Comme les habitants d’Antraigues, Albert et Yvonne Jouanny accueillaient il y a cinquante ans un réfugié poétique qui leur suggérait d’ouvrir un restaurant. Ainsi naquit « La Remise », étape de la gastronomie ardèchoise et point de passage obligé du Rallye de Monte Carlo, entre Moulinon et Burzet. Le seul restaurant au monde où peuvent cohabiter un portrait de Jean Ferrat et une combinaison de Sébastien Loeb.
Samedi dernier, Yves Jouanny, engagé au Monte Carlo historique sur une Lancia 1600 HF ne pouvait être aux fourneaux. Marc Canonne – ex Nice Matin – et Jean – Louis Filc – Rmc info – ont donc pris les choses en mains. Avant de convier les bonnes volontés à se mettre en cuisine, ils ont pris le temps d’inviter tous les amis de la « maison », et parmi eux, plusieurs anciens vainqueurs du Rallye pour une mémorable soirée d’anniversaire.
Olivier Rogar
Monte -Carlo Historique à Antraigues
« Tout ce que j’aime » (*)
« Tout ce que j’aime
Tout ce que j’aime mène à demain »
L’arrivée à Antraigues se fait après quelques belles courbes, la nuit est là, le village semble dormir mais les lumières brillent autour de la Remise. Il y a déjà du monde, beaucoup de monde, tout le monde ! Il faut se résoudre à pousser la porte…Ah, le type de service au bar ressemble à François Chatriot… En salle avec le champagne ce pourrait être Denis Giraudet…, la petit blonde qui se marre, mais c’est « Biche » ! Ari Vatanen discute avec la famille Jouanny… Jean- Pierre Nicolas et François Delecour animent une masse compacte de « piliers » qui donnent du travail à Chatriot … au hasard d’une déambulation difficile apparaissent des gens de l’ACM, des journalistes, Bruno Saby, Tchine, Alain Mahé, Edmond Simon, un Jean-Luc Thérier venu en famille ET avec Lili Moulin, des cuistots en grande tenue et les amis… Si les absents sont regrettés, il se dégage des présents, une chaleur et une simplicité desquelles on n’a plus l’habitude.
Une personne que tous semblent connaître retient l’attention, dans la salle, au bar, en cuisine, elle a l’œil – humide – à tout, le sourire aux lèvres et le verbe convaincu. C’est Yvette. La sœur d’Yves. Présente, au début, après et maintenant… Fébrilité et émotion.
« La fête aux copains » (*)
« C’est la fête ici et là, c’est la fête à mon âme».
Et c’est bien de çà dont il s’agit lorsqu’avant de diner, Bruno Saby rend hommage à Jean-François Fauchille qui vient de disparaître.
Les cuisiniers se sont surpassés, gratte palais, terrine de lapin agile (Marc Canonne) , foie gras du Périgord (Jean Michèle Gauclère), risotto aux cèpes (Jean-Louis Filc) , fricassée de volailles aux morilles et au vin jaune (Jean-Paul Passot), vin rouge « Domaine Garance » (Jean-Louis Trintignant)…
Les histoires fusent, les convives se lèvent, vont discuter d’un table à l’autre ; de temps en temps un Jean Luc Thérier en grande forme aboie à son ancien compère Jean Pierre Nicolas « Nicolas, les notes ! », « Biche », c’est plus fort qu’elle, aide au service, entre salle et cuisine. Vous dirai-je que cette table est aussi partagée par la célébrissime Lili Moulin, Patrick Tambay et le neveu Jouanny qui nous raconte l’histoire du restaurant et de ses célèbres convives. Ferrat les beaux jours venus y étant rejoint par Brel, Brassens et d’autres…
L’arrivée très applaudie mais impromptue d’Yves Jouanny va nous permettre de comprendre cette émotion tellement palpable mais dont on ne connait pas la raison. Yves explique qu’il doit sa présence parmi nous à son abandon suite à la rupture d’un cylindre sur la Lancia… puis il retrace le parcours de sa famille, sa reconnaissance envers tous ceux qui l’ont accompagné et enfin, sa nouvelle vie. Il la conçoit sans les obligations que lui donne son établissement. Les enfants ne sont pas preneurs. La Remise va devoir se créer un futur autrement. Inutile de préciser que ses yeux brillent. Ne parlons pas de ceux d’Yvette .
Mais que serait « La Remise » sans ses tartelettes aux pommes ? Tartelettes aussi célèbres que les pilotes du Monte Carlo auxquels elles ont été offertes pendant des décennies lors du passage à Antraigues ?
Le « Concours de la Tartelette d’Or », doit récompenser le savoir faire de ceux – nombreux – 11 si j’ai bien compté, qui pendant l’après midi, se sont appliqués à saisir toutes les subtilités de sa confection dans les cuisines du restaurant.
Les jurés sont impliqués ! Ari Vatanen prudent, François Delecour et son copilote Dominique bien concentrés, mais Jean-Pierre Nicolas et Jean-Luc Thérier en plein extase nous font sans le savoir une scène des « Tontons flingueurs ». Normal , « y’a d’la pomme !…. ».
