces cinq titres de championne de Belgique estimant qu’elle manquait de concurrence ni de sa victoire au rallye Saint Raphaël féminin.

« Je n’ai jamais demandé les chronos de mes coéquipiers. J’étais plus rapide que certains hommes qui l’ont mal pris et fait démonter ma voiture au début de ma carrière et moins que d’autres. Je connaissais mes points forts. Je freinais très tard sans sortir de la route et aimais piloter sous la pluie. C’était mon truc. Chez Inaltera, Pescarolo et Lella Lombardi qui avaient couru en F1 étaient plus rapides que moi. Je suis montée à leur coté pour voir où je pouvais m’améliorer. Cela étant, je faisais sensiblement les mêmes temps que Lella.
Je prenais une voiture telle qu’elle était mais en m’adaptant à ses défauts, c’était une erreur. Une fois, au Tour Auto je courrais avec une Porsche 911. Au Nürburgring on m’a passé un panneau me demandant d’aller plus vite. La honte pour moi ! J’étais à la limite partout ! C’est en rentrant au stand qu’on s’est aperçu que j’avais un amortisseur cassé. Je ne m’en étais pas rendu compte ! »
Quand Beckers se cachait derrière « Christine »
Après avoir déjoué une météo d’avril riche en subites et promptes averses pour prendre quelques photos dans son jardin et aux cotés des deux juments de son voisin, nous continuons à évoquer ses 1000 vies en fouillant dans un grand carton débordant de photos.
Dans les années 70, j’achetais l’hebdo belge Sport Moteur pour la qualité de ses rubriques notamment les essais de Paul Frère.

Christine qui avait choisi comme pseudo Christine (!) pour ne pas être reconnue par son père, y tenait des rubriques fréquentes que je dévorais. Séduit par sa passion et son écriture vive et nerveuse retrouvée dans son récent livre republié en 2024 «La course ou la vie » titre en forme de clin d’œil à la célèbre expression, je ne savais pas qu’elle avait suivi des études de journalisme avant de faire un stage chez France-Soir.
Préférer les 24 heures du Mans à la Callas
« Mon responsable m’avait demandé d’écrire un papier sur la Callas de passage à Paris seulement au cas où elle aurait un malaise alors que j’avais prévu d’aller aux 24 Heures du Mans. Le journaliste de Radio France, Tommy Franklin que j’avais rencontré, m’avait donné un pass. J’ai demandé à un copain à qui j’ai donné mon billet pour le récital de me laisser un message dans un bistrot au Mans au cas où la Callas aurait eu un malaise. Après être allée en train au Mans, je suis arrivé à 23 heures au bistro. Il n’y avait pas de message, donc pas de malaise ! Ouf ! J’ai assisté au 24 heures du Mans en allant saluer Lucien Bianchi et Claude Dubois. Puis, j’ai eu juste le temps de rentrer à Paris au Palais des Sports pour couvrir un concert des Beatles ».

Et la Formule 1 ?
« J’ai arrêté la course après avoir participé à plus de 200 épreuves et après le Paris-Dakar 1982 avec celui qui allait devenir mon mari. J’estimais avoir fait le tour et je ne voulais pas démarcher des sponsors. J’avais vécu ma passion sauf la Formule 1 et je voulais des enfants.
En 1986, j’ai pu piloter la Formule 1 Arrows A6 1500 BMW Turbo 850 ch avec mon ami Thierry Boutsen. Un grand moment sur le circuit Paul Ricard. Je me suis vite sentie dans mon élément et si on ne m’avait pas arrêtée, je l’aurais pilotée même la nuit. J’en suis sortie vidée mais heureuse après avoir fait mon meilleur chrono en 52,3 contre 50,4 pour Thierry.

Mon mari Louis aurait souhaité que je fasse de la F1 mais c’était trop tard et évidemment impossible. Alors il a acheté deux Arrows Cosworth avec lesquelles nous avons beaucoup tourné sur de nombreux circuits . Rien que pour le plaisir. Il avait fait de gros progrès de pilotage. Mais je l’agaçais car je freinais plus tard que lui et quand il essayait, il sortait… « .
Record à 80 ans
En 2017, l’Anglaise Rosemarie Smith devenait la pilote la plus âgée à 79 ans à conduire une Formule 1. Renault ayant organisé une opération de promo.
« J’ai voulu battre son record à 80 ans pour fêter mes 60 ans de passion, un collectionneur sympa m’a prêtée une Arrows 1500 Turbo BMW. Je n’avais jamais fait de préparation physique au cours de ma vie mais je me suis préparée pendant deux mois en effectuant des exercices de cardio en salle pour supporter ses 1200 chevaux.

Le circuit de Zolder qui avait trop de chicanes n’était pas adapté sa puissance. J’ai vite retrouvé tous mes repères et après m’être adaptée à la violence des accélérations, je me suis régalée. Mon rêve serait de la piloter à Spa pour voir si j’aurais pris le raidillon à fond.
J’adorais Spa, le grand circuit de 14,9 km qui était très dangereux avec le virage de Stavelot où si tu gagnais 100 tours tu les conservais toute la montée, avec Burnenville et le Malmedy sans visibilité où mon fiancé Roger s’est tué et la descente de Masta où on déboulait à près de 300 avec une Lola T284 Cosworth 3 litres 450 ch pendant les 1000 km de Spa en 1974. Il fallait en avoir une sacrée paire. Et tout le monde disait que j’en avais… »

Au volant je suis quelqu’un d’autre
En évoquant sa passion pour la course, ses yeux se mettent à briller. La pilote a 20 ans. « J’adore piloter. Dans une voiture, c’est le seul moment où je ne me sens pas malheureuse car je suis quelqu’un d’autre. Une voiture c’est ma maison, c’est ma confidente qui sait tout de moi. Si on me proposait un volant, j’accepterais tout de suite.
Lors d’un prochain volet, aux cotés de Christine nous reprendrons le volant de quelques unes des 47 voitures pilotées en course. De la NSU Prinz à moteur rotatif en passant par toutes ses Alfa en tant que pilote officiel de la marque au trèfle à quatre feuilles dont la violente GTA SA compressée. Puis ses débuts en proto avec l’Alfa 33/2 sans oublier la Chevron B21 1800 achetée avec son compagnon Roger Dubos et aux Inaltera 3 litres sans oublier son expérience en Nascar invitée par le grand Bill France impressionné par cette petite Belge au volant de cette grande voiture de 800 ch.
Dans le 3eme, nous évoquerons les pilotes qu’elle a côtoyés de près comme Roger Dubos disparu aux 24 heures de Spa 1973, Vic Elford avec qui elle a vécu près de dix ans, Marie-Claude Beaumont et les adorables Lella Lombardi trop tôt disparue et son amie Marianne Hoepfner compagne puis épouse de Jean-Louis Trintignant. A la semaine prochaine, si vous le voulez bien.

