La carrière de Michael Schumacher repose sur une oscillation constante entre maîtrise et écart, comme moteur dramatique de son identité. Maîtrise du pilotage, de la technique, de la stratégie. Maîtrise contenue des émotions : contrôle total. Et à l’inverse : sorties de trajectoire, gestes limites, épisodes de dérapage moral. Puis mise à l’écart volontaire, la retraite. Et enfin l’écart ultime, sur une piste de ski.
Bertrand Allamel
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Une victoire qui résiste encore et toujours, et qui s’offre finalement le jour d’un anniversaire (Alesi, Montréal 95).
Une écurie orpheline de son champion qui porte le poids du deuil et du tragique, en sacrant deux pilotes eux-mêmes orphelins de leurs illustres pères (Williams, avec Hill et Villeneuve 96-97).
Un titre perdu dans le tout dernier tour (Hamilton 2021)… Et tant d’autres épisodes où le hasard paraît trop bien inspiré pour n’être que du hasard. Coïncidences troublantes, étonnantes, parfois stupéfiantes. N’y aurait-il pas comme une mécanique symbolique à l’œuvre ?
Si l’hypothèse est bonne, la trajectoire de Michael Schumacher en donne la démonstration la plus vertigineuse. Entre maîtrise et écart, comme moteur dramatique de son identité.
À cette première ligne de force s’ajoute une mécanique plus souterraine : une alternance entre présence et absence comme moteur symbolique de son récit. Une dualité tenace entre ce qui demeure et ce qui disparaît, au milieu de laquelle Schumacher aura dû trouver sa place et forger sa souveraineté.
C’est sur ces tensions — maîtrise/écart, présence/absence — que s’est construit le mythe Schumacher.
1991-1993, L’irruption d’un prodige sans couronne
Schumacher surgit dans le monde de la F1 à Spa, en 1991, au volant d’une Jordan agressive qui annonce visuellement l’énergie de son intrusion dans l’ordre établi, et préfigure son style tranchant. Présence fulgurante dans une voiture esthétiquement nerveuse, incisive, au vert flamboyant.

Une irruption plus qu’une émergence : ce pilote n’est pas une promesse, il est déjà une présence. Ce qui l’amènera dès la saison suivante à piloter pour Benetton et à remporter sa première victoire à Spa, un an après ses débuts. Schumacher confirme et s’impose comme une force en 92 et 93, par sa maîtrise, mais aussi par ses écarts : il bouscule sans scrupule la royauté des souverains établis (Prost, Piquet) et n’hésite pas à nier l’intouchabilité de Senna aussi bien sur la piste qu’en dehors, avec des déclarations irrévérencieuses. Crimes de lèse-majesté : Schumacher défie l’autorité suprême et perturbe une hiérarchie dont l’équilibre repose encore sur le triomphe crépusculaire de Prost et la lumière de Senna. Ni prince, ni héritier, il est l’intrus. Un perturbateur, qui annonce un duel épique en 1994.
1994-1995, Le Maître sans Royaume
Schumacher est en 1994 le seul capable de défier Senna. Le duel n’aura pas lieu. Le 1er mai, la Formule 1 perd la figure la plus sacrée de son imaginaire à Imola, qui devient le lieu du trauma fondateur de la F1 moderne.
Schumacher devient malgré lui le favori d’un monde qui n’a plus de roi. C’est peut-être ici que se forme la fracture fondatrice de son destin : il ne peut pas vaincre Senna, ni lui succéder. Qui le peut ?

Le titre 1994 s’obtient dans une lumière trouble, pas seulement à cause de la controverse d’Adelaïde ou des soupçons d’irrégularité sur sa Benetton, mais parce que la présence de Schumacher sur le trône remplace une absence. Gêne diffuse, presque indicible, dans la mémoire collective : Schumacher devient champion, mais l’ombre du vrai souverain demeure. Couronné sans être monarque et maître sans royaume, il devient l’autorité par défaut. Promotion tragique : peut-on détrôner un roi absent ?
Cette illégitimité morale lui sera reprochée inconsciemment par beaucoup. Tiraillé entre le désir du trône et le refus du trône vide, tension morale insoluble, Schumacher se battra plus contre le fantôme symbolique, métaphysique de Senna, que contre Damon Hill. Au point de commettre un premier écart condamnable contre l’anglais à Adelaïde. En 1995, il essaie de légitimer sa place en écrasant le championnat avec méthode et discipline. Pourtant l’imaginaire collectif n’est toujours pas prêt à le reconnaître comme souverain. Schumacher gagne, mais il n’incarne pas.
Dès lors, il ne lui reste plus qu’un moyen de chasser les ombres planantes sur ses deux premiers titres mondiaux : construire son propre mythe et chercher une forme de domination totale.
1996-2000, Le bâtisseur besogneux
Pour devenir plus qu’un champion du vide, il faut créer une rupture avec la configuration associée à l’ère Senna, et quitter Benetton. Schumacher choisit d’épouser le mythe Ferrari pour créer un nouveau paradigme, celui de la domination rationnelle. Le pari est osé : la Scuderia est en pleine reconstruction. Schumacher se montre besogneux et méthodique.

