Grand Prix de Solitude ( 23 juillet 1961)

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La plus belle victoire d’Innes Ireland

Les habitués de Classic Courses ont sans doute remarqué mon intérêt pour les vieilles vidéos de sport automobile, notamment celles concernant les années 50-60. J’ai même publié une série sur le sujet (« Formule 1, Formule sport, et vidéos » – mars 2014).
Chaque découverte est pour moi l’occasion d’une publication sur notre site accompagnée d’un petit texte, comme par exemple le Glover Trophy à Goodwood en 1957, les courses de Formule 2 à Charade en 1958 et 1959, ou le Lombank Trophy Race à Aintree en 1962.
Cette fois-ci, je viens de découvrir une petite pépite, et je m’en voudrais de ne pas vous la faire partager : le Grand Prix de Solitude en 1961, à partir des images filmées par la chaîne allemande SWR. Le film est court – environ 6 minutes 30 – mais de très grande qualité. Classic Courses oblige, je me permets d’accompagner cette vidéo d’un certain nombre de commentaires.

René Fiévet

Victoire d’Innes Ireland

Cette course fut remportée par Innes Ireland sur une Lotus 21, et est considérée comme la plus belle victoire de sa carrière. On comprend pourquoi en regardant ces images : une lutte intense du début à la fin face aux Porsche de Bonnier et Gurney et aux Cooper de Brabham et McLaren. Une course passionnante qui suscita un compte rendu enthousiaste de Denis Jenkinson dans la revue Motorsport Magazine (1).

Le Grand Prix de Solitude 1961 était particulièrement important pour l’usine Porsche qui venait y remporter une victoire de prestige en présence du public allemand qui s’était déplacé en masse (300.000 spectateurs), et surtout en l’absence des Ferrari, initialement engagées mais qui avaient renoncé au dernier moment pour mieux préparer le Grand Prix d’Allemagne au Nurburgring 15 jours plus tard.

Innes Ireland remporta trois mois plus tard le Grand Prix des Etats Unis à Watkins Glen, apportant ainsi à Colin Chapman la première victoire d’une Lotus officielle dans une épreuve du championnat du monde. Mais il ne met pas cette dernière victoire au même niveau que celle de Solitude : « j’ai tiré le plus de satisfaction de ma victoire à Solitude, car j’étais un vainqueur potentiel dès le départ. À Watkins Glen, j’étais parti pour finir au mieux deuxième ou troisième, mais certainement pas pour remporter la victoire. » (2)

Dans le dernier tour

Lors de ce Grand Prix de Solitude tout s’est joué dans le dernier tour. Après une lutte intense du début à la fin, Joachim Bonnier prit la tête de la course à l’avant dernier tour, et tout le monde pensa qu’il allait vers la victoire. Mais Innes Ireland n’était pas de cet avis. Il savait la Porsche plus rapide en ligne droite, et il se glissa dans son sillage dans la longue ligne droite qui mène à l’épingle à cheveu de Schatten, avec l’intention de le dépasser au freinage.

C’était là ou jamais : après ce virage, il y a ce long enchaînement de courbes en S qui mène vers la ligne d’arrivée, où il est pratiquement impossible de dépasser. C’était un virage à droite, et Bonnier, conscient de la manœuvre que préparait Ireland, fit obliquer sa trajectoire vers la corde en fin de ligne droite pour « fermer la porte ». Ireland ne s’en laissa pas compter : il n’y avait pas la place pour passer, donc il mit ses quatre roues dans l’herbe pour effectuer son dépassement.

