6 octobre 1973 – L’été indien des Trente Glorieuses

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En octobre dernier est paru un livre qui n’est pas consacré à la course automobile, mais qui en parle. Et qui en fait même son point de départ pour revenir sur une époque vieille de cinq décennies.

Olivier Favre

J’ai déjà eu l’occasion de dire sur ce site à quel point j’ai été et reste frappé par l’extraordinaire simultanéité de la mort de François Cevert avec la guerre du Kippour, cause directe du premier choc pétrolier qui a mis fin aux Trente Glorieuses. C’est pour moi l’exemple type d’une synchronicité, telle que le psychiatre suisse Carl Jung la définissait : la coïncidence temporelle de deux ou plusieurs événements, dont la relation ne relève pas de la causalité, mais d’une association par le sens.

Début décembre j’ai appris par hasard que je n’étais pas le seul. Xavier Charpentier a lui aussi été marqué par ce parallèle. Au point d’en faire un livre : 6 octobre 1973, l’été indien des Trente Glorieuses (Editions Plein Jour).

Je ne pouvais pas ne pas l’acheter.

L'été indien des Trente Glorieuses

C’était l’automne, un automne où il faisait beau

Xavier Charpentier avait 9 ans en ce début d’automne 1973. Et, ainsi que débute le texte de la 4e de couverture, « Il est des dates qui marquent l’existence d’un enfant de 9 ans comme elles marquent celles de millions d’hommes et de femmes ».

C’est donc en tant qu’enfant qu’il a vécu la mort de François Cevert. Et c’est en partant d’un récit de l’accident fatal (pour autant qu’il puisse être raconté, en l’absence presque totale de témoins oculaires), qu’il entreprend une plongée spéléologique dans ces premières années 70 depuis longtemps enfuies. Alternant ses souvenirs d’enfant et les pépites récoltées dans la mine des archives de tous ordres (journaux, livres, émissions télé, films, …) de ces années-là, Xavier Charpentier raconte une fin. Celle de ces Trente Glorieuses qui s’achevaient sans en avoir conscience. Comme il l’écrit, il a voulu comprendre « à quoi ressemble un jour qui a l’air comme les autres, alors qu’il est un dernier jour ? ».

Eté indien
François Cevert, Watkins Glen 1973 – © DR

Avec François Cevert en filigrane de l’ouvrage, au fil des pages l’auteur mélange des considérations  tantôt ironiques sur des publicités de l’époque, tantôt poignantes sur le courrier du cœur du magazine Elle. Il s’étonne des annonces au mot de Nice-Matin, insère des brèves et faits divers d’époque sans commentaires. Il évoque aussi ses propres souvenirs d’enfant découvrant le tout neuf aéroport de Roissy avec sa mère ou le trou des Halles avec son père. Et la guerre du Kippour bien sûr, ce point de bascule entre deux ères.

Aujourd’hui je suis très loin de ce matin d’automne

Avec en fond sonore Aladdin Sane et Dark side of the moon, on y croise pêle-mêle Fernand Raynaud qui se tue avec sa Rolls huit jours avant Cevert. Georges Pompidou qui ne saurait s’exonérer d’une visite au Salon de l’auto. Jean Royer, ministre en guerre contre les hypermarchés. Jacques Mesrine qui s’évade encore. Nina Rindt et son chronomètre à Monza. Et Patrick Modiano, Gisèle Halimi, Pierre Messmer, Jacques Chancel, Julien Clerc, Céleste Albaret (normal pour un livre à la recherche d’une époque perdue), Rabbi Jacob et Danielle Cravenne, …

Trente Glorieuses
Georges Pompidou, entre Jean Rédélé et Pierre Dreyfus (PDG de Renault), en visite au Salon de l’Auto 1971 – © Renault Communication

En cette fin des Trente Glorieuses, on donnait des petits noms poétiques aux autoroutes par voie de consultation publique. Consultation organisée par un Ministère de l’aménagement du territoire. Il est remplacé aujourd’hui par un Ministère de la cohésion des territoires (au pluriel). Le choix des mots n’est pas innocent, l’auteur le remarque fort justement.

A cette époque on parlait encore d’expansion, « ce mot magique pour dire la croissance et tout ce qui va avec, le progrès, le bien-être, la liberté de prospérer, les désirs assouvis, le confort, l’ascension sociale, les projets qu’on s’autorise parce qu’on sait qu’on pourra les réaliser. » Le Club de Rome avait bien sorti en 1972 un premier avertissement, le rapport Meadows sur les limites à la croissance. Mais qui s’en souciait réellement ?

