Rudi, Hermann, Juan Manuel, Lewis et les autres

Ils sont désormais quatre. Quatre champions auréolés en Grand Prix d’un titre officiel, mondial ou européen. Quatre titres acquis au volant d’une monoplace Mercedes-Benz. Plus d’un siècle d’Histoire, plus ou moins tumultueuse, incarnée par une firme qui était présente à l’aube de la course automobile. Quatre champions, sans compter les autres…

Pierre Ménard

Les autres, ce sont ceux qui coururent avant et après la première guerre mondiale et qui, s’il remportèrent de retentissantes victoires pour la firme à l’Etoile, ne connurent pas le bonheur d’être récompensés par un titre suprême en fin de parcours. Les Jenatzy, Elskamp ou Lautenschlager furent les dignes représentants de la marque sur les circuits européens jusqu’en 1914, et leurs succès firent parfois grincer bien des dentiers chez la concurrence, et ce pour deux raisons principales : une certaine jalousie non avouée d’une part, et une répugnance fortement exprimée de l’esprit de conquête affiché par le constructeur allemand d’autre part. On disait même « prussien » à l’époque !

Pendant longtemps, l’image de Mercedes-Benz dans le grand public (français et anglais principalement) fut souvent rattachée aux velléités expansionnistes et bellicistes des Deuxième et Troisième Reich. La victoire de Christian Lautenschlager au Grand Prix de l’A.C.F. 1914, acquise suite à la déroute des Peugeot, fut accueillie dans un climat de sourde hostilité de la part du public massé autour du circuit (1). Dans les années trente, la mère de Richard Seaman, pilote britannique parti conduire pour la prestigieuse écurie Mercedes, ne faisait pas mystère de son aversion pour ce pays dont un des Zeppelin avait détruit sa maison en 1915. L’immédiat après-guerre n’était pas en reste à ce sujet : les qualificatifs employés durant le conflit parsemaient toujours les conversations, et même un champion comme Mike Hawthorn avait carrément refusé l’offre de Neubauer de piloter une « voiture boche » (2) ! Nous sommes heureusement bien loin de tout cela à l’heure de Lewis Hamilton, mais il faut dire que les insolents succès des Flèches d’Argent d’alors avaient de quoi rendre un chouïa moroses les fanatiques déçus par les prestations de leurs voitures nationales.

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Hormis dans les années vingt où leurs voitures de Grand Prix n’étaient pas à la hauteur de la concurrence, française notamment avec Delage et Bugatti, les pilotes Mercedes eurent de tous temps entre les mains de quoi remettre leurs adversaires à leur place. Et ils ne s’en privèrent pas ! Force est de reconnaître que la concurrence fut réduite à la portion congrue face aux performantes machines venant de Stuttgart. Dans les années trente, le titre de champion d’Europe fut disputé durant cinq saisons – de 1935 à 1939 – et quatre revinrent aux conducteurs Mercedes, contre un seul à Auto Union. Durant les deux saisons où elle courut en Grand Prix dans les années cinquante, Mercedes-Benz mit KO debout tous ses adversaires. Ce fut plus long à aboutir de nos jours, mais cette année de triomphe qui s’achève pour Mercedes fut celle de toutes les lamentations pour ses concurrents. La promenade ne fut pourtant pas de tout repos pour Lewis Hamilton. 3293942111

Un peu à l’instar de ses lointains pairs de « l’Ere des Titans », le londonien dut batailler ferme contre son coéquipier – allemand – et ne triompha qu’en tout dernier ressort. Ceci dit, autrefois c’étaient plutôt les Allemands qui gagnaient face aux étrangers incorporés dans l’écurie. Autre époque, autres choix et… autres attitudes. Après avoir racheté fin 2009 l’écurie Brawn et l’avoir transformée en pure écurie Mercedes-Benz, fière réplique des lustres passés, l’équipe allemande renaissante découvrit que tout ne se ferait pas aussi rapidement que lors des lointaines années passées et dut attendre cette quatrième saison d’exercice – et la révolution technologique du turbo – pour asseoir totalement sa puissance sur les circuits. En 1934, les bons résultats n’avaient pas tardé et l’année suivante, Rudolf Caracciola obtint donc le premier de ses trois titres européens. Outre ses adversaires d’Auto Union ou d’Alfa Romeo, Rudi ferraillait invariablement contre ses coéquipiers Von Brauchitsch, Fagioli, ou Seaman. Bagarres entre gentlemen de la course que Caracciola remportait le plus souvent. Paradoxalement, le seul chez Mercedes qui réussit à faire trébucher le champion incontesté fut un obscur mécano devenu pilote, le réservé Hermann Lang. Lang n’avait pas la prestance de ses illustres coéquipiers (3), mais était bougrement rapide. Et il le démontra en 1939 face à un Caracciola qui commit des fautes inhabituelles, quelque peu désorienté par cette adversité imprévue !