Absent de la lutte pour le titre 1996, du fait de sa Ferrari inefficace et peu fiable, il signe néanmoins des coups d’éclats mémorables qui donnent de l’espoir aux tifosis. Ferrari confirme ses progrès en 1997, au point de permettre à Schumacher d’aborder le dernier grand-prix de la saison avec une unité d’avance sur Villeneuve, qui n’a peut-être pas l’épaisseur suffisante aux yeux de l’allemand pour mériter un titre. Schumacher fait alors la démonstration la plus aboutie et la plus contestable de sa propre tension identitaire : le bâtisseur noble est capable de gestes vils. Celui-là entâchera durablement sa carrière et son image, mais participera à la construction du mythe par la révélation publique de ce paradoxe.
La saison 1998 semble lui offrir un adversaire pour lequel il a plus de respect. Mika Häkkinen, revenant d’une péripétie initiatique – presque mortelle, ce qui en fait un opposant digne – remporte le titre à Suzuka. Schumacher doit encore patienter.
L’accident de Silverstone en 1999 l’éloigne des circuits et met en évidence son endurance tragique, mais aussi l’absence : Ferrari a besoin de Schumacher. Irvine échoue à remporter le titre pilote. N’était-il pas écrit que seul Schumacher pouvait gagner avec Ferrari ?
La période 1996-1999 est celle où l’homme révèle sa stature : capable de porter une équipe entière, de la remettre sur pied, comme il s’est remis sur pied lui-même, avec combativité et volonté indestructible.
L’architecture du mythe est en place.
2000-2004, L’incarnation rouge
Une domination totale. Les quatre titres de Prost, puis le record inatteignable, pensait-on, de Fangio. Egalé, puis dépassé. Le duel impossible a engendré une domination sans rival. La suprématie est ternie par quelques écarts moraux lorsque le Kaiser gagne sans fair-play devant un Barichello sacrifié.
Au-delà des statistiques, le récit se poursuit dans une cohérence magnifique, avec des coïncidences providentielles qui vont unifier Schumacher, Ferrari, l’Italie, Senna, et son propre destin.

Monza, 2000. La Cathédrale Ferrari. Schumacher égalise les 41 victoires de Senna. Lors de la conférence de presse d’après course, Schumacher s’effondre en larmes. Perte de maîtrise, dévoilement émotionnel, chagrin public inconsolable, signe que l’absence de Senna et l’impossibilité d’une passation ont certainement miné intimement l’allemand pendant toutes ces années. À Monza, Schumacher pleure peut-être d’oser enfin se reconnaître comme héritier légitime du Maître absent. La brèche émotionnelle de Monza, alors même que certains l’accusaient d’être froid, robotique, révèle tout ce que la maîtrise avait tenu à distance jusque-là.
Imola, 2003. Imola, encore. Schumacher apprend le décès de sa mère quelques heures avant le départ, court malgré tout, remporte la victoire avec maîtrise et la célèbre avec une émotion contenue. A Imola, Schumacher a perdu la matrice de son destin sportif. À Imola, Schumacher perd sa mère. Douleur privée, la plus intime qui soit, sur le sol marqué à jamais par la mort de Senna. Imola devient, dans la trajectoire de Schumacher, le lieu sacré de l’absence, du deuil, du manque, du vide. Comme si ce circuit, à lui seul, condensait les disparitions qui l’ont façonné.

