10 mars 2016

F1 Indian Palace

J’avais gribouillé les quelques lignes qui suivent en revenant du premier Grand Prix de l’Inde, disputé le 28 octobre 2011. Puis  je les avais totalement oubliées. Me permettrez-vous de les livrer ici ? Elles racontent des journées dont je garde un joli souvenir. C’était un projet d’envergure, le circuit Buddh était l’appendice d’un immense chantier : l’autoroute menant de Delhi (la capitale) à Agra – où le majestueux palais moghol est un peu comme la Tour Eiffel de l’Inde, un monument connu dans le monde entier et fort fréquenté, en route donc pour le F1 Indian Palace.

Eric Bhat

En 2011 avec mes camarades de voyage, avant l’ouverture de l’autoroute, nous avons compté parmi les derniers touristes à serpenter pendant six heures vers Agra, sur une route minuscule, avec des vaches sacrées à tous les carrefours et des bus calcinés à foison, sans rien dire de la foule : la vraie Inde grouillante. Inutile de préciser, à mon grand chagrin, que la colonie de la F1 est restée majoritairement calfeutrée dans son hôtel lors de ce GP, rebutée sans doute par la poussière et la pauvreté. L’Inde, c’est unique : des comportements  espiègles, un sourire permanent, des couleurs de feu, une odeur épicée. C’est mon bonheur annuel, et il passait cette année-là par le Grand Prix.

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Voilà que Thibault  Larue, le mister F1 de Sport-Auto, et le photographe Bernard Asset m’ont extrait de mon nid d’aigle parisien pour me traîner au premier GP de l’Inde, fin octobre 2011. Jacques Laffite est toujours là. Notre Jacquot national  a troqué le volant  pour le micro et n’a rien perdu de sa bonne humeur. A Delhi, j’ai été invité à suivre les essais qualificatifs dans la cabine de TF1. Evidemment je n’avais pas le bon pass. « T’en fais pas, me dit Jacques, on va prendre un café ! » J’ai vite compris pourquoi. Son café bouillant à la main, Jacques fait mine de trébucher sur la moquette et fonce tête baissée vers le gardien du couloir. Le malheureux factotum s’écarte pour ne pas recevoir le café bouillant en pleine poire. Du coup je me jette dans l’escalier. Laffite me rejoint ravi : « T’as vu, faut être malin dans la vie ! »

Malin, Jacques l’est à nouveau chez Lotus, où il croise Jackie Stewart. Il le salue d’un jovial « Salut Papa ! » L’écossais ne s’émeut pas : « Hello, dear Jacques ! » Eberlué par ce jeu de parenté que j’ignorais, je soumets Jacques à la question. « J’ai les traits fins et anguleux comme Jackie, la même longueur de cheveux, et depuis mon accident à Brands Hatch la même démarche légèrement sautillante. Du coup, on me prend parfois pour Stewart. Je ne démens jamais. J’ai gagné six Grands Prix et lui a été trois fois champion du monde. Y’a pas photo ! » Jacques continue la déconne. Je me retrouve chez moi et c’est délicieux.IMG_3998

En Formule 1, on casse, c’est comme ça. C’est un monde qui vanne. C’est curieux, c’est ultra-sophistiqué, luxueux, élitiste à l’extrême, mais ça casse comme dans la cour de l’école quand nous étions des gamins. Comme je pratique l’Ayurveda, le photographe Eric Vargiolu que je n’ai pas vu depuis trente ans me balance malicieusement : « Alors il parait que tu pratiques la Lambada ! » Même raillerie amusée de la part de Pino Allievi, pilier de la Gazzeta dello Sport. Un monstre sacré lui aussi. Tout le week-end, il me taquine sur le thème : « Ma ! Eric Bhat fait de l’Ayurveda à Paris ! Je ne peux pas le croire, c’est la fin du monde ! » Evidemment Jean-Louis Moncet, sur TF1, éclate de rire, lui qui m’a surnommé l « le Fakir » ; ça brise je vous dis.

Et même Christophe Malbranque me moque à l’antenne : « Avec nous dans la cabine, Eric Bhat, en peine forme, il ne fait absolument pas ses 92 ans ! » Chameau… C’est la Formule 1 potache comme j’aime.

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La veille des premiers essais, tandis que la lumière décline déjà, un moteur est démarré dans un stand et troue le silence. Cet aboiement rauque et chaud est reconnaissable entre mille. Un moteur de F1 prend vie ! On échange un clin d’œil complice avec Thibault. C’est un moment magique, typique de la vie des paddocks, ça n’a pas changé.

Mais j’ai un choc en entrant dans la salle de presse.  Là on est dans le troisième millénaire. C’est mieux qu’une salle de cinéma. Quatre cent places au bas mot, et un écran géant. Chaque journaliste peut brancher son ordinateur. L’air est climatisé, à la limite du glacial. Franchement ça change des fournaises brouillonnes dans lesquelles nous tabassions nos machines à écrire ou télex,  nullement gênés par un vacarme  invraisemblable.

Je vous passe les détails de quelques rencontres, le gin-tonic offert en louce-dé par l’ingénieur Patrick Head qui terminait sa carrière chez Williams. Les trois fois où l’on m’a présenté au team-manager Eric Boullier  chez Lotus. « Avec qui venez-vous demain ? » m’a-t-il lancé amusé. La vanne de Jean Todt avec qui nous eûmes des mots jadis : « Comment ça marche, ton restaurant indien ? » (Vanne récurrente, qu’il m’a resservie devant le même Thibault Larue à l’enterrement de Jean-Pierre Beltoise).IMG_3938

J’insisterai plus sur les stands. Là, je dois dire que Bernie Ecclestone a réussi son coup. On trouve sa patte partout. Ce sont de vrais laboratoires, des salles d’opérations,  les monoplaces livrées aux bistouris. Des écrans partout. Le sol est immaculé, on lècherait par terre. La lumière est feutrée, tamisée. Pendant tout le Grand Prix, j’ai pensé à une anecdote d’antan. Le jour où il a racheté l’écurie Brabham, Bernie Ecclestone a fait un tour dans les ateliers, et il a viré rageusement tout ce qu’il y avait sur les établis. Il voulait des ateliers d’une cleanerie absolue. Pas un outil qui traine, par un bout de sandwich ni une tasse de café vide nulle part, aucune trace de cambouis ni de calendrier de femmes nues. La Formule 1 n’est plus un monde d’artisans ou de super-garagistes doués. C’est un laboratoire de recherche avancée.

Quelle tension au départ, comme jadis et plus encore, j’avais perdu l’habitude, quand tous les moteurs se mettent à hurler en même temps ! Les tympans sont vrillés, la terre tremble, on a le corps entier qui vibre, jusqu’au bout des dents. Le cœur bat une chamade du diable, les neurones s’affolent. Pas la peine de hurler, on n’entendrait même pas le son de sa voix. Ces secondes de jouissance sont si fortes ! La Formule 1 est éternelle.

 

Eric Bhat, Fakir ex-press

Illustration 1 © DR
Illustrations 2,3,4,5 © Eric Bhat

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