Jean-Luc Thérier : un Grand

Jean-Luc Thérier
Tour de Corse 1980 : la victoire à nouveau, après six ans de disette en championnat du monde – © DPPI

Il est dans l’ordre des choses que les grands noms des années 60 et 70 disparaissent ces temps-ci, alors que le XXIème siècle est déjà bien entamé. Et Classic Courses, comme d’autres sites spécialisés, pourrait facilement additionner les hommages nécrologiques tout au long de l’année. Mais, outre leur côté répétitif, ces hommages accentueraient encore le sentiment de dépossession que tout « fanatique » (comme disait Jabby) ressent régulièrement en apprenant le décès d’un héros de sa jeunesse.

Pourtant, il y a des disparitions pour lesquelles on se sent en devoir de « marquer le coup ». Celle de Jean-Luc Thérier en fait partie. Car le pilote normand disparu il y a quelques jours à 73 ans était un Grand, avec un grand G.

Olivier Favre

Jean-Luc Thérier
Une 5e place au Monte-Carlo 1969, son premier fait d’armes au plus haut niveau international – © DR

Un grand pilote

Jean-Luc Thérier, c’était d’abord un extraordinaire talent naturel, unanimement reconnu par ses pairs, qui furent plus d’une fois impressionnés par ses performances. Il fallait être un équilibriste de génie pour gagner le Critérium des Cévennes 1972 avec une berlinette à moteur turbo considérée comme inconduisible. Il fallait un culot monstre pour décrocher une 3e place au Rallye de Suède 1973, totalement inédite pour un « homme du sud » dans cette épreuve alors chasse gardée des pilotes nordiques.

Ceux-ci voyaient d’ailleurs en lui leur plus grand rival, en particulier sur la terre, surface préférée du Normand. Lors de la grande année de la berlinette et des mousquetaires (Darniche, Andruet, Nicolas, Thérier) en 1973, c’est sur la terre que Thérier décrocha ses trois victoires (Portugal, Acropole, San Remo). Elles auraient fait de lui le premier champion du monde des rallyes si le titre pilote avait été créé en même temps que celui des marques.

Jean-Luc Thérier
Au Critérium des Cévennes 1972 avec le monstre à moteur turbo – © DR

Un grand regret

La carrière de Jean-Luc Thérier aurait pu, aurait dû, être encore plus riche de victoires s’il n’avait pas essuyé les plâtres chez Toyota pendant plusieurs années. Que d’abandons sur casses mécaniques de sa Celica blanche et rouge, alors que Jean-Luc se battait toujours aux avant-postes !

Jean-Luc Thérier
Il fut le roi du rallye des 1000 Pistes : 4 victoires en 9 participations. Mais un abandon ici en 1980 – © DR

Mais ces déboires avec la fragile nippone n’avaient entamé ni sa rage de vaincre ni son talent. Et il le montra magnifiquement au début des années 80 en faisant la nique aux usines Fiat, Ford ou Renault avec les 911 Alméras. Il y eut une belle victoire au Tour de Corse 1980. Il y eut aussi ce Monte-Carlo 1981 qu’il dominait mais qui lui fut volé par quelques sombres crétins ayant disposé de la neige tassée dans une descente du Turini par ailleurs sèche. Jamais il ne remporta le Monte-Carlo et ce fut son plus grand regret.

Jean-Luc Thérier
Abandon au Monte 1983 avec la R5 Turbo de Renault Chartres – © DR

Un grand bonhomme

Les reconnaissances l’emmerdaient, il n’était jamais plus à l’aise que sur les parcours secrets, où son sens de l’improvisation faisait merveille. Car ce bon vivant abordait la course comme un amusement, que ce soit au volant ou dans les coulisses où il n’était pas avare de farces en tous genres. C’est aussi pour cela que son palmarès ne reflète qu’imparfaitement l’ampleur de son potentiel : il n’a jamais voulu s’engager pour un constructeur qui l’aurait obligé à s’éloigner trop longtemps de son garage de Neufchâtel en Bray, de sa famille et de ses amis.

Des amis qui ont maintes fois témoigné des qualités humaines de Jean-Luc Thérier. J’en eus pour ma part un bref aperçu il y a 15 ans en recueillant ses souvenirs au téléphone en vue d’un article dans Automobile Historique. Il me mit tout de suite à l’aise et je passai un très bon moment à l’écouter raconter quelques déboires dans son style savoureux et plein d’humour.

Jean-Luc Thérier, Alpine
Rallye du Portugal, la première de ses trois victoires mondiales en 1973 – © DR

Une grande injustice

Ce bref entretien raviva aussi l’incompréhension et le sentiment d’injustice qu’avait suscités en moi le comportement indigne de Citroën à l’égard de Jean-Luc Thérier après son grave accident du Paris-Dakar 1985. Comment avait-on pu être aussi mesquin avec un homme pareil ? Je venais seulement d’avoir mon permis à l’époque, mais cette triste affaire m’avait marqué, au point de décréter que jamais de ma vie je ne roulerais en Citroën. J’ai tenu parole.