En 2006, Schumacher obtient sa 66e pole, et dépasse ainsi le record de Senna. À Imola, encore. Toujours. Depuis 1994, Imola n’est plus un circuit, mais un sanctuaire tragique. Schumacher dépasse le souverain à l’endroit précis où il a chuté, comme une conjuration de l’absence. On ne remplace pas un roi absent, mais on peut peut-être exister à coté de sa mémoire.
Ces transmissions occultes de souveraineté ont lieu en Italie, telles des épreuves rituelles d’incorporation dans le mythe, et contribuent à fusionner la légende de la Scuderia avec celle de Schumacher. En Italie, Schumacher devient roi parce qu’il impose enfin une suprématie qui n’est plus en concurrence avec une absence, mais en dialogue avec elle. Il cesse d’être “après” Senna. Il devient Schumacher, un nom qui n’a plus besoin d’être comparé. Son omniprésence devient Incarnation. De Ferrari. De la F1.
Le règne de Schumacher et de Ferrari est total. Mais il a une fin, inéluctable.
2005-2006, le roi contesté
En 2005, la F1 bascule : les règles évoluent, et la mécanique rouge finit par s’user. Renault, Michelin et Alonso brisent l’hégémonie. Schumacher accepte la lutte et le déclin avec une forme de majesté tranquille. La tension dramatique qui animait sa trajectoire depuis 1991 se résout : la transmission peut enfin s’opérer sans violence.

Il aurait pu s’arrêter là, en 2005, après la première couronne d’Alonso. Mais il offre à l’Espagnol ce qui s’était refusé à lui : un affrontement direct avec le roi. Légitime, propre, sans ombre ni absence. Un combat qui donne au sacre du successeur sa pleine dimension, comme en témoigne la dernière de ses 91 victoires, à Shanghaï. Son chant du cygne. La dernière manifestation de l’Incarnation rouge.
2007-2010, le retrait
Schumacher quitte la scène avec cette éternelle pudeur, malgré une mise à l’écart peu élégante par la Scuderia qu’il a portée au firmament, au profit de Raïkkönen. Il sait que la F1 a changé, et qu’il appartient désormais à une époque révolue. Absent de la compétition, il reste aimanté par la compétition et ses dangers. Les séquelles d’un sérieux accident de moto, qui sonne comme un avertissement, l’empêchent de remplacer Massa, blessé, au volant de la Ferrari en 2009.
2010-2013, le retour du roi
Excité par ce retour manqué, Schumacher rejoint son vieil ami Ross Brawn chez Mercedes, persuadé qu’il pourra à nouveau briller au sommet. Le projet est plein de promesse : Brawn a mené son écurie éponyme au titre en 2009, et bénéficie désormais de la puissance de Mercedes. Cependant, l’équipe est encore en construction, et Schumacher s’en apercevra bien vite en se faisant largement dominer par son coéquipier. Le retour est moins flamboyant, peut-être trop tardif, mais aussi plus humain. Le roi est usé. L’expérience et la maîtrise ne suffisent pas à contrer l’energie et la fougue de la nouvelle génération.

Schumacher doit accepter que sa vitesse n’est plus celle d’autrefois. Une dernière pole magique à Monaco en 2012, et un ultime podium à Valence ravivent le souvenir de sa suprématie passée, mais l’arrivée d’un nouveau prétendant à la légende, Hamilton, pousse Schumacher vers la sortie. La retraite définitive peut commencer.
2013, le mythe silencieux
L’écart de trop. Un ultime hors-piste. Un accident de ski apparemment banal. Le pilote qui contrôlait tout perd soudainement la maîtrise qui l’avait défini.
Schumacher devient invisible, silencieux, inaccessible. Ce retrait total, farouchement protégé par sa famille, ramène à l’autre tension fondatrice de son destin : sa présence repose désormais sur son absence. Vivant mais absent, présent effacé. Curieuse ironie du sort. La boucle est étrange : successeur tragique de Senna, il finit par devenir à son tour une figure sacrée à laquelle personne ne peut succéder. Schumacher incarne désormais la figure du roi invisible. La légende est suspendue, ce qui n’est pas sans conséquence sur d’autres récits parallèles.
Epilogue. Abu Dhabi 2021.
Avant-dernier tour. Lewis Hamilton est à quelques secondes d’un 8ᵉ titre, qui le placerait sportivement et symboliquement au-dessus de tous, y compris de Schumacher. Le britannique est à quelques virages de coiffer la couronne suprême et de devenir le seul octuple champion du monde de l’histoire de la F1. Un titre honorifique suprême mérité. Hamilton peut devenir le champion total.
La victoire semble scellée, puisque la course devrait se terminer sous safety-car. Mais la place au Panthéon symbolique n’est pas disponible, toujours occupée par un roi absent. On ne dépasse pas une légende qui n’est pas close. On ne détrône pas un roi absent.

















