10 décembre 2014

Vidéos Grand Prix de Monaco 1963 par Roger Couderc

En cinq tableaux et commenté par Roger Couderc

 

Vous êtes vraiment une bande de veinards. Mais je ne suis pas sûr que vous en soyez tous conscients. De quelle chance s’agit-il, me direz-vous, un peu interloqués par cette entame ? Celle de m’avoir parmi vous, tout simplement ; je le dis sans ambages et sans gêne aucune. Auriez-vous jamais pu imaginer que l’occasion vous serait donnée de voir ce que je vous propose aujourd’hui : une retransmission télévisée du Grand Prix de Monaco 1963 commentée par Roger Couderc ? Je vous propose ici 5 extraits, soit environ 45 minutes d’une retransmission qui a duré au total 1 heure et 37 minutes.

René Fiévet

Ce document est rarissime, et vous ne le verrez nulle part ailleurs, même pas sur Youtube. Comment me le suis-je procuré ? Si vous vous souvenez de ma série “ Formule 1, Formule Sport, et vidéos”, je vous avais décrit le milieu très secret, interlope, peu recommandable des échangeurs de vidéos “sous le manteau”. Je vous indiquais que j’étais à la recherche de cette retransmission du Grand Prix de Monaco 1963, dont je savais qu’elle existait et circulait quelque part. J’ai fini par l’obtenir. Sans que je sache trop pourquoi, cette retransmission de l’ORTF nous vient du Brésil après avoir transité par les Pays Bas. Mais je ne cherche surtout pas à en savoir plus. C’est comme pour le trafic de drogue ou la traite des blanches : dans ce genre de business, aux sombres ramifications internationales, moins on en sait, mieux on se porte …

Outre le voyage dans le temps que je vous propose, un des intérêts de cette vidéo consiste dans le commentaire de Roger Couderc, dont tout le monde sait que le sport automobile n’était pas la spécialité. A l’époque, il n’y avait pas encore de vraie spécialisation dans le domaine sportif, et il arrivait à un commentateur de couvrir plusieurs catégories sportives. Roger Couderc assurait les retransmissions du rugby et du catch. Donc pourquoi pas le sport automobile ? Tout est possible, à partir du moment où l’homme a du talent. Ce qui était le cas de Roger Couderc, comme vous pourrez en juger dans les extraits que je vous propose. A la vérité, Roger Couderc n’était pas totalement novice en matière de sport automobile puisque, dans les années 50, il avait collaboré à l’ “Auto Journal”, et avait écrit plusieurs articles sur le sport automobile, notamment sur l’équipe Gordini. Mais on voit bien que ce n’est pas un familier du monde du sport automobile des années 60.

Premier tableau

Le premier tableau que je vous propose concerne les préliminaires, la présentation de la course et le départ. On constate tout de suite que Roger Couderc a bien préparé son affaire. Il a travaillé son sujet, et ses commentaires sont très pertinents. Mais il ne peut s’empêcher d’en rajouter un peu pour susciter l’intérêt, voire le frisson, chez le téléspectateur. Un exemple : il nous informe que Jack Brabham a décidé de mettre une ceinture (une pratique inexistante à cette époque sur les circuits européens). « C’est vous dire qu’il a sûrement l’intention de prendre des risques ! » ajoute Roger Couderc avec gourmandise.

On remarque aussi le traditionnel briefing mené par le directeur de course, Louis Chiron, dont l’anglais est très approximatif, et même assez comique. Mais il se fait fort bien comprendre, et on peut voir que cet ancien coureur automobile connaît son affaire et mène la procédure de départ de main de maître, avec force gesticulation. C’est quand même autre chose que nos lumières rouges et vertes…

