Des Bugatti, un atelier : le Bugatelier

Après l’histoire de son châssis roulant de type 44, Christian Schann nous raconte maintenant la genèse du Bugatelier….

Olivier Favre

P1011735.jpgNormalement, l’histoire aurait dû s’arrêter après cette reconstruction effectuée en tant que hobby. P1011739.jpgMais il se trouve que j’ai perdu mon emploi en 2010. Dans mon créneau, directeur de la recherche-développement sur un créneau pointu, difficile de retrouver un job à 50 ans. Il fallait donc que je me recycle. C’est une visite en Angleterre qui a fait émerger l’idée. Je suis allé voir les ateliers des grands spécialistes Bugatti, les Crosthwaite and Gardiner, Dutton, Gentry, … et je me suis dit : pourquoi ne pas faire quelque chose de ce genre ici en Alsace, à deux pas du berceau de la marque ? D’autant qu’il faut que je vous le dise : mon premier job, c’était chez Bugatti ! c’était durant l’été 1978, après mon bac et un CAP d’électromécanicien. J’ai bossé là-bas en intérim en tant qu’ajusteur, sur des plaquettes de frein d’avion. Il y avait encore beaucoup de traces du passé automobile de la marque, des restes et des relents des années cinquante. Notamment les établis et les étaus Bugatti d’époque. Trois ans après, 2e contact avec la marque, pour les cérémonies du centenaire d’Ettore Bugatti. J’y ai fait un tour depuis l’Allemagne où je faisais mon service militaire.P1011738.jpg Il y avait au moins 150 Bugatti, ça m’a marqué. Au point que j’ai commencé à acheter des bouquins et à me rendre chaque année en septembre au festival Bugatti à Molsheim.  Bref, on avait cette ferme dans la famille, avec une vaste grange qui pouvait servir d’atelier. Je me suis donc lancé. J’ai passé trois ans à retaper les bâtiments dans les règles de l’art, en respectant les matériaux et les volumes. Le projet a d’ailleurs été labellisé « Fondation du Patrimoine ». Puis, j’ai mis un an à aménager l’atelier. J’ai notamment reconstruit des établis Bugatti et j’ai aussi trouvé des étaus Bugatti d’origine.

 

Nous suivons Christian Schann dans les différents espaces de son cadre de travail, impressionnant de clarté et de propreté.

P1011741.jpgVoici le local montage, là ce sont les machines-outils, la menuiserie, on touche à plein de métiers différents. Ici, c’est pour le microbillage, le brossage, la soudure, les tests d’étanchéité des blocs, … Et si vous revenez dans quelques mois, vous verrez ici un banc d’essai dynamométrique.
Nous terminons par le local des plans et dimensions où trône un imposant marbre de contrôle : C’est un authentique marbre Bugatti, il pèse pas loin de la tonne et sort de la fonderie de l’usine. J’ai aussi pas mal de plans maintenant, mais Bugatti c’est 40 000 plans ! tout est dessiné, le moindre boulon, la moindre rondelle ! Il ya une visserie spécifique Bugatti. D’ailleurs, tenez, dans ces tiroirs il y a mon stock de visserie Bugatti. J’en ai repris la distribution pour la France. Le niveau d’intégration était impressionnant chez Bugatti, ils faisaient tout, jusqu’aux charnières de leurs portes !

Parlez-nous un peu des trois voitures qui sont dans votre atelier …

57 Galibier-M.jpgP1011736.jpgLa rouge et noire, c’est une berline Galibier de 1939, de la dernière génération de voitures de tourisme chez Bugatti : le modèle 57. Evidemment, ce qui fait la valeur et la rareté d’une 57, c’est la carrosserie. Les berlines 4 portes, moins nobles, ont souvent été démontées, celle-ci a perdu son moteur et son pont arrière. Ces éléments existent toujours, mais impossible de remettre la main dessus car ils sont à présent dans des voitures fantastiques, hors normes. Le moteur d’origine de celle-ci par exemple est dans une Atalante S en Suisse. Cela dit,
cette Galibier a une histoire intéressante et en plus très liée à la commune où nous sommes. D’abord, c’est un modèle d’usine à compresseur qui a décroché le record de l’heure départ arrêté à Montlhéry en 1939 : 183 km. Pas mal pour une voiture de tourisme. Mais il faut préciser qu’il n’y avait pas n’importe qui au volant : Robert Benoist. 
Ensuite, en juin 1940 cette voiture est partie à Bordeaux en même temps que l’entreprise Bugatti, délocalisée par le gouvernement français. Revenue peu après à Molsheim où les Allemands avaient fait redémarrer l’usine, elle est vendue aux enchères en 1941 avec d’autres véhicules pour faire de la place. Elle est achetée par Robert Diebolt, qui avait été prévenu par des ouvriers qui le connaissaient bien en tant que Bugattiste fidèle.