A cette époque on s’extasiait devant la Citroën SM, son style avant-gardiste et son moteur Maserati, promesse de vitesse luxueuse. Y compris dans Okapi. Imagine-t-on aujourd’hui un dossier spécial sur un modèle ou une marque automobile dans un illustré pour la jeunesse ? D’ailleurs, même le mot « illustré » est désuet …

Eté indien
La SM, luxe et bon goût des années 70 © DR

A cette époque les adultes croyaient encore que leurs enfants vivraient mieux qu’eux-mêmes. Aujourd’hui, c’est la collapsologie qui a le vent en poupe.

Il y a un an, il y a un siècle, il y a une éternité

Lisez ce livre, si vous voulez vous remémorer ces années 1970-73 qui furent les quatre dernières des Trente Glorieuses. « Les dernières avant que tout ralentisse, et que tout se complique et se mette à peser ». Des années qui s’éloignent de plus en plus dans le rétro, à mesure que disparaissent leurs figures emblématiques. Giscard, Pierre Cardin, Guy Bedos, Michel Piccoli, Claude Brasseur, Robert Herbin, Christophe, Ennio Morricone, Sean Connery, … le millésime 2020 a fait sa moisson de DNF bien au-delà du monde de l’automobile. Encore quelques années et il n’y aura plus personne pour se souvenir de cet été indien.

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Olivier Favre

Le goût de l’automobile est un atavisme familial transmis par mon père, qui l’a manifesté autant à l’échelle 1 que par les Dinky Toys. Mais l’intérêt pour la course est ma spécificité et j’y suis venu très tôt par les miniatures Solido des 24 Heures du Mans, Ferrari 512 M, Matra et autres Porsche 917. Après le jeu sur les tapis est venu le temps de la collection et du modélisme, de l’abonnement à Sport-Auto puis à Auto-Hebdo. Parallèlement, mes études à Sciences-Po ont confirmé mon intérêt pour l’Histoire et renforcé ma confiance rédactionnelle. Une fois trouvée ma voie professionnelle dans la fonction publique territoriale, j’ai voulu réunir tout cela et écrire sur l’histoire de la course automobile, celle que je n’ai pas vécue, celle que j’aurais aimé vivre. C’est ainsi que j’ai collaboré à Automobile Historique pendant trois ans. Puis sont venus Mémoires des Stands et le magazine Autodiva, qui me permet de garder le contact, précieux pour moi, avec le papier. Et enfin Classic Courses depuis 2012.

Olivier Favre
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Linas27

Il restera tout ce qui a été écrit pour ceux qui sont attirés par le souvenir… Les hiéroglyphes des trente glorieuses…C’est étonnant comme cette période délicieuse et parfois tragique laisse des empreintes précises à ceux qui l’ont vécue. Le lundi suivant le 6 octobre je sortais du lycée à 15H. J’ai passé deux heures assis sur un banc en attendant mon bus à décortiquer les dernières pages de l’équipe… La fin d’une époque légère…

Olivier Rogar

1973, j’avais 12 ans. L’année où j’ai compris qu’en dehors de la famille il y avait aussi un monde. Découverte des groupes anglais. Du papier peint à grosses fleurs et des Are Krishna qui se baladaient nu-pieds à Aix. Je me souviens parfaitement de la guerre du Kippour. Puis de la mort de Cevert. Tout les copains en parlaient à l’école. Hasard ou produit de l’inconscient, ma première voiture datait de 1973. Une Peugeot 104 corail en 1982. Ma première voiture ancienne également. Une 911 2.4s jaune. Des couleurs très 70’s qui resteront à posteriori une des marques de cette… Lire la suite »

Linas27

Perception toute relative en effet, guerre du Vietnam et …d’Algérie … Alors gamin je percevais ce trouble latent dans le milieu familial quand on parlait de mon frère qui a passé plus de deux ans sous les drapeaux en Afrique du nord . Comment parler de « glorieuses » dans ce contexte? Il est revenu ce qui n’est pas le cas de beaucoup d’autres…

richard JEGO

A chacun son époque préférée ou glorieuse selon son age : elle correspond généralement à ses 18 ans à 21 ans , un peu plus ou un peu moins , période ou l’on était jeune alors qu’en 2020 on est senior . Pour moi ce fut 1965 à 1974 : mai 68 au milieu , En F1 LOTUS qui passe aux couleurs des cigarettes Players puis JPS avant que BRM ne devienne Marlboro et Mclaren Yardley . En protos : 67 LE MANS du siècle puis les aventures GULF GT 40 , PORSCHE et le triplé MATRA . En rallye… Lire la suite »

Patrice Vatan

Le livre de Xavier Charpentier – que je ne connaissais pas et que chronique fort à propos Olivier – s’enracine dans le background incomparablement riche de ces années-là, formidable terreau. C’est ce qu’à mon modeste niveau j’essaie de faire en tentant d’insérer le fait automobile dans un contexte socio-culturel donné. On rêve alors du grand livre, du grand film qui en germerait…

