23 octobre 2015

Niki Lauda, champion toutes catégories (1)

Un champion doit obligatoirement sa gloire à son éloquent palmarès acquis dans les catégories dites d’apprentissage. Pas Niki Lauda. Un champion en retraite voulant renouer avec la compétition ne peut invariablement que constater que son niveau n’est plus en rapport avec l’exigence de la course. Pas Niki Lauda. Un champion gravement accidenté ayant renoncé à se battre pour défendre son titre ne peut décemment qu’être considéré comme fini. Pas Niki Lauda. Quarante ans après son premier titre mondial, la personnalité de Niki Lauda continue à fasciner et intriguer. L’exemplarité du personnage tient avant tout à un parcours totalement atypique et à la gestion exemplaire d’une carrière qui convainquit même ses plus durs détracteurs.

Pierre Ménard

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Niki Lauda est loin de posséder le palmarès le plus flamboyant de la F1. En tout cas loin derrière les références Fangio, Clark, Stewart, Prost ou Senna. Et on ne parlera pas des Schumacher, Vettel, Alonso ou Hamilton qui disputent désormais presque le double de Grands Prix que leurs illustres aînés. Mais Niki Lauda possédait quelque chose d’unique que peu de compétiteurs ont utilisé de façon aussi exacerbée : cette faculté à poser les problèmes de façon honnête et ouverte pour en décortiquer toutes les données, les analyser de façon pragmatique pour ensuite sortir la solution qui, de façon quasi invariable, l’amenait à atteindre le but qu’il s’était fixé. Quitte à déplaire à une partie de ses supporteurs. Mais, et c’est ce qui est fascinant dans le parcours de ce champion hors-norme, cette froide qualité qui lui valut très tôt le surnom d’Ordinateur vola en éclats au fil de ses palpitantes pérégrinations à rebondissements sur les circuits du monde entier. L’ordinateur acquit alors une humanité insoupçonnée !

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Oui, le bonhomme était froid et ne donnait que peu de prise à l’adulation des foules lors de ses premiers succès en Formule 1. Oui, il avait ramené Ferrari sur la plus haute marche du podium en 1975 et les tifosi lui rendaient grâce pour cela, mais quoi ! Où était le panache là-dedans ? Bien sûr il avait gagné des Grands Prix, mais il s’était aussi « contenté » d’assurer la 6e place sous les trombes d’eaux à Zeltweg, de se ranger prudemment derrière Regazzoni à Monza pour assurer son titre, mais surtout de rouler sans vraiment l’attaquer derrière la modeste Hesketh du vainqueur Hunt à Zandvoort. « Rien à faire », mesdames et messieurs, répondait-il. Ces décisions avaient été murement réfléchies : sentant les situations piégeuses à souhait, il avait décidé qu’il ne servait à rien de foncer comme un âne, au risque de sortir ou de casser la voiture, quand il y avait des points précieux à assurer dans l’optique du championnat. Lauda plaçait les « pour » et les « contre » dans sa petite balance cérébrale et regardait où penchait le fléau.

Il se rappelait également cette première saison 1974 chez Ferrari où, à vouloir trop en faire, il fit des bêtises. Et fut battu au championnat. Lauda était humain : comme tout à chacun, il faisait des erreurs. Mais on pouvait être sûr qu’elles ne se reproduiraient plus, passées à la moulinette impitoyable de son analyse de données personnelle.

Puisqu’on parle de Ferrari, rappelons-nous l’incroyable scénario qui amena ce jeune Autrichien surendetté et totalement dépourvu de victoires dans le baquet d’une monoplace appartenant à la plus prestigieuse écurie de Formule 1. Scénario qui remonte à son arrivée dans le sport automobile à la fin des années soixante. Bien que venant d’une famille extrêmement aisée, Lauda avait totalement coupé les ponts avec son milieu – farouchement hostile à une carrière de sportif – et décidé de se débrouiller par lui-même. Comme d’autres, Niki Lauda acheta ses places en F3, F2 puis F1 au prix fort, puisqu’il n’avait rien d’autre de concret à faire valoir aux directeurs d’écurie. Mais à l’inverse de tous les autres, il emprunta plus que de raison puis finit par monter un invraisemblable système de faux commanditaires – et c’est là toute l’inconscience et la magistrale beauté de cette entreprise démentielle – qui lui permit de tenir le coup jusqu’à l’automne 1973 et son arrivée à Fiorano (1).

