18e Daily Mirror RAC Rally.

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Machynlleth (Wales, Great Britain), le 17 novembre 1970 Waiting for the cars to come. https://bit.ly/3kDI7Vd

Venus en voisin de Llanwddyn où ils possèdent un hôtel gothique droit sorti d’un roman de Bram Stoker, le colonel Sir John Baines et Mrs Muir abîment leurs regards vers les lointains de la Snowdonia Forest. Ils ne sont pas là pour goûter cette terre faite de vallées profondes et de monts sombres, leur essence, leur unique raison de vivre, non ils guettent, programme en main, le passage des automobiles à la spéciale de Coed y Brenin du 18e Daily Mirror RAC Rally.

Patrice Vatan

La descente interminable louvoie entre les sapins enneigés, que borde sur la droite un ravin non protégé. La nuit tombe et le silence revient après que la Lancia Fulvia de Harry Källström et Gunnar Häggbom soit passée. Des Suédois, le RAC leur échappe rarement. Soudain quatre phares au ras du sol ouvrent une brèche dans l’obscurité. Mrs Muir reconnaît une Alpine au grognement rauque du 1600 cm3 gonflé par Mignotet à 160 CV. Etonnante Mrs Muir qui en remontrerait, 50 ans plus tard, à un Olivier Favre.

Le doigt sur la page qui répertorie les concurrents, le colonel Baines n’identifie pas le numéro 26 sur les flancs maculés de boue de la petite berlinette ramassée sur elle-même ; il saura toutefois au contrôle horaire de Machynlleth que c’étaient Jean-Luc Thérier et Marcel Callewaert, surprenants deuxièmes au classement général, qui arrivaient sur eux à fond absolu. Partant en crabe à cause d’une invisible plaque de vieille neige, l’Alpine frôle le précipice, le franchit, met ses deux roues droites en suspension dans l’air, sur au moins une distance de 40 mètres. L’image fugitive de Bip le coyote moulinant au-dessus du vide se forme dans l’esprit du colonel, aussitôt dissipée par Thérier qui parvient à redresser, repose son Alpine sur ses quatre roues montées en Dunlop Weathermaster, remet en ligne et s’évanouit derrière une bosse. Mrs Muir et le colonel Baines se regardent, médusés. Ils ont failli être les témoins impuissants de deux morts.

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The Wynnstay Arms Hotel à Machynlleth @ DR

Le Wynnstay Arms Hotel dresse sa typique façade chaulée dans la rue principale de Machynlleth, hâvre douillet qui expulse la nuit glaciale hors de ses murs d’un autre siècle. Tapissé de scènes de chasse au renard, agrémenté de coupes ternies du RAC, le salon d’honneur trouve sa justification dans un bar monumental où officie un gros barbu tirant à la chaîne des pintes de Watney’s et de Worthington. Le Western Mail du jour y est abandonné, une tache de bière souille le portrait du grand acteur gallois Naunton Wayne dont on annonce la mort. Un amoncellement de blousons Castrol, Dunlop et RAC Official forme comme un arbre de Noël avant l’heure.

Un grand type brun au maintien élégant de gentleman farmer se joint à l’attroupement autour de l’équipe officielle Alpine dont Thérier et Callewaert, flanqués de Jean-Pierre Nicolas et son coéquipier David Stone, sont les pôles. Sur son brassard de presse est écrit « Claude Savoye ». Il cogne sa pinte de pale ale au gobelet d’un café imbuvable que brandit « Papa », c’est-à-dire pour les gars de Dieppe, Jacques Cheinisse, le directeur sportif. Emule de Jean-François Rageys qui l’a coopté à Sport-Auto, Claude appartient à la grande lignée des Savoye que son père Jacques a popularisée comme importateur emblématique des Morgan. Thérier achève de raconter l’incident spectaculaire dans la spéciale de Coed y Brenin. Il avoue avoir eu peur, fait rare dans la bouche de cet acrobate né qui adore le pilotage à l’instinct et abhorre les reconnaissances. Et quand Callewaert ajoute qu’il voyait le faîte des sapins défiler par-dessous sa portière quand Jean-Luc avait mis deux roues dans le vide, l’assistance est parcourue d’un long frisson.

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RAC 1970 – Jean-Pierre Nicolas – David Stone. Alpine-Renault A110 1600 #33 @ DR

Le grand Claude écoute maintenant Jean-Pierre Nicolas narrer avec sa faconde marseillaise l’inénarrable sortie de route qui lui est arrivée lors de cette même spéciale. Avisant une trouée entre les sapins au sommet d’une bosse induisant en toute logique la rectitude du chemin forestier, il passe ladite bosse à fond à la grande stupéfaction des spectateurs massés là, qui savent qu’un droite la suit. L’Alpine 1600 S immatriculée 8042 GS 76 plonge droit dans la trouée faite de sapins coupés attendant leur évacuation. Ce que raconte Jumbo sans se départir de son calme, Claude Savoye l’attrape au vol en notes cabalistiques qu’il transmutera en or, rue Brunel, en un de ces grands textes ressortissant davantage de l’épopée littéraire que du compte-rendu analytique – Sport Auto de janvier 1971.

Le RAC en 1970. 4000 km à travers l’Angleterre, l’Ecosse et le Pays de Galles découpés en 77 spéciales courues à l’aveugle – les reconnaissances sont interdites – sur des chemins forestiers, des routes de terre habituellement fermés à la circulation et que la Forestry Commission ouvre exprès pour ce grand rallye qui défie l’entendement. Longtemps deuxième derrière Källström, Jean-Luc Thérier sera près de créer l’exploit de gagner pour la première participation de la firme de Dieppe. Il faudra attendre 38 ans une victoire française : Sébastien Loeb sur Citroën C4 WRC.

Un demi-siècle plus tard, Jean-Luc Thérier n’est plus, s’éteignant le 31 juillet 2019 des suites d’une longue maladie qui mettait un terme à une lancinante descente aux enfers engendrée par un grave accident au Paris-Dakar en 1985. Quant à Jean-Pierre Nicolas, il roule plus doucement qu’au RAC, au volant d’une anonyme 206 blanche, comme ici à Cosne (il réside à Pougny, Nièvre) où il se fait klaxonner au feu rouge par un jeune qui estime qu’il ne démarre pas assez vite…

https://tinyurl.com/yxzqv8jzImage © DR. Jean-Luc Thérier/Marcel Callewaert. Alpine-Renault A110 1600 #26 [3005 HA 76]

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Linas27

Beau « papier » qui décrit à merveille l’ambiance de ce rallye sans reconnaissances, un terrain idéal pour JL Thérier l’acrobate et « jumbo » JP Nicolas !

Olivier Favre

Etonnante, cette Madame Muir, oui ! Mais le colonel Baines est-il bien réel ou est-ce un fantôme ?
A part cela, le coyote n’a pas de nom : c’est le road-runner agaçant qui s’appelle bip-bip, le coyote on l’appelle juste « vil coyote ».

richard JEGO

Les reconnaissances étaient interdites et ces chemins étaient fermés car souvent privés
SAUF que nombre d’autres rallyes avaient lieu au Royaume Uni dont certains ( beaucoup ?) utilisaient ces mêmes chemins d’où un avantage certain pour les natifs de l’ile et les quelques scandinaves qui avaient compris l’astuce.
Ceci ne rend que plus EXTRAORDINAIRE et EXCEPTIONNEL la performance de THERIER , d’autant que ces parcours n’avaient rien à voir avec la goguette de l’actuel WRC ; 2 fois 150 kms max de spéciales entre 9am et 5 pm plus un léger brunch du dimanche.