Fiorano 7 septembre 1976
Niki Lauda depuis son dramatique accident du Nürburgring est passé par toutes les phases auxquelles un grand brûlé peut être confronté. Malgré cela, depuis sa chambre d’hôpital, il a continué à manager sa saison.
Jean-Paul Orjebin
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Un remplaçant pour Lauda
Contre l’avis des médecins, le racer qu’il était avait la volonté farouche de reprendre la compétition au plus vite, sans doute aiguilloné par les manœuvres de Ferrari pour le remplacer. Il sait que dès le soir du 1er aout, Enzo Ferrari ordonnait à Audetto de lui trouver un remplaçant. Le premier contacté sera Emerson Fittipaldi qui refusera la proposition, totalement impliqué dans l’écurie Copersucar.
Le deuxième contact n’aboutira pas plus. Lauda, dans son lit de douleur garde toute sa lucidité et oppose un véto formel à la venue de Peterson. Il imagine que ce talentueux remplaçant pourrait rester chez Ferrari la saison suivante. De facto il remplacerait son coéquipier Regazzoni. De l’hôpital, il contacte Gianni Agnelli. Ce dernier fera son « avocat » auprès du Drake pour abandonner cette piste. Ce sera Reutemann qui signera. Ecclestone investissant ainsi sur l’appui que Ferrari pourrait lui accorder dans le futur.
Lauda accepte la venue de l’Argentin. A condition de pouvoir participer au GP d’Italie et de faire au préalable un essai privé à Fiorano. Accordé. A partir de là, Niki a un seul objectif : être prêt pour Monza.

L’épreuve de Fiorano
Comment l’info est parvenue aux 10 000 tifosi accrochés dès l’aube aux grillages qui entourent le circuit de Fiorano ? Mystère. Mais ils sont venus, ils sont tous là, ce mardi 7 septembre. Curieux et enthousiastes de voir les premiers tours de roues de Lauda revenu d’entre les morts.
Le jeune Leo, 16 ans journaliste en herbe, a mis un gros quart d’heure à bicyclette pour faire les 7 km qui séparent Sassuolo, où il habite, de la grille de Fiorano. Franco Gozzi le dévisage, le reconnait et lui accorde d’entrer. « Diventerai bravo, entra pure » « Toi tu deviendras un bon, entre donc » lui dit-il. Une bonne gueule, un peu de culot, deux passages à TeléSassuolo, une chaine locale naissante et trois mots de patois modenese étaient dans ces années-là aussi utiles qu’un brassard IRPA à Maranello.
9h30, Lauda était déjà là, sa combinaison semblait flotter sur son corps très amaigri. Leo retint un geste de recul lorsqu’il aperçut le visage brulé de l’Autrichien. Un large bandage couleur chair autour du crane, caché en partie sous l’éternelle casquette rouge. Il veut prouver aux médecins son aptitude à courir à Monza, dont les essais officiels sont dans trois jours.

Il enfile son casque, du même type que celui qu’il portait au Nürburgring , un AGV X1 Air. Pour l’occasion le rembourrage du casque avait été grossièrement modifié par un technicien d’AGV. Ceci afin de limiter les frottements et de préserver les zones les plus touchées par les brulures.
Un casque disparait
Gino Amisano, le patron d’AGV avait récupéré le casque du Nürburgring qui était dans un sale état. Pour la petite histoire, il a disparu un long moment pour réapparaitre lors d’une enchère Bonhams en 2024 puis retiré de la vente et rendu à Dainese le repreneur d’AGV.


Il faut rappeler que ni la structure du casque ni la jugulaire n’ont été endommagées pendant l’accident. Lors du premier choc contre le rail, le casque est resté sur la tête de ce malheureux Lauda, ce qui explique les traces de rayures et de brulures de la coque de l’AGV. Pourquoi s’est-il arraché lorsque la Surtees de Lunger le percute violemment ? L’explication est à la fois simple et absurde, AGV à cette époque ne fabriquait qu’une seule taille de casques et l’adaptait à la taille de tête des pilotes par l’épaisseur de la mousse. Lauda avait une petite tête, donc un casque avec maximum de mousse qui s’est comprimée lors des G encaissés au moment où Brett Lunger le percute, permettant au casque de glisser sous le menton sans que la jugulaire ne se déchire. Ce qui explique les brûlures au visage de Lauda alors qu’il n’était plus protégé.
Lors d’une interview en 2006 Lauda avouera regretter d’avoir, en 1976, choisi un casque AGV, à la fois léger et confortable plutôt qu’un Bell.

Lauda toujours rapide
Dans les stands de Fiorano, l’atmosphère est pesante, Audetto inquiet, Forghieri confiant, les mécaniciens efficaces, Leo… les larmes au bord des yeux. Lauda se glisse lentement dans sa monoplace, on le sangle, moteur, gaz, l’auto s’ébranle, tous les regards la scrutent.
Quelques tours effectués si lentement, que dans les stands on s’interroge du regard puis de plus en plus vite jusqu’à frôler les records précédents avec cette même 312 T2. Une trentaine de tours en tout. Lazare en terre Emilienne.
La monoplace rentre au stand sur un filet de gaz, on aide Lauda à s’extirper de sa voiture. Leo, aujourd’hui devenu Leo Turrini, journaliste reconnu en Italie pour son expertise en sport auto se souvient cinquante ans après de l’effroi ressenti en voyant des filets de sang couler le long du visage de Lauda lorsqu’il retira son casque à la fin des essais.
Lutter contre la bêtise aussi
Les journalistes italiens présents, on ne peut plus délicats, lui demanderont comment il envisage sa future vie avec son nouveau visage couvert de plaies, de croutes et son oreille aux trois quarts amputée. Il répondra sans barguigner qu’il préfère avoir son pied droit parfaitement fonctionnel. Certains réussiront malgré tout à le déstabiliser en lui demandant ce qu’en pense la Jolie Marlène qu’il vient d’épouser. Sa réponse sera plus hésitante, laissant imaginer un état psychologique fragile malgré le travail énorme de rééducation physique, mentale et diététique accompli durant les dernières semaines avec son physio Willy Dungl, à qui il doit en grande partie son retour à Monza.

Le lendemain de ces essais, Willy Dungl sera à ses côtés pour l’aider à préparer dans une forme de répétition théâtrale les mots et les attitudes que le champion devra avoir le jeudi devant la commission médicale chargée de statuer sur sa capacité à courir un Grand Prix. Ce sera une formalité.
Nous laisserons à notre ami Patrice Vatan le récit du retour extraordinaire et historique de Niki Lauda au Grand Prix d’Italie 1976, il excelle dans l’exercice.
Etienne Moity ne se trompe jamais
Trois Ferrari au départ ce 12 septembre, l’exceptionnel aurait dû nous conduire à Monza, mais Etienne Moity le rédacteur en chef d’Autohebdo nous ordonna de faire un papier d’ambiance sur le thème : Maranello à l’heure d’un Grand Prix, ce que nous fîmes. Nous ne savions rien de tout ce que je vous raconte aujourd’hui, encore moins des manœuvres politiques pour engager un remplaçant à Lauda, alors…croisant Enzo Ferrari à l’arrière du Cavallino deux heures avant le départ du Grand Prix nous nous sommes contentés d’échanger des banalités courtoises sans lui poser de questions… désolé.