3388848703Cette stratégie basée sur une somme de conditionnels pouvait s’écrouler à tout moment : s’il ne gagnait pas ses courses d’endurance, ou si Stanley « oubliait » de lui régler ses primes, il n’y avait plus rien à glisser dans l’enveloppe à envoyer en fin de
trimestre à la direction de BRM ! C’est à cette époque que Lauda monta son fameux système psychologique qu’il a si bien expliqué dans ses bouquins (2) : étant une victime toute désignée d’un stress potentiellement destructeur, il devait se concentrer au maximum sur ce qu’il avait à faire dans son métier et évacuer toute perturbation et toute émotion extérieures pouvant dérégler le fragile équilibre qu’il parvenait à maintenir dans sa tête. Plus tard à l’époque des succès, le cheminement intellectuel restera inchangé, seul l’adjectif « fragile » disparaîtra de qu’il appelait son « protokoll ». D’où une personnalité d’apparence froide et détachée de tout sentiment, entretenue par ce comportement pragmatique à outrance parfois déroutant pour les fans. Mais, vu d’où il venait et le chemin parcouru, Niki Lauda pouvait se permettre ce luxe, si jamais c’en était un.

On pourra quand même se poser légitimement la question : s’il était si bon, pourquoi Lauda n’avait-il pas gagné dans les catégories inférieures et pourquoi avait-il dû payer pour courir ? A cause de l’argent justement. Ou plutôt du manque d’argent. Il n’avait pas un matériel extraordinaire et puis la furia des pelotons de la F3 de ces early seventies lui fit prendre conscience de la dangerosité extrême de la chose. Déjà le réflexe de survie. Il préféra alors grimper en F2 où les pilotes avaient un peu plus de plomb dans la cervelle mais, son absence de palmarès parlant contre lui, il dut logiquement payer pour cela. Et mettre le doigt dans l’engrenage de l’addiction aux paradis financiers artificiels. On connaît la suite : Niki fut sauvé de l’endettement à vie par Enzo Ferrari qui l’avait observé avec grand intérêt dans son poste de télévision tenir crânement tête à son pilote fétiche Jacky Ickx dans le cadre si médiatique de Monaco, et qui avait suivi les conseils de son futur pilote 1974, Regazzoni lui vantant les mérites du jeune autrichien comme coéquipier.

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A toutes les qualités qui ont façonné le futur triple champion du monde, on pourra ajouter celle de la franchise. Lors de son premier test à Fiorano, celle-ci aurait pu devenir un gros défaut. Lorsqu’il dit sans détour à Enzo Ferrari que sa 312 B3 était un « veau » et qu’il fallait tout reprendre dessus, Piero Ferrari – qui traduisait – osa à peine rapporter les remarques du jeune inconscient. Ferrari comprit malgré tout le message et donna une semaine à Lauda pour être plus rapide d’une seconde, sous peine de prendre ses cliques et ses claques pour repartir dans son Autriche natale ! Deux ans plus tard, il était champion du monde. Il ne cherchait jamais de mauvaises excuses à ses – rares – erreurs et assumait ses choix à 100 %. Lorsqu’il renonça au Mont Fuji en 1976, Mauro Forghieri lui proposa de publier un communiqué disant que la voiture avait un problème électrique. Combien de pilotes auraient accepté le subterfuge pour atténuer une sortie peu honorable ! Pas Lauda, qui fit savoir que c’était lui qui abandonnait, pas la Ferrari.

(à suivre)

(1) En F3 en 1970, puis à ses débuts chez March en 1971 (F2 et F1), Lauda était soutenu par la Raiffeisenkasse (la Caisse d’Epargne autrichienne). C’est ainsi qu’il apporta fin 1971 la somme incroyable de 40 000 £ à Max Mosley pour piloter en F2 et F1 en 1972 (à titre indicatif, l’écurie March accusait un déficit de 70 000 £ à la fin 1971). Lors d’une interview qu’il nous avait accordé il y a une douzaine d’années, Max Mosley fut catégorique sur cet apport : « Sans Lauda, et sans le fait que son argent soit arrivé à l’automne 1971, March aurait fermé, il n’y a aucun doute là-dessus ». Mais chez BRM en 1973, la Raiffeisenkasse ne voulut plus suivre cette folle surenchère et le rusé Autrichien fit alors croire à Louis Stanley qu’il avait un sponsor – la fameuse Raiffensenkasse ! – prêt à payer, mais qui ne paierait qu’à la fin de chaque trimestre. Ce qui lui donnait par derrière le temps d’engranger ses primes de départ chez BRM ainsi que celles des courses d’endurance auxquelles il participait uniquement pour leur manne financière, puis de renvoyer le tout à Stanley dans une enveloppe au tampon de la banque, banque qui ne se doutait évidemment de rien.

(2) La course et moi (Ed. Solar 1976), A la limite (Ed. Solar 1978)  et 300 à l’heure (Ed. Robert Laffont 1986)

Illustrations  :

1- Nürburgring 1970 Interseries © DR
2- 1972 dans son appartement à Salzburg, le temps du doute © Alois Rottensteiner
3- 1974 avec Enzo Ferrari © LAT Photographic
4- 1975 GP de Hollande, podium souriant avec Hunt et Regazzoni © DR
5- 1975 le champion en pleine réflexion © DR

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