Certains d’entre vous seront surpris par le ton grave, et presque solennel, avec lequel Roger Couderc parle des risques du sport automobile : « ce sont maintenant toujours les minutes les plus tendues, les plus émouvantes d’une course automobile, les minutes où l’on songe à tous ceux qui sont tombés au champ d’honneur de la course automobile » nous dit-il, au moment où les pilotes se glissent dans l’habitacle de leurs bolides pour prendre le départ. Il faut se remettre dans le contexte de l’époque : c’était une idée assez largement répandue, et pour une part justifiée, que le sport automobile contribuait à améliorer la sécurité des voitures de “monsieur tout le monde”. Beaucoup de pilotes trouvaient la mort sur la piste, et cela heurtait l’opinion (et encore plus quand des spectateurs se trouvaient parmi les victimes), mais il y avait néanmoins une justification sociale. D’autant plus que, dans le même temps, le nombre de morts et blessés sur les routes augmentait d’année en année. Bref, il arrivait aux pilotes de mourir sur les circuits, mais c’était pour le bonne cause ; d’où l’expression “champ d’honneur”.

Les historiens du sport automobile feront remarquer que, pour la première fois, en cette année 1963, le départ est donné sur la ligne droite qui mène à Sainte Dévote, et non plus sur celle qui mène à l’épingle à cheveu du Gazomètre. C’est la conséquence du funeste carambolage de l’année précédente qui avait couté la vie à un commissaire de piste. Roger Couderc ne mentionne pas ce fait important.

Comme on le voit, Graham Hill prend la tête dès le départ, et il est devant Jim Clark après Sainte Dévote. Toutefois, à la sortie du tunnel, ce dernier se fait surprendre par Ritchie Ginther qui prend donc la seconde place. On note les expressions imagées de Roger Couderc : « attention au départ, il va être sévère ! » Ou bien, en voyant et entendant passer les voitures à l’issue de ce premier tour : « c’est infernal ! »

Deuxième tableau

Nous voici maintenant au 8ème tour. Comme on le voit, la course est très serrée. Jim Clark a repassé Ginther dès le second tour, et il s’attaque à Graham Hill. Il est manifestement plus rapide. De toute évidence, le seul endroit où il peut passer est l’épingle du Gazomètre. Il a déjà fait une tentative infructueuse au 5ème tour, et on le voit dans cet extrait faire deux autres tentatives au même endroit, également infructueuses. A chaque fois, le scénario est le même : Clark passe à l’intérieur à l’entrée de l’épingle, mais Hill repasse devant en sortie de virage. Il “décroise”, comme on dit dans le jargon, pour décrire cette manœuvre défensive ultra classique dans la course automobile.  On note l’enthousiasme communicatif de Roger Couderc : «  Ah, ce duel entre Graham Hill et Jim Clark est hallucinant ! »

En regardant ces images, on en vient à regretter la modification du tracé, intervenue une dizaine d’années plus tard, qui a consisté à faire passer la piste autour de la piscine avant l’épingle du Gazomètre. On a créé une chicane, après le virage du bureau de Tabac, transformant cette partie du tracé en une sorte de gymkhana automobile. En conséquence de quoi, il ne se passe plus rien à l’épingle du Gazomètre et les dépassements sont devenus impossibles à Monaco.

Troisième tableau

Nous venons juste de passer le cap de la mi-course. Jim Clark est en tête. Il a finalement réussi à passer Hill à l’épingle du gazomètre au 15ème tour. Mais depuis, il n’a pas pu se détacher nettement de Hill qui le suit à environ 6-8 secondes. Mais cette fois-ci, un nouvel animateur a fait son apparition : John Surtees, sur la Ferrari, qui a dépassé Ginther et se trouve maintenant sur les talons de Hill. Procédant de la même façon que Clark, il réussira à passer Hill à l’épingle du Gazomètre au 55ème tour, après une première tentative infructueuse le tour précédent. Mais quelques tours plus tard, Hill le repassera, et Surtees rétrogradera au classement. On remarque encore la verve de Roger Couderc : « vraiment, c’est affolant, cette poursuite de Hill et Surtees !»

On note un commentaire intéressant de Roger Couderc : Jim Clark aime mener et imposer son rythme, nous dit-il C’est parfaitement exact, mais en ce début de saison 1963 Jim Clark n’avait pas encore imposé cette image d’“Ecossais volant” (partant en tête dès le début et menant la course de bout en bout) qui fait partie de sa légende. Cela veut dire que Roger Couderc suivait d’assez près le sport automobile, et avait déjà remarqué cette caractéristique de Clark, qui n’était pas encore évidente mais qui s’était manifestée à plusieurs reprises en 1962, notamment lors de ses trois succès en Belgique, en Grande Bretagne, et aux Etats Unis.

Quatrième tableau

Nous sommes au 91ème tour. Au tout début, on voit la mire de Télé Monte Carlo, signe que le reportage reprend après une interruption. A l’époque, les Grand Prix duraient environ 3 heures et le reportage en direct était découpé en plusieurs tranches pour laisser la place aux variétés. Cette retransmission a été interrompue deux fois : entre le 15ème et le 44ème tour, et entre le 58ème et le 91ème tour. C’était un vrai supplice pour le passionné, mais finalement c’était une bonne chose : la télévision était un instrument de sociabilité, il n’y avait qu’une chaine de télévision et il en fallait pour tout le monde, surtout un dimanche après midi.

Le reportage commence par une image de la Lotus de Clark arrêtée au bord de la piste à l’épingle du Gazomètre. Toujours en verve, Roger Couderc semble attribuer l’incident à une faute de conduite de Clark qui, explique t-il, aurait pris l’épingle de façon trop serrée et heurté les sacs de sable. En vérité, Clark a été victime d’un ennui de boite de vitesse qui l’a mis en tête à queue dans le virage. L’erreur de Roger Couderc est bien excusable : il commente la course en direct. Mais on note quelque chose d’intéressant : alors qu’il pense que Clark a fait une erreur, il parle de “malchance”. Pour lui, faire une erreur ou avoir de la malchance, c’est un peu la même chose, surtout dans une activité comme le sport automobile. A l’époque, le commentaire était empathique et n’accablait pas les pilotes pour leurs erreurs. Rien à voir avec les tristes redresseurs de torts de nos grands prix modernes. Grand professionnel, Roger Couderc n’oublie pas de magnifier le spectacle auquel les téléspectateurs sont conviés : « la lutte aujourd’hui aura été impitoyable, grandiose aussi. »

Cinquième tableau

Dernier tour de la course, et remise des lauriers au vainqueur. Bien entendu, on n’échappe pas à la description un peu rituelle de Graham Hill : « toujours impassible, un Britannique plein de sang froid, plein d’humour aussi, et qui dans la vie ressemble un peu à un Major Thompson avec chapeau et parapluie. » Peu familier du milieu de la course automobile, Roger Couderc est saisi par le doute quand Graham Hill sort de sa voiture: quelle est cette femme qui embrasse fougueusement le vainqueur ? C’est sûrement la femme de Graham Hill, avance t-il prudemment. Mais son incertitude est vite dissipée : ce ne peut-être que Madame Hill, car imagine t’on une autre personne que l’épouse officielle accompagnant le vainqueur pour recevoir le trophée des mains du prince Rainier et de la princesse Grace ? A l’époque, on ne plaisantait pas avec ces choses là. D’ailleurs, il nous faudra encore attendre 50 ans pour voir un Président de la République faire de sa concubine une Première Dame de France…

La remise des prix donne une impression sympathique et agréable d’improvisation et de simplicité. Comment faire pour fixer la couronne de lauriers sur la voiture pour le tour d’honneur ? Finalement, on trouve une solution… On est loin du formatage des Grands Prix modernes. D’ailleurs, de nos jours, le vainqueur ne prend même plus la peine de faire un tour d’honneur pour saluer le public qui s’est déplacé pour voir la course. Il a mieux à faire : il faut qu’il se dépêche pour la conférence de presse…

 

Illustrations@DR

https://www.youtube.com/watch?v=H95H3kqFzOc
https://www.youtube.com/watch?v=7Rf5JDB_KqM
https://www.youtube.com/watch?v=oArSMPGNpX8
https://www.youtube.com/watch?v=-DCjBGnGprM
https://www.youtube.com/watch?v=KJJ00lOO4IQ
https://www.youtube.com/watch?v=hpaYt5Xbknc

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