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Cette année, Rosberg fut un adversaire sérieux pour Hamilton, mais l’Anglais eut pour lui une pointe de vitesse bien supérieure à celle de son coéquipier. Et durant les années cinquante, alors ? De même que Mercedes assomma la concurrence dès sa première apparition, Fangio fut intraitable avec ses coéquipiers. On rappellera juste que Moss eut l’honneur d’une victoire face au maestro en 1955 et que Kling mena devant Fangio à Reims en 1954, avant d’être fermement rappelé à l’ordre par panneautage durant la course. Les voitures argentées furent de tous temps nettement supérieures à leurs concurrentes et leurs pilotes en recueillirent les lauriers, les Grands Prix mettant naturellement plus en valeur celui qui tient le volant que ceux qui conçoivent ce qu’il y a autour. Mercedes est un constructeur prestigieux, que ce soit pour ses modèles de route ou ses voitures de course, et ceux qui les mènent à la victoire finale entrent de plain-pied dans l’histoire de la course. Lewis rejoint-il en cela Rudi, Hermann ou Juan Manuel ? Il est peut-être encore trop tôt pour le dire mais, même si les comparaisons d’époques aussi différentes restent toujours hasardeuses, on peut quand même affirmer que le fantasque britannique est en train d’imprimer définitivement sa marque sur la discipline. Comme le disait Stirling Moss il y a quelques jours : «Lewis ressemble parfois plus à une idole pop qu’à un pilote de course. Mais il est diablement rapide, personne ne peut lui enlever ça » !

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Notes :

(1)   Voir à ce sujet la note de François Coeuret « Grand Prix de l’A.C.F. 1914, la der d’avant ».

(2)  Hawthorn qui, lorsqu’il allait en Allemagne par la route pour une course, prenait grand soin de faire le plein avant la frontière pour ne pas avoir à donner de l’argent aux « Krauts » (qualificatif péjoratif donné par les Anglais aux Allemands).

(3)  Certains comme Von Brauchitsch ne se gênaient pas pour rappeler publiquement l’extraction modeste de Lang : « Du champagne pour nous, de la bière pour Lang » proclama-t-il un jour de victoire Mercedes.

Illustrations :

1- Caracciola, Lang, Fangio & Hamilton © DR/ Photomontage P.Ménard
2- Rudi Caracciola GP de Suisse 1938 © DR
3- Hermann Lang GP de Yougoslavie 1939 © DR
4- Juan Manuel Fangio GP de Belgique 1955 © Archives Mercedes Benz
5- Lewis Hamilton GP de Chine 2014 © AUSmotive.com

8 pensées sur “Rudi, Hermann, Juan Manuel, Lewis et les autres

  • Né en 1929, Mike Hawthorn avait été, de toute évidence, très marqué par la guerre et le « blitz ». La petite histoire raconte que l’aversion de Mike Hawthorn pour l’Allemagne, et donc pour les voitures allemandes, est peut-être à l’origine de sa mort. Le matin du 22 janvier 1959, quittant son Tourist Trophy Garage de Farham pour Londres sur sa Jaguar 3,4 L Mk 1, il fut dépassé aux environs de Guilford par la Mercedes 300 SL de Rob Walker qui, tout à fait par hasard, faisait le même chemin à la même heure. Ne pouvant accepter l’outrage (une voiture anglaise dépassée par une voiture allemande), il entreprit de « faire la course » avec Rob Walker et ce dernier se prit au jeu. Hawthorn dépassa la Mercedes et, juste après, quitta la route, probablement en raison d’un excès de vitesse. Il fut tué sur le coup.
    Écrit par : René Fiévet | 29/11/2014