Darniche, Nicolas, Thérier, Piot : les Mousquetaires au départ du Tour de Corse 1973 – © AFP

Un grand merci

Merci Monsieur Thérier.

Merci d’avoir largement contribué aux plus belles heures du rallye, à l’époque où cette discipline était encore une aventure susceptible à tout instant de prendre les dimensions d’une épopée.

Merci d’avoir personnifié en rallye ce « french flair » que les Britanniques nous enviaient au rugby, fait d’improvisation, de génie créatif, de panache.

Merci d’avoir enchanté les spectateurs au bord des routes et chemins, non seulement par ce que vous faisiez au volant, mais aussi par ce que vous étiez : un personnage entier, sincère et authentique, de ceux qui se font rares aujourd’hui.

Jean-Luc Thérier

Jean – Luc Thérier – Wikipedia

Olivier Favre

Olivier a collaboré à Automobile Historique pendant trois ans. Puis sont venus Mémoires des Stands et le magazine Autodiva, qui lui ont permis de garder le contact, précieux, avec le papier. Et enfin Olivier contribue activement à Classic Courses depuis 2012.

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8 pensées sur “Jean-Luc Thérier : un Grand

  • Et merci à toi, Olivier, de nous avoir fait revivre avec émotion quelques passages de la riche vie de cet homme qui ne comptait pas ses efforts pour être ultra compétitif sans perdre son humanité. C’est certainement pour cela que la majorité des pilotes de rallyes sont adorés des foules, à l’inverse d’autres catégories.

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  • Bravo pour ce papier sincère et passionné ! Ta plume décrit bien Thérier. J’ai quelques souvenirs perso concernant le bonhomme. Voici deux scènes qui ont marqué ma mémoire. Pour le compte d’Auto-Hebdo j’étais moi aussi parti avec joie sur ce fameux Dakar 1985. Nous étions à peine en début d’année. La veille de l’accident qui mit fin à sa carrière de virtuose, Thérier offrit en plein désert à ses potes un mini réveillon impromptu, et il m’en fit profiter : foie gras, vin blanc glacé, rien ne manquait. Il ne savait pas encore que c’était son dernier soir de compétition, mais il fut très festif. Quatre ans plus tôt, je couvrais pour Radio Monte Carlo en direct l’épreuve spéciale du col de la Couillole. C’était à dache, j’étais pigiste, et c’est moi que Bernard Spindler avait envoyé là-bas : une journée entière de bagnole pour une seule spéciale. Il y avait un monde fou au départ de la spéciale. A tel point que j’interviewais les pilotes de façon totalement improvisée une fois franchi le mur de spectateurs. Je me souviens avoir fait demi-tour au dernier moment, tout en parlant dans mon micro, en tombant sur l’allemand Kleint (Opel). Il ne parlait pas français, RMC m’aurait accusé de faire de la radio de dissuasion, le pire des reproches sur leurs ondes. Le pilote d’après, je tombe ô bonheur sur Thérier, qui m’accueille de façon très débonnaire : « j’écoute votre radio, et vous entendais arriver. » Il éclate de rire et il me dit (en direct, je le répète) : « vous n’êtes pas un local, ils ne sont carrément pas sympas de vous avoir envoyé si loin ! Mais maintenant que vous êtes là on peut parler… » Voilà, ce sont des petites tranches de vie que je vous livre là. Et puis après… Après, ce ne fut plus du tout du sport automobile. Olivier, tu l’as souligné, le service course de Citroën fut très mesquin.

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  • Je signale ici l’excellent livre de Christian VELLA sur la saison 1973 Alpine champion du ou encore monde des rallyes.
    Pour comprendre l’évolution du rallye sur ces 50 ans , il suffit de comparer la physionomie d’un TANAK ou LOEB et celles de THERIER/NICOLAS/BLOMQVIST/ WALDEGAARD ou encore de noter ceci :.
    307 kms de spéciales en 23 spéciales ce week end en Finlande ; 43 spéciales et plus de 500 kms également en deux jours pour son ancetre en 73 : le rallye des mille lacs.

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  • J’ai vu mon premier rallye en 1975, c’était la ronde du Vercors que Thérier gagna « facilement » au volant de l’Alpine A310 d’usine. Mais mon grand souvenir le concernant date de l’année suivante qu’il courut avec la Célica groupe 2: le voir passer la courbe au sommet du col de l’Echarasson, parfaitement sèche en plein mois de juin, complètement en travers…incroyable ! En fait, je crois qu’il représente (difficile de dire « représentait »…) tout ce que le sport auto pouvait avoir de splendide mais aussi d’horrible (l’attitude de Citroën) à cette époque. Salut immense pilote !

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  • Bel hommage bien senti.
    Peut-être est-ce l’occasion d’une pensée pour ceux qui l’ont connu de très près : Marcel Callewaert, Claude Roure, Christian Delferrier et bien sûr Michel Vial, ses coéquipiers. Sans oublier les plus anecdotiques Jean Todt et Jacques Jaubert.
    Il existe par nécessité une relation de confiance entre pilote et copilote de rallye, mais certaines sont d’une qualité que seuls les intéressés peuvent apprécier.

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