Niki Lauda – Le rebelle

La disparition de Niki Lauda a fait ressurgir les images fortes qui ont ponctué une carrière de sportif d’exception. On parle également de chiffres, de victoires, de championnats du monde. Mais ce qui frappe le plus dans cet ultime départ est ce que représentait réellement Lauda aux yeux de tant de ces fans qui ne s’en rendaient pas toujours bien compte : Niki était plus qu’un sportif adulé, c’était une personnalité de toute première exception, et ce dès sa plus tendre enfance.

Pierre Ménard

 

Niki Lauda en 1972 dans le jardin familial avant la coupure définitive de courant © Alois Rottensteiner
Niki Lauda en 1972 dans le jardin familial avant la coupure définitive de courant © Alois Rottensteiner

Congélateur

« On m’a élevé un peu comme dans un congélateur, dans l’automatisme des banalités inséparables de notre milieu… C’est précisément dans le congélateur familial qu’il faudrait chercher les origines de mon ambition, de mon désir irrésistible de surpasser les autres »(1).  Niki Lauda dépeint ainsi ses origines dès les toutes premières pages d’un de ses bouquins. D’entrée, aucune fioriture, aucune pincette. La vérité, directe. Sa vérité. Celle qui lui a tôt fait prendre les décisions radicales qui changeraient sa vie en profondeur. Comme abandonner son clan et ses fastueuses possibilités financières pour vivre une vie à trois schillings, à la recherche de la performance absolue.

Jochen Rindt était né avec une cuillère d’argent dans la bouche : l’héritage familial suite à la disparition de ses parents dans un bombardement allié en 1943 l’avait bien aidé à acheter ses voitures lors de son accession au sport automobile. Orphelin, Rindt ne pouvait se fâcher qu’avec lui-même. Lauda avait, lui, le choix : ses parents, éminents membres de la haute société viennoise ayant fait fortune dans l’industrie du papier, et surtout son grand-père paternel, celui qu’il appelait « le vieux Lauda ». C’est à cause de lui qu’il sortit progressivement du « congélateur », et c’est à cause de lui que le cordon ténu qui les liait se cassa définitivement.

Le vieux Lauda

Entendant son aïeul pester à longueur de journée contre les socialistes au pouvoir, puis le voyant se faire remettre en grande pompe – devant les caméras de la télévision autrichienne – une belle décoration par ces mêmes socialistes, le tout jeune Niki fit vertement remarquer ses contradictions à ce « vieux Lauda ». Devant les réprimandes de ses parents soutenant sans faillir le grand-père attaqué,  le jeune effronté opta pour un éloignement progressif de sa famille, éloignement qui serait bientôt sans retour. Cette anecdote est extrêmement importante dans la vie de Niki Lauda, car elle est le fondement même de ses prises de décisions futures concernant sa carrière : il déciderait ce qui serait le mieux pour lui et le monde n’aurait qu’à faire avec. Que cela plaise, ou pas.

Le jeune Lauda s'apprêtant à subir le pensum de l'équitation, qu'il détestait © DR
Le jeune Lauda s’apprêtant à subir le pensum de l’équitation, qu’il détestait © DR

Il convient de réaliser pleinement ce qu’impliquait cette coupure pour un jeune d’excellente famille désireux de réussir dans le sport automobile. Des années plus tard, Ayrton da Silva irait également contre la volonté paternelle et courrait sous le nom maternel de Senna. Mais jamais au grand jamais le prodige brésilien n’envisagea de couper les ponts avec sa famille adorée. Lauda se sentit, lui, brusquement étranger à ce cercle étouffant et décida en son âme et conscience de se passer de tout ce que pouvait lui apporter le nom prestigieux des Lauda en Autriche en termes de facilité d’accès à une carrière automobile. Le seul bénéfice de ce patronyme dont il consentirait à profiter serait le sésame vers des emprunts normalement interdits au Viennois de base. Mais là-encore, le « vieux Lauda » se chargerait de rallumer la mèche de la discorde.