Belle dégustation en tout état de cause. Il y a eu un vainqueur, Mais j’ai oublié le nom de l’élu…, désigné par consultation des jurés, sous contrôle de « Maître Fougnasse », huissier de justice à Bédarrieux, assisté du « Colonel de cavalerie et de réserve Louis Tizac de lapouyade de Sabrejoie ». Tout était prévu vous dis-je !
Peut – être pas le tour de chants et histoires drôles improvisé de Edmond Simon, Jean-Pierre Nicolas, Jean-Luc Thérier et Marc Canonne. Ce dernier interprétant un impérissable et irrésistible Bambino. Jean-Louis Filc dédiera le beau poème « Le mot et la chose » à une Yvette Jouanny branchée en alternatif entre rire et larmes. Si certains abandonnaient les hostilités après une réinterprétation collective et chaleureuse de « La Montagne » (*), d’autres poursuivaient jusque tard dans la nuit. Nous ne dirons rien !
« Au point du jour » (*)
« Encore un jour qui vient au monde dans le premier moteur qui gronde »
Pas tous les jours qu’on peut croiser et discuter avec Tambay, Vatanen, Giraudet ou saluer François Delecour et ses copains au petit déjeuner…. pris à l’hôtel de Vals les Bains.
Ce matin le rallye est reparti. Il traverse Antraigues et bifurque vers le Burzet une cinquantaine de mètres avant « La Remise ». L’intendance est impeccable. Yvette est bien échauffée, dos légèrement incliné, genoux souples, elle est approvisionnée par une assistance dédiée à la cause de la tartelette ; c’est mains pleines et bras tendus qu’elle fonce vers les voitures, interpelle les concurrents et se glisse en partie dans l’habitacle pour y faire sa distribution.
Elle se doit tout de même d’être prudente, certains d’entre eux jouent la gagne et foncent sans un regard pour l’assistance, d’autres encore, se demandent ce qui se passe et d’autres enfin sont surtout médusés d’être salués par leur compatriote de Champion du Monde, Ari Vatanen. Difficile d’imaginer que la tradition de la tartelette d’Antraigues ne soit pas connue de tous les concurrents…
Sont ils le moins du monde conscients de la densité de champions qui peuplent ce petit carrefour, conscients d’être observés par Saby, Vatanen, Giraudet d’un côté, Biche de l’autre, Simon et Thérier un peu plus loin, Tambay et Delecour … Peut-être ne vaut – il mieux pas. Certains ont calé….
Les gendarmes font un peu la circulation, sermonnant de temps en temps un concurrent un peu pressé ou maladroit. Les anciennes et les modernes se croisent sur un pont trop étroit surplombant la Volane, générant parfois un embouteillage d’époque, un embouteillage que ne dédaignerait pas un Thierry Dubois.
Biche explique que pour co-piloter, il lui faut être en confiance. Elle préfère un pilotage en trajectoires, fin et précis. Un pilotage de vitesse pure, pas un pilotage désordonné ou brutal. Elle doit être en sereine pour pourvoir faire correctement son travail de co-équipier et annoncer les notes avec le bon tempo. En général, un petit kilomètre parcouru avec le pilote lui suffit à se forger une appréciation.
Patrick Tambay rappelle à François Delecour leur joute journalistique, par « l’Equipe » interposée qui date d’une vingtaine d’années. Cela avait valu au pistard d’être placé par le rallyman dans la catégorie des gosses allant jouer au sable dans les dunes du Sahara ( Paris Dakar) et à l’autre de rétorquer que faire des batailles de boules de neige ( Rallye Monte Carlo) ce n’était guère reluisant si on se plaçait de ce point de vue. Tambay , jeune Volant Elf avait fait le Monte Carlo en 1973 sur une R12 Gordini aux couleurs de RMC et fini très honorablement dans les 20 premiers.
Quand la troisième Autobianchi bleue de l’Ecurie Chardonnet est arrivée, on se disait qu’elle allait à peine freiner pour les tartelettes et filer vers le Burzet. Il n’en n’a rien été. Daniel Elena, l’équipier nonuple Champion du Monde des Rallyes s’est simplement garé. Il est tranquillement sorti dire bonjour à ses copains et fumer une cigarette. Il est reparti après une petite pose de cinq minutes au cours de laquelle il a même eu de la disponibilité pour signer des autographes. Qui n’ont jamais si bien porté leur nom.
« On ne voit pas le temps passer » ( *)
« Je n’ai pas le coeur à le dire »
Les derniers concurrents passent vers 13h30. Petit à petit les spectateurs ont regagné leurs logis ou leurs voitures, les stars sont parties vers d’autres destinations. mais Yvette est toujours là. Fidèle au poste. Débordante d’énergie. Elle a du mal à se dire que c’est la dernière fois à la Remise…. peut-être. Nous aussi.
Photos @ Olivier ROGAR
* : Titres de chansons de Jean Ferrat.