12 décembre 2015

Un enfant dans la course (1) : Monthléry 1952

Si vous habitiez Paris ou la région, et si vous aimiez les sports mécaniques, dans les années 50, 60 et 70, vous ne pouviez que fréquenter l’autodrome de Linas-Montlhéry…

Jacques Vassal

…Pour moi, ce fut le cas pendant des années, tant pour les courses de motos que pour celles d’autos. Entre 1000 Kilomètres et Bol d’Or, Coupes Eugène Mauve et Coupes du Salon, Coupes de l’USA ou de l’AGACI, sans oublier les Grands Prix de France de Formule 2, il y avait de quoi se faire plaisir. Pour moi, cela avait commencé un dimanche de mai 1952. Je n’étais qu’un gamin de cinq ans. Je n’ai jamais oublié ça. Ma première course « en vrai ».

Monthléry 1952

Montlhery circuit 2Jusqu’alors, je n’avais encore assisté qu’à un rallye. Enfin, à ce que je croyais être un rallye. En fait, ce jour de janvier 1952, mes parents avaient emmené leur petite famille assister quelque part dans Paris (je crois que cela se passait place du Trocadéro) au départ des concurrents du parcours de concentration du Monte-Carlo. Ceux-là partaient de Paris. Nous avions donc vu des Peugeot 203, Simca Aronde, Citroën Traction, Panhard Dyna, Renault Frégate et peut-être, en cherchant bien, une ou deux Hotchkiss, une Delahaye, une Salmson, une Talbot-Lago, avec des plaques de rallye à l’avant et à l’arrière et des numéros peints sur les portières, se garer en épi pour se présenter aux contrôleurs, puis redémarrer une à une et prendre la direction des quais, après quoi on ne les avait plus vues. Il faisait très froid et nous n’avions eu aucun spectacle. J’étais rentré à la maison, couvant un début d’angine et répétant aux parents en gémissant que « un rallye, c’est de la poussière ! » Quand allions-nous assister enfin à une vraie course, avec des voitures qu’on ne voit jamais dans la rue ou sur la route, qui font un bruit d’enfer, qui vont très, très vite et sont conduites par des types casqués et lunettés, qui se doublent et se redoublent ?

En Bugatti sur le plateau de Saint-Eutrope

bugatti 57 ventouxCe jour de mai, j’eus enfin la réponse. L’ambiance commençait à se dessiner dès la côte du plateau de Saint-Eutrope. Il faut vous dire que mon père possédait alors une Bugatti 57, un coach « Ventoux » de 1935, châssis n° 57301, carrosserie gris clair avec les roues à rayons peintes en vert, qui était sa voiture de tous les jours. Achetée d’occasion en 1948 chez Monneret (oui, Georges Monneret, le champion motocycliste) dans son magasin du boulevard Beaumarchais, à deux pas de la Bastille, elle fut jusqu’à ce jour de 1953 où mon père dut la revendre, au profit ( !) d’une Simca Aronde noire neuve, la source de bien des escapades et d’un début de connaissance automobile. Par exemple, il fallait faire le double débrayage pour rétrograder. A quoi ça servait au juste ? Et qu’est-ce que c’était qu’un double arbre à cames en tête ? Qu’un carburateur à double corps ? Enfin, ce genre de trucs en double qu’on ne vous apprend pas à l’école…

Compte – tours et chronomètre

Quand, après avoir garé la Bugatti sur la grande pelouse extérieure à l’autodrome, mon père nous a amenés sous le virage relevé qui servait de parc des coureurs, alors là mes amis, c’est tout un monde qui s’est offert à mes yeux émerveillés. Les autos, leurs formes, leurs couleurs, l’odeur de ricin, les compte-tours, les pneus sculptés aux marques exotiques (Pirelli ou Englebert), il y avait tout à découvrir. En me hissant sur la pointe des pieds pour examiner de près le cockpit de ces autos qu’on eût dit venues d’une autre planète, j’ai aperçu que le fond était muni de larges cornières en aluminium, servant de repose-pieds pour les pilotes. De harnais de sécurité, à l’époque, pas l’ombre d’un. Un siège-baquet, un large volant à la jante en bois et aux branches en acier chromé, ou alors en « bakélite » pour les Gordini, deux rétroviseurs au carénage arrondi, un long levier de vitesses coudé et sur la planche de bord, un large cadran gradué