Raiffeisen Bank

On le sait, Niki Lauda va gravir les échelons de sa carrière automobile non pas grâce à des performances sportives remarquables, mais par des tours de passe-passe hallucinants concernant des emprunts insensés, voire bidons : Formule Vee, F3, F2, jusqu’à la F1 dans les écuries flirtant avec la zone rouge comme March et BRM. En tout cinq années à quémander auprès des banques des sommes de plus en plus impressionnantes qu’il n’avait absolument pas les moyens de rembourser normalement. C’était sa seule solution : accélérer et foncer droit devant en espérant la grande performance qui le ferait remarquer par une structure de premier choix.

Ces années d’apprentissage mécanique, sans résultats réellement probants, se déroulaient donc en marge du clan Lauda. Les relations étaient froides, Niki snobant ouvertement tout rassemblement familial, mais le dialogue n’était pas totalement rompu. Il le fut lorsque le grand-père crut bien faire pour ramener le « jeune écervelé » à la raison : il intervint auprès de la Caisse d’Epargne Autrichienne (Erste Österreichische Sparcasse) qui soutenait Niki depuis quelques temps pour faire annuler le sponsoring de son petit-fils dans sa première véritable saison de Formule 1 chez March en 1972. La colère froide qui envahit le pilote l’amena à abandonner cet organisme financier soumis à la botte des Lauda, puis à trouver plus compréhensif à la Raiffeisen Bank, qui restera son soutien jusqu’en 1978. Mais surtout à rompre le dernier lien.

Lauda dans sa Formule Vee en 1969 sur le tout nouveau Österreichring © DR
Lauda dans sa Formule Vee en 1969 sur le tout nouveau Österreichring © DR

La communication fut définitivement coupée entre le jeune Viennois et les siens. Seul le poids de l’inquiétude lors de l’accident du Nürburgring en 1976 fera à nouveau osciller la balance vers un lent réchauffement des relations familiales. Entretemps, rien ! Niki jongla avec l’impossible durant ses saisons 1972 et 1973 et nul doute qu’il se serait dirigé droit dans le mur sans l’option Ferrari : « Il Vecchio » acceptait de régler les millions de schillings réclamés par les créanciers si ce fameux Lauda faisait du bon boulot. Ce qu’il produisit très rapidement, et sa vie en fut transfigurée. Mais pas grâce à sa famille. Et cela, Lauda ne l’oubliait pas.

Refus des conventions

Cette rigueur intellectuelle, ce refus catégorique des conventions anima toute sa vie le champion que l’on connait et que l’on a aimé pour ses particularismes : de son retour à Monza en 1976 jusqu’à son drapeau à damiers final à Adélaïde en 1985, en passant par le renoncement au Mont Fuji, le deuxième titre mondial envers et contre tous, le retrait surprise à Montréal, le retour médiatisé à Kyalami et la troisième couronne arrachée pour un demi-point à Prost, tout concourut à faire de Niki Lauda un véritable phénomène. C’est cela qui en fit une véritable légende que même les étrangers au monde de la Formule 1 connaissaient.

Niki Lauda à Vienne-Aspern en 1969 pour une course de Sport © DR
Niki Lauda à Vienne-Aspern en 1969 pour une course de Sport © DR

La force du destin

On peut ne pas souscrire à certains côtés abrupts du personnage, mais force est de reconnaître que ce refus du « tiède » l’a amené à plusieurs reprises aux bonnes décisions que même beaucoup de ses confrères auraient eu du mal à prendre. Son franc-parler et ses jugements tranchés faisaient les délices des journalistes, et ses conseils aux jeunes pousses qu’il vit passer aussi bien chez Ferrari, Jaguar et surtout Mercedes étaient grandement appréciés. Niki Lauda dépassait le cadre étroit du sportif, ou du champion du monde, il était beaucoup plus : il était la volonté incarnée. La force du destin, aurait dit Verdi.

Niki Lauda
Niki Lauda en 1971 à Brands Hatch au temps de la F2 © DR

Note

(1) « 300 à l’heure » Niki Lauda/ Herbert Völker – 1985 Ed. Robert Laffont

Pierre Ménard

Illustrateur de formation et passionné de Formule 1, il collabore à la revue Auto-Passion de 1993 à 2001, ainsi qu’à l’annuel L’Année Formule 1 de 1996 à 2013. En 1997, il participera par le graphisme au début de l’aventure Prost Grand Prix.