Dominique LHOMME

J’avais 21 ans (depuis 8 jours) et je me souviens parfaitement de cette date du 6 octobre 1973, et elle reste gravée dans ma mémoire, associée à la mort de François Cevert et à la guerre du Kippour. Je travaillais ce samedi-là, et en débauchant à 20 heures un collègue qui connaissait ma passion est venu m’apporter la nouvelle. Sur le moment, je n’ai pas eu de réaction, comme si j’avais intégré l’idée que c’était le destin d’un pilote de course. Par la suite, j’ai réalisé combien il allait manquer, le vide qu’il laissait et ce qu’il avait apporté à… Lire la suite »

Lebosco

Je suis né le même jour et je n’oublie pas le 7 Avril 68…

Linas27

Encore un témoin des Trente Glorieuses qui s’en est allé …Jean Graton-M.Vaillant aujourd’hui…

Emmanuel Lacherie

et oui, l’une de mes grandes sources d’inspiration en tant que passionné de course, de dessin et de BD 🙁

Patrice Lafilé

Tous d’abord Meilleurs Voeux à Toute l’équipe de Classic Courses. Oui une bien étrange Collusion que ce 6 Octobre 1973, le début du Crépuscule des trentes glorieuses et la disparition brutal d’un être semblant appartenir à chacun de nous : François Cevert . A titre personnel, concernant François Cevert, plus je cherchais à comprendre mon chagrin et moins je savais……Je sais que je ne saurais jamais mais ca je le sais …..Comment ne pas oublier, Jean Pierre Berthet évoquant la guerre du Kippour ce 6 octobre 1973 sur 24 Heures sur la Une et enchainé par cet autre évocation :… Lire la suite »

Pierre Ménard

Octobre 1973, c’est la fin de l’innocence. J’avais seize ans et, je ne le cache pas, alors très peu d’attrait pour le sport automobile (c’est venu un peu plus tard). J’étais bien plus fasciné par le rock venu d’outre-Manche et, avec le recul, je m’aperçois que cette époque a sonné le glas d’années « magiques » : après 1975, plus grand-chose de vraiment excitant, à mon goût. Heureusement, le sport automobile a continué à nous offrir de fort beaux tableaux par la suite. Mais il est incontestable qu’il a basculé à ce moment précis dans une autre ère, plus technologique, plus professionnelle,… Lire la suite »

René Fiévet

Je pense qu’il va falloir que je prenne mes distances avec Classic Courses. On n’y rencontre plus que des vieux cons, qui rabâchent leurs vieux souvenirs et racontent leurs vieilles histoires. Oui, moi aussi je suis un vieux con ; mais j’essaye de ne pas le faire savoir et de donner le change. J’entends rester un participant actif, crédible, et écouté (à défaut d’être influent) dans la société d’aujourd’hui, tellement enthousiasmante.

Olivier Rogar

René, l’art subtil du second degré 🙂

Daniel Gautiez

Avec mon soutien, Monsieur Fiévet, et si vous permettez ma sympathie.

Olivier Favre

Alors René, on joue le rôle du « party crasher » ?

René Fiévet

Absolument ! J’ai trouvé que Richard Jego était un peu défaillant sur ce coup.

J.P. Squadra

Devons-nous craindre (ou espérer !) que la période actuelle qualifiée de « crise sanitaire » ( plus globale à mon sens) représente elle aussi une rupture comme en 1973 ?
Par exemple fin 2021 Lotus arrêtera la production des Elise, Exige, Evora pour envisager un modèle électrique…

richard JEGO

Je pense que c’était déjà prévu depuis de nombreuses années pour cause de soi disant réchauffement climatique . Ainsi BOJO a déjà annoncé qu’on ne pourra plus acheter de véhicules à moteur thermique après 2030 au UK .Les normes anti pollution tuent tous les petits roadsters : c’est un miracle que MAZDA continue de produire et vendre des MX5 mais pour combien de temps encore ? L’Evora est un bide et LOTUS n’a jamais gagné d’argent avec les Elise et Exige : la crise est un excellent mauvais prétexte pour arreter . Par ailleurs les grandes villes se boboisent à… Lire la suite »

Olivier Rogar

Je referme le livre « Les ronds rouges arrivent » de Jean-Marc Chaillot, concernant la montée en puissance de Elf. Son dernier chapitre est intitulé  » Ma derniere année de publicitaire et la fin des « années soleil » (1973).
L expression « années soleil » étant de Jackie Stewart.

Albert

Oui , le rond rouge est un soleil …..du crépuscule !