P1011747.jpgOr, ce M. Diebolt n’est pas n’importe qui dans l’histoire Bugatti. 57 Galibier+44-M.jpgLes Diebolt sont une famille de notables d’Oberhausbergen, amis et f
inanceurs d’Ettore Bugatti dans les années trente. J’ai eu la chance de connaître Michel Diebolt, le fils de Robert : en effet, ayant appris par mon beau-père il y a plus de 20 ans qu’il y avait des Bugatti avant-guerre au château des Diebolt, j’y suis allé un jour. J’ai été très bien reçu et j’ai pu ainsi collecter des informations sur les Bugatti de la famille.
Pour revenir justement à cette Galibier : Robert Diebolt la cache jusqu’à la fin du conflit, puis il l’immatricule en octobre 1945 et roule avec jusqu’en 1949. Elle part ensuite en Belgique, puis traverse l’océan jusqu’au Colorado. Dans les années 70 elle revient à Paris, où elle est cannibalisée. Elle reçoit alors un moteur et un pont de 57 première série. Je l’ai retrouvée au Touquet en 2010 chez un collectionneur. Elle ne roulait plus depuis 1990, suite à la casse du vilebrequin. Le prix tenant compte de ce souci, j’ai pu l’acheter. Elle est ainsi revenue chez elle ! Et pour moi, l’idée est d’utiliser les travaux sur cette voiture comme une carte de visite.J’ai l’intention de la remettre en configuration d’origine avec un moteur à compresseur et un pont dernière série. A côté, la verte est un 44 cabriolet 4 places qui a passé 30 ans aux Etats-Unis. Il est complet mais très usé, tout est à refaire : moteur, boîte, pont …

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 57 Gangloff-1.jpg

Et la noire ? elle est magnifique. On ne dirait pas qu’elle a besoin de soins …

Et pourtant ! c’est vrai qu’elle est superbe. C’est un coupé 57 carrossé par Georges Fontana dans le canton de Vaud en Suisse. Une splendide carrosserie unique et une voiture à l’histoire bien documentée. Elle a été totalement restaurée à Turin il y a quelques années. C’est son nouveau propriétaire alsacien qui me l’a amenée pour la régler et la remettre en route.  

Captivés par ces vestiges d’une époque disparue et par le discours passionné de Christian Schann, nous n’avons pas vu le temps passer. Il est pourtant temps de prendre congé, pour ne pas abuser de l’hospitalité de notre hôte. Nous l’aidons à recouvrir à nouveau cette superbe beauté noire de sa bâche protectrice et le laissons conclure avec un brin de malice :

Voilà, vous avez vu l’endroit ; ça fait quelques mois que je tourne en tant qu’entreprise, je commence à me faire connaître. Il y a eu environ 8 000 Bugatti fabriquées et il en reste aujourd’hui 2 000 (il en reste même de plus en plus !). Si je peux capter ne serait-ce qu’1% de ce chiffre, j’ai largement de quoi travailler pendant 10 ans. Et si ça marche, qui sait si mon fils ensuite … ?

Oui, qui sait si nous n’avons pas assisté aux débuts d’une belle affaire de famille ? C’est tout le mal que nous souhaitons à Christian Schann, que nous remercions vivement pour son accueil chaleureux, sa disponibilité et sa passion communicative.

Illustrations : © François Blaise/Olivier Favre 

Le site Internet du Bugatelier : http://bugatelier.eu/?page_id=43

2 pensées sur “Des Bugatti, un atelier : le Bugatelier

  • On ne peut qu’applaudir à la création de cette belle entreprise, merci à O. Favre et F. Blaise pour nous avoir fait partager cette visite.
    Écrit par : F.Coeuret | 03/10/2015
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  • Peut on imaginer la détermination nécessaire au lancement d’un tel projet ?
    Les ressources sont une chose – importante – mais se constituer une clientèle à partir de rien, sinon de sa passion, en est une autre qui semble moins évidente encore. Le soucis du détail et la compétence qui caractérisent l’approche de Christian Schann, sont impressionnant. Nous lui souhaitons bonne route.
    Écrit par : Olivier Rogar | 04/10/2015
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