Denis Jenkinson, enthousiaste, raconte cette passe d’armes dans Motorsports : « un pilote de moindre niveau se serait contenté d’une honorable deuxième place, aurait fait le gentleman et satisfait la foule en laissant la Porsche gagner, mais pas Innes Ireland, car son esprit combatif était vraiment au plus haut. En serrant les dents (et en espérant que Chapman n’en prendrait pas trop ombrage s’il cassait la voiture), il est allé sur l’herbe, a passé Bonnier au freinage, puis, toujours debout sur les freins, est sorti du virage en tête. » 

Un dépassement d’anthologie

Il n’existe aucune image de ce dépassement (qui eut lieu à l’autre bout du circuit) mais je ne peux m’empêcher de faire le rapprochement avec une manœuvre apparemment similaire effectuée par Innes Ireland au Grand Prix de l’ACF à Reims trois semaines plus tôt, et qui a donné lieu à cette photographie impressionnante.

Grand Prix de Solitude 1961
Ireland et Baghetti au virage de Muizon (ou du Thillois ?) au GP de l’ACF à Reims en 1961. Remplaçons la Ferrari de Baghetti par la Porsche de Bonnier, plaçons la Porsche encore plus prêt de la corde, et on peut imaginer que le dépassement victorieux d’Ireland à Solitude a ressemblé à ceci. @DR

Les images du film parlent d’elles-mêmes pour rendre compte de l’intensité de la lutte tout au long de la courses. J’ai fait précéder le film d’un extrait d’un documentaire espagnol d’environ une minute qui figure en prélude au départ de la course. Huschke von Hanstein, chef du département course de Porsche et grand ordonnateur des festivités, avait imaginé cette procession sympathique des pilotes derrière un tracteur conduit par Bonnier. Le journaliste Peter Windsor nous dit que le drapeau en forme de patchwork qui est hissé en haut du tracteur est constitué de tous les laisser-passer accumulés par Huschke von Hanstein au cours de ses années de pérégrination sur les circuits (3).

Les autres participants

L’équipe Porsche était venue en force avec 4 voitures, bien décidée à remporte le Grand Prix de Solitude 1961 en profitant du forfait de dernière minute des Ferrari. Si Bonnier, Gurney et Hermann disposaient chacun d’un modèle courant, Edgar Barth disposait d’un modèle expérimental, avec châssis long et radiateur monté horizontalement. Stirling Moss disposait d’une Lotus 18 peu compétitive, engagée par l’écurie UDT Laystall, et, contrairement à son habitude, ne put jouer les premiers rôles durant la course. Jim Clark disposait de la même Lotus 21 qu’Ireland, mais ne joua pas non plus les premiers rôles. Il n’était pas « dans son assiette » nous explique Denis Jenkinson (« he was off colour »).

Trevor Taylor disposait d’un modèle plus ancien. Maurice Trintignant était présent, sur une Cooper Maserati engagée par l’écurie Serenissima. On remarque aussi la première apparition dans une course de Formule 1 de Mike Spence sur une Emeryson Climax. En dernière ligne, on trouve une étrange voiture, appelée M.B.M., propulsée par un moteur Porsche et pilotée par le pilote suisse Peter Monteverdi. Ce sera la seule apparition de cette voiture et de son pilote dans une course de Formule 1 (4).

Trois victoires en 1961

L’année 1961 fut sans doute le sommet de la carrière d’Innes Ireland. Il remporta trois victoires en Formule 1 cette année (Solitude, Zeltweg et Watkins Glen), et ne souffrit jamais de la comparaison avec son jeune coéquipier Jim Clark, au contraire même. Mais Colin Chapman décida de se séparer de lui à la fin de la saison. Ne disposant plus d’une voiture aussi compétitive, sa carrière amorça un long déclin, et prit fin au GP du Mexique en 1966. Il est intéressant de noter que son principal rival dans cette course, Joachim Bonnier, connut la même évolution de carrière : pilote de premier plan jusqu’en 1961, habitué des premières lignes au départ de chaque course, son déclin s’amorça brusquement à partir de 1962.