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13 pensées sur “Niki Lauda – Le rebelle

  • Lauda était un personnage hors normes qui dépassait le cadre du sport, comme le prouve le traitement de sa mort par les médias généralistes.

    Quand j’ai découvert la F1 au début des années 70, j’ai d’abord été « accroché » par François Cevert. Puis par Niki Lauda. Ensuite, il y aurait Gilles Villeneuve.
    Trois personnages très dissemblables. Le romantisme du prince charmant, l’efficacité froide de l’ordinateur, le panache de l’équilibriste. Peut-être une synthèse des trois donnerait-elle le pilote parfait ?

    Avec la disparition de Lauda, j’éprouve un peu ce que j’ai ressenti à la mort de Johan Cruyff il y a trois ans : l’impression d’avoir perdu un personnage important de mon enfance.
    On est très sensible à l’injustice quand on est enfant. Et pour moi, Cruyff en 74 et Lauda en 76 étaient victimes d’une injustice : le titre de champion du monde devait leur revenir.
    D’autant qu’à 10 ans je n’étais pas sensible au côté plus « glamour » de Hunt ; j’étais donc pro-Lauda à 100%.

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  • Une seule fausse note chez Lauda, son comportement envers Patrese que lui et Hunt rendront responsable de l »accident qui causa la mort de Peterson.
    Ce « détail » mis à part, « Super Rat » figure dans mon panthéon personnel au vu de ses talents de pilote évidemment, mais surtout se son courage et de sa personnalité atypique.
    Enfin lors du crash du Boeing 767 de Lauda Air(263 morts) en 1991 c’est bien Lauda qui mena l’enquête qui permit de mettre le constructeur américain face à ses responsabilités en exigeant que Boeing mette un simulateur à sa disposition pour prouver le bien fondé de sa théorie et qui obligea l’avionneur prompt à accuser les pilotes, à reconnaître les faits… Niki ne lâchait jamais rien !

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    • Complètement d’accord avec toi concernant la mise au pilori de Patrese par Lauda, Hunt et aussi Scheckter. Mais personne n’est parfait, surtout pas Lauda qui dérouta parfois par son comportement à l’emporte-pièce (comme son forfait pour les deux derniers GP de 77 ou son retrait abrupt de 79, grugeant dans les deux cas quelque part les spectateurs venant l’applaudir). C’est ce qu’on aime dans un caractère, ces aspérités qui empêche la morne platitude.

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      • Ceci dit, j’ai été surpris de voir Lauda et Patrese faire « lit commun » lors de la fameuse grève des pilotes en 1982 à Kyalami…. Hunt d’après Murray Walker qui le connaissait bien, était resté dans le déni…
        Encore bravo pour cet article de fond sur la personnalité de Lauda !

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  • J’en étais resté dans ma mémoire à une embollie pulmonaire due pour faire court à des erreurs des médecins italiens le dimanche soir .
    Et pour l’accrochage sur piste , si beaucoup impliquèrent PATRESE au début ; la responsabilité fut ensuite mise sur James HUNT et le rétrécissemnt de la piste de MONZA .

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  • Bel hommage à Niki Lauda un pilote qui eut un parcours hors du commun dans l’histoire de la F1 et que j’ai toujours admiré. Les accusations sur la responsabilité de Patrese furent exprimées dans l’émotion et si l’analyse fait ressortir comme souvent la résultante de plusieurs facteurs comme le goulet de la piste de départ, la rudesse de Patrese en course n’est pas étrangère à ces vives et regrettables prises de position.

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  • Merci Pierre de nous permettre de nous replonger dans ce qu’était Niki avant Lauda. Une personnalité hors normes. Un pilote de grand talent parfois sous estimé par les media. Un exemple dans de nombreux domaines. Avec ses côtés abruptes, comme tu le soulignes. Côtés qui m’ont toujours plu. GP de France 76. Impression indélébile laissée sur mes jeunes années (15) par ces deux magnifiques Ferrari Rouge et blanches. Regazzoni. Lauda. Du premier je me demandais comment on pouvait être pris au sérieux avec un nom pareil. Du second j’étais admiratif. Champion du monde en titre. Je nageais dans le réel. Alors le GP achevé. Malgré l’abandon des deux autos au cheval cabré, j’ai suivi tous les GP. Et ça dure toujours….

