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Les Editions du Palmier viennent de produire un livre sur Nelson Piquet. Force est de constater que ses trois titres de champion du monde de F1 ne suffisent pas à en faire quelqu’un de très suivi en France. Nous souhaitons tenter de réparer cette injustice en lui prêtant notre voix et celle de témoins de l’époque, comme Niki Lauda. Quelques extraits vous donneront peut-être envie d’en savoir davantage.
Michel Delannoy
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Niki Lauda : “Meine Story” publié en 1985
« Au cours de années, quatre pilotes m’ont particulièrement impressionné : Piquet, Hunt, Villeneuve et Prost. Une question que l’on me pose souvent : quel est le meilleur coureur automobile du monde ? Ma réponse est Nelson Piquet. Car mon ami Nelson a tout du grand champion : carrure, aisance fondamentale, pouvoir de concentration se limitant à l’essentiel, intelligence, force et vitesse. Il ne commet pratiquement jamais d’erreur, il est toujours rapide et toujours en forme.
Je ne vois pas pourquoi il ne serait pas une troisième fois Champion du Monde.
J’aime aussi beaucoup Nelson sur le plan humain. J’aime sa sureté et son ouverture, j’admire son style de vie. Tout au début, Nelson a été pour moi une énigme. Il me racontait comment il allait à la pêche avec son bateau, comment il nageait et plongeait et comme c’était agréable de rester des jours entiers sans rien faire.
Le calme et le naturel avec lequel Nelson sépare sa vie intensive et efficace de pilote de sa vie privée m’ont incité à me poser plus d’une question… »
Une mésentente viscérale avec Mansell
Engagé à prix d’or par Frank Williams, Nelson Piquet était convaincu d’être le numéro 1 indiscutable de l’équipe. L’accident routier et la tétraplégie du patron allait provoquer une révision du schéma prévu. Encouragé par le public britannique, Mansell n’avait jusque là pas réussi à s’imposer régulièrement et sa carrière n’allait qu’à petits pas. Devenu “Il leone” pour les tifosis il se mit à compliquer la carrière de Piquet, bâtie sur la réflexion et les risques calculés. Le Grand Prix d’Angleterre à Brands Hatch, en juillet 1986, est une belle illustration de la différence de comportement des deux pilotes Williams.
Nelson Piquet avait tout lieu de regretter l’absence de Frank Williams dans ce début de saison.
1986, une saison pour rien ?
La Williams FW11 présentée au début de la saison 1986 était un impressionnant concentré de nouveautés et d’idées. L’électronique était présente partout et le moteur Honda était plus puissant. Cette voiture réellement impressionnante fut soumise à une série de tests dont un en mars sur le circuit du Castellet. De retour d’une de ces séances d’essais, la voiture de location que conduisait Frank Williams quitta la route en descendant vers Marseille. Le verdict médical sera sans appel, Frank restera tétraplégique.
En son absence, son associé Patrick Head, également concepteur de la voiture, assuma la direction de l’écurie. On peut dire que sur le plan technique il le fit à merveille. Mais son chauvinisme forcené avait laissé quelques traces dans la mémoire de certains pilotes, Reutemann en avait pâti en 1981 et il ne facilita guère la vie de Piquet en 1986. Ce dernier ne s’en plaindra ouvertement qu’après avoir quitté l’écurie en fin de saison 1987. La présence de Frank Williams pendant la première moitié de la saison 1986 aurait-elle changé quelque chose ? Ce n’est qu’au GP d’Angleterre, à Brands Hatch, en juillet, que Frank pourra refaire une apparition en public sur sa chaise roulante. Entretemps c’est son associé Patrick Head qui avait été à la manœuvre.
Les débuts de Piquet chez Williams le virent tout simplement triompher sur son terrain à Rio pour le premier GP 1986. La suite de la saison se révéla très animée car si elle était menée par le duo Williams Piquet-Mansell, le duel au couteau qui les opposait profita à un troisième larron. En effet lors du dernier Grand Prix à Adelaïde, l’explosion d’un pneu arrière de Mansell, alors qu’il menait, contraignit Piquet à un arrêt par précaution. Prost n’eut alors qu’à ramasser la victoire et le titre mondial.
Le pari perdu de Brands Hatch
En cours de saison, à Brands Hatch, en juillet 1986, Nelson avait subit une double – défaite face à « notre Nige ». Au baisser du drapeau un arbre de transmission de ce dernier avait cassé, réduisant sa course à néant au bout de quelques mètres. Mais la providence veillait sur lui. Un carambolage au milieu du peloton laissait une série de voitures au milieu de la piste. Laffite, gravement blessé, restait bloqué dans sa Ligier et les officiels sortaient le drapeau rouge. Après un long arrêt, les pilotes furent autorisés à prendre le nouveau départ avec leurs voitures de rechange. Mansell était, bien sûr l’un d’eux. La voiture de rechange de Williams avait été réglée par Piquet auteur de la pole.
Lors de ce nouveau départ, Mansell fut contraint à un arrêt au stand précoce et inattendu après avoir perdu un contrepoids d’équilibrage de roue. Il repartit à l’attaque, rattrapant spectaculairement son coéquipier et le piégeant avec une feinte astucieuse pour s’emparer de la tête à trois tours de l’arrivée. Les deux pilotes Williams ayant outrageusement effacé leurs adversaires. Ce que ne savaient ni le public ni les commentateurs TV, c’est que Nelson avait gardé un œil inquiet sur sa jauge de carburant, dont le niveau était alarmant. Connaissant les lacunes constantes de son coéquipier en gestion de carburant, Nelson était convaincu que Mansell tomberait en panne d’essence avant l’arrivée et gérait sa deuxième place en conséquence.
Mais ce qu’il ignorait, c’est que les ingénieurs Honda avaient commis eux aussi une erreur de calcul avant la course en mettant à Mansell plus d’essence que prévu. “Mansell était largement en bas sur l’essence, alors il a tenté sa chance. Il savait qu’il tomberait en panne… ce qui est arrivé 400 mètres après la ligne.” pensaient les journalistes. La victoire de l’Anglais ce jour-là, autant due à l’erreur de Honda qu’à son audace, est encore considérée comme l’un de ses plus étonnants paris tactiques. Ce qui n’a guère été raconté à l’époque et n’a finalement été connu que lorsque Mansell a littéralement “vendu la mèche” en racontant à des journalistes ce qu’il pensait être “sa plus belle course”.
Nelson, lui, n’a jamais montré d’amertume pour avoir perdu ce qui aurait été un triomphe sensationnel. « Je faisais exactement mon travail, en utilisant la puissance seulement quand je le pouvais, et je ne poussais pas plus fort, car je savais à quel point ce serait stupide de tomber en panne sèche. Lui, il a pris un risque, il a gagné. »