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  • Exact René, aversion également confirmée par l’épouse de Rob Walker dans « Mon ami mate ». Elle eut beaucoup de difficulté à faire essayer la 300 SL du couple à Mike quelques années plus tôt. Ce dernier semblait vraiment dédaigneux vis-à-vis de la belle allemande et ne s’installa à son volant qu’à contre-coeur.
    Écrit par : Pierre Ménard | 29/11/2014

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  • Le commerce a dépassé les clivages nationalistes. Le sport est toujours un vecteur de communication. Il ne fait plus- directement – l’apologie d’un régime depuis la chute du mûr de Berlin. Il porte et exhibe des marques globales. Les temps ont bien changé. Et de ce point de vue, c’est heureux. On peut toutefois se demander pourquoi, à contrario, certaines nations pourtant développées ne se sont jamais impliquées en F1 comme acteurs. Je pense surtout aux pays de l’Est qui cultivaient pourtant « réalisme scientifique » et culte de la performance physique.
    Écrit par : Olivier Rogar | 29/11/2014

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  • J’apprécie vraiment votre blog , je me permet donc de mettre un lien vers le mien , je suis serrurier paris http://xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxx/
    Écrit par : invité | 02/12/2014
    Excellent! Mais non. Désolé, on ne fait pas. La charcuterie…peut-être ?…. A la rigueur….une bonne cochonnaille…mais on a déjà un fournisseur du côté de Viallevaleix..!
    Écrit par : Classic COURSES | 02/12/2014

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  • Bonjour,

    J’apprécie également beaucoup ce blog.

    Je vous informe à toute fin utile que je vais bientôt mettre en vente dans les annonces d’Autohebdo une collection d’Années Automobiles de 1968 à 1998 (année 1977 manquante) à prix fort raisonnable.
    Écrit par : Emile Danlepan | 03/12/2014

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  • les flèches d’argent Mercedes monoplaces F.1 , c’est l’époque pour
    moi des titans ! Rudy Caracciola ,Hermann Lang, Jean-Manuel Fangio ,
    je les ai vu sur divers circuits. Un seul surclasse les autres c’est
    J.M.Fangio parce que à ce jour de tous les champions du monde il
    était le plus grand par la science de son pilotage et aussi pour son
    comportement exemplaire sur les circuits que dans sa vie privée.
    A son époque , il était respecté par tous les autres pilotes qui en
    plus avaient de l’admiration pour lui.( ce qui n’existe plus de nos
    jours ! ). Pierre , tu parles de Mike Hawthorn dans ton récit , il
    faut savoir que Mike avait en 1940 onze ans et qu’il avait connu la
    dernière guerre mondiale dans sa jeunesse , les bombardements de
    l’Angleterre et qu’il est ainsi devenu anti Allemand enfant.
    Comme David Phipps l’écrivait dans son article de Motor Sport sur
    la Jaguar 3L4 ultra modifiée de Mike  » il n’aimait pas se faire
    laisser sur place par les voitures boches  ». La haine bien connue
    de Mike pour tout ce qui était Allemand et la détermination qui en
    découlait de passer devant la 3OOSL de Rob Walker ( on savait que
    Mike appelait sa Jaguar ultra modifiée la  » mangeuse de Mercedes ».
    Tout cela là indubitablement mené à sa perte ce jour du 22janvier
    1959.( MON AMI MATE ).
    Écrit par : François Blaise | 02/12/2014

    Répondre
  • Tu as tout à fait raison, François en ce qui concerne Mike Hawthorn. Mais il n’était pas le seul pilote britannique à avoir souffert de la guerre. Simplement, ses jugements sur l’Allemagne et les Allemands étaient parfois un peu à l’emporte-pièce. A l’image de son pilotage , parfois inspiré, parfois brutal, Hawthorn était quelqu’un d’entier qui ne faisait pas toujours dans la finesse. De la même génération, Moss avait su tourner la page – sa judaïcité aurait pourtant pu le rendre bien plus acrimonieux que Mike vis-à-vis des Allemands – et accepta l’offre de Neubauer qu’Hawthorn avait méprisé.
    Écrit par : Pierre Ménard | 02/12/2014

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  • Je suis tout à fait d’accord avec toi sur ton analyse de Mike Hawthorn qui se comportait comme un petit gamin des rues , parfois brutalement , sa diplomatie n’était pas son point fort ! Comme tu l’écrit si bien Pierre dans ton récit il ne faisait
    pas toujours dans la finesse.
    Écrit par : François Blaise | 03/12/2014

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