    Avec Johnny et l’Equipe d’un côté. Auto Hebdo de l’autre. Pour la première fois l’Equipe était lue par quelqu’un de la famille. Une conscience politique précoce m’avait porté vers le Nouvel Obs. Mon Père résistait bien avec le Canard. Mon Grand Père ne dérogeait en rien à de vieilles habitudes : le Provençal Corse d’un côté et France Soir de l’autre. L’arrivée de l’Equipe les amusa. « Ca parle de sports mais c’est sérieusement fait »…

    D’autant plus que, l’été venu, pour le faire venir dans mon village Corse, on avait peu de possibilités. On pouvait le commander. Mais qu’on le veuille ou non il fallait d’abord acheter France Soir au « journaliste  » comme disaient les gens. Il passait dans son Ami 8 aux couleurs France Soir, fort attendu !

    Que n’ai-je fait pour te lire cher Johnny !

    Après la France il y eut donc la Grande Bretagne puis ce triste GP d’Allemagne. J’ai suivi le calvaire de Lauda. Et – dois – je le dire ? – prié pour lui. Fascinant retour en piste alors que se profilait pour moi le retour en classe. Peterson et sa March d’un côté, Niki de l’autre et cet incroyable courage qui allait me faire aimer Lauda, la course et la F1 pour toujours.

    Aujourd’hui, j’ai du mal à penser qu’il n’est plus là. Un être aussi important qu’inconnu. Une peine comme la perte d’un parent, d’un ami. Un ami dont l’exemple a beaucoup apporté. Cette détermination. Cette volonté. Et une fascination pour cette liberté des années 70.

    Merci Niki.

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  • Merci Pierre, j’ai encore appris grâce à toi , en particulier sur la pré-carrière de ce grandissime bonhomme .

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  • Merci Pierre Ménard pour cette évocation . Par tout ces témoignages, c’est un moment de nos passions, l’adolescence pour moi et toute une génération de Pilotes qui ont marqué de leurs tempéraments et talents la F1 . Il y a 25 ans, je partais pour les fêtes de fin d’année en Autriche à Salzburg. C’est à bord d’un falcon Lauda Air que j’embarquais. L’ heure passée entre Paris et Salzburg fut un moment d’intense émotion .

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  • Super moment de lecture, Pierre. Comme Jean Paul, j’ai appris avec plus de précision les rapports avec la famille et avec les banques. On se rend compte aussi avec le recul ce que son parcours doit à Regazzoni et à Enzo Ferrari qui ont réellement éclairci son horizon. L’adieu avant le terme de la saison 1977 pourrait donc passer pour de l’ingratitude s’il n’y avait eu le recrutement de Reutemann à l’été 76 qu’il a jugé comme une défiance à son égard… Bravo, en tous cas, pour ce récit, qui parvient à émerger parmi la foule d’articles et de témoignages suscités par la disparition de ce Personnage, avec un P capital.

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    • Merci Luc pour ces remarques sympas. Il est sûr que Lauda devait pas mal à Rega, car c’est lui qui appuya chez BRM et chez Ferrari pour la venue du jeune Autrichien. Il s’en vantait assez d’ailleurs, il m’avait dit (avec son accent typique) : « Ma Niki, il peut me remercier. Sans moi, il ne serait pas allé chez Ferrari et sa carrière aurait été différente ». Ce qui était un peu exagéré parce que le père Ferrari avait bien remarqué la prestation de Lauda à Monaco et sous la flotte à Zandvoort en 73. Mais c’est vrai que si Clay, qui avait déjà signé, avait dit qu’il ne voulait pas de Lauda comme coéquipier, le monde de la Formule 1 en aurait été transfiguré.

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  • Oui, Rega a sans aucun doute favorisé la venue de Lauda chez Ferrari.
    Mais pour BRM un an plus tôt, ce n’était pas vraiment un appui actif. Disons plutôt qu’il ne s’y est pas opposé parce qu’il s’est laissé « embobiner » par « Big Lou », qui lui a fait croire que BRM avait les moyens d’engager trois voitures. Il a vite déchanté …

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  • Classic Courses c’est le chat des géants! Merci a vous.

    Niki Lauda est au delá de la course.

    Revenir de la mort, apprendre des leçons a la defaite, il s’agit de la condition humaine a la grande.

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