Le Grand Prix de Solitude se déroulait sur 25 tours. Les images de ce film nous donnent aussi une belle idée de ce que fut le circuit de Solitude, long de 11,4 km, un des plus beaux de cette époque. Chris Amon nous dit que ce fut son circuit préféré, en raison notamment de ce très intéressant enchaînement de courbes en S précédant la ligne d’arrivée, que l’on peut voir d’ailleurs dans le film lors d’une prise de vue d’hélicoptère (5). Pierre Ménard et Olivier Favre, qui ont fait ensemble le tour du circuit, vous le confirmeront.

Innes Ireland, une formidable personnalité

Faut-il ajouter quelques compléments à propos d’Innes Ireland, sa vie et ses œuvres ? Je ne pense pas puisque Patrick Verges l’a déjà fait dans un long article paru récemment dans Classic Courses (« Innes Ireland » – 31 mars 2020). Contentons-nous de dire qu’il fut une formidable personnalité, dont les « exploits » dépassèrent largement le strict cadre du sport automobile. Les Anglais ont une expression pour désigner ce genre de caractère : il était « bigger than life ». 

A ce dernier égard, l’épilogue de cette course mérite également d’être raconté. Dans la soirée, après la remise des prix et tout à la joie de sa victoire, Innes Ireland se promena en voiture dans les rues de la ville avec un ami. Ce dernier, très en verve, fit éclater des pétards, troublant la pesante quiétude germanique qui succédait à cette époque à la traditionnelle extinction des feux à 18 heures. « Les pétards faisaient un bruit formidable, et comme nous roulions assez vite, on se serait cru à Chicago dans les années 20. » 

 Ensuite, de retour à son hôtel, il eut une querelle avec le gérant qui voulait fermer le bar à 22H30, alors qu’il souhaitait continuer d’arroser sa victoire avec une bande d’amis. « Il n’était pas question, me semblait-il, d’aller au lit sur une note aussi ridicule et, comme le bar de l’hôtel était fermé, nous avons décidé d’aller faire une promenade. Mon compagnon s’est remis à lancer des pétards qui, dans les rues relativement calmes, provoquaient de formidables explosions. » (6)  

Au final, le gérant de l’hôtel porta plainte auprès de la police. L’affaire de ce Grand Prix de Solitude fit grand bruit, fut rapportée par la presse, évidemment amplifiée et déformée. Il fut même question de lui retirer sa licence de pilote pour l’empêcher de participer au Grand Prix d’Allemagne au Nurburgring. « Le bruit courait que j’étais arrivé ivre dans un hôtel de la région, et que, ayant échoué sur le toit, j’avais déchargé un pistolet en l’air en exigeant la reddition des habitants de la ville. »

Innes Ireland conclut, avec un humour mêlé d’un vrai regret : « C’était malheureusement inexact, car c’eut été une merveilleuse histoire à raconter. »   

René Fiévet


Notes

1) L’article de Denis Jenkinson dans MotorSport Magazine peut être consulté sur ce lien (www.motorsportmagazine.com/archive/article/september-1961/29/the-solitude-grand-prix-2). Son commentaire est dithyrambique : à le lire, il semble bien que ce fut la course la plus passionnante à laquelle il avait jamais assisté.

(2) Article de David Tremayne dans MotorSport Magazine de décembre 1993 : « A very fine fellow … Innes Ireland » (www.motorsportmagazine.com/archive/article/december-1993/29/a-very-fine-fellow).

(3) Blog de Peter Windsor (https://peterwindsor.com/tag/solitude/).

(4) Néanmoins, Peter Monteverdi fera un retour en F1 en 1990, cette fois-ci comme investisseur. Suite aux déboires techniques et financiers de l’écurie Onyx, il racheta l’écurie et la rebaptisa Monteverdi. Mais ce fut un échec.

(5) Entretien avec Peter Windsor publié dans Classic Courses (« Chris Amon par lui-même » – 15 septembre 2016).

(6) Témoignage tiré du livre All arms and elbows écrit par Innes Ireland (Pied à la planche, dans la traduction française publiée dans la collection Marabout en 1967). C’est un livre « culte », que connaissent bien tous les passionnés du sport automobile de cette époque. Une troisième édition est parue il y a une quinzaine d’années (Mercian Manuals Ltd, Coventry, 2005) dans laquelle figurent, paraît-il, des passages qui n’existaient pas dans la première édition. On est curieux de savoir de quoi il peut s’agir : ses relations avec Colin Chapman ou Jim Clark ? Ou des frasques inavouables désormais couvertes par le délai de prescription ? Mais je renonce à le savoir, car le prix est vraiment prohibitif (environ 130 euros !).

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René Fievet

Né en 1952, économiste de formation, René Fiévet vit à Washington DC où il est fonctionnaire international. Dès son plus jeune âge, il a été passionné par les courses automobiles, notamment en lisant les histoires de Michel Vaillant. Il a appris à lire avec « Le pilote sans visage ». Mais vivant à l’étranger dans sa jeunesse, en Extrême Orient et en Afrique, il a plus rêvé le sport automobile qu’il ne l’a vraiment connu. Ce qui arrange bien les choses quand il s’agit d’écrire sur le sujet. Comme tous les passionnés qu’on rencontre dans Classic Courses, René Fiévet pense évidemment que « c’était mieux avant ». Mais à force de répéter ce qui est pour nous une évidence, on risque de passer pour un vieux con. Alors, pour faire taire les sceptiques, les convaincre que le « c’était mieux avant » n’est pas une impression, ni même une opinion, mais une vérité solidement établie, et vérifiable, il faut transmettre quelque chose de ce passé révolu. Et comment transmettre autrement qu’en écrivant ?

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Pierre Ménard

Belles images que je ne connaissais personnellement pas d’un circuit passé dans l’oubli. C’était un tracé difficile, un mélange du Nürburgring, pour les virages aveugles et le dénivelé, et de Spa, pour la très longue descente vers Schatten. Merci René.

Olivier Favre

Oui, merci René. Et je confirme : notre passage sur ce circuit il y a une dizaine d’années nous a laissé de durables souvenirs. Même à vitesse raisonnable dans une voiture d’aujourd’hui, nous avons compris pourquoi ce superbe tracé était à la fois apprécié et respecté, voire craint par les pilotes.

richard JEGO

Hélas il n’y a plus de nos jours ,et dirai-je depuis James HUNT ,e pilotes comme IRELAND . Et ça manque à une F1 aseptisée qui ne connait plus que les gros mots des très vulgaires Bottas le finlandais ou Max le batave .

Albert

….Parait qu’un certain Yuki Tsunoda , le jap ( un paradoxe! ) ait aussi de ces aptitudes.

richard JEGO

Effectivement , mais j’avoue une certaine indulgence pour ce jeune qui débute en F1 , n’a certainement jamais appris l’anglais à l’école contrairement au batave et au finlandais et dont la connaissance de la langue de Shakespeare doit se limiter à peu de mots dont hélas celui là .

Albert

Merci René de ce partage , plus que des pépites cela devient ( pour moi ) une addiction que je repasse inlassablement ( avec arrêt sur image) pour mieux saisir chaque particularité ; humaine , technique , et d’ ambiance d’une époque , d’un monde , qu’alors âgé d’une dizaine d’années j’ignorais encore totalement.

Linas27

C’est bien le virage de Muizon sur la première photo, et à Reims Ireland lors de son incursion hors piste fut moins inspiré que sur le circuit de Solitude.

Laurent Riviere

C’est intéressant de découvrir des documents concernant le GP de la Solitude que nous rapporte René Fievet. Cette course était peu médiatisée à l’époque car se déroulant pendant les vacances et elle n’avait pas d’enjeu particulier hormis pour Porsche qui courait dans son jardin. Cela ne réussit pas pour autant à la marque de Stuttgart car Von Trips sur le proto qui préfigurait la Ferrari Sharknose de 1961 l’emporta en 1960 cette victoire ne fit pas les gros titres de l’Equipe mais indiquait l’avance prise par la Scuderia pour la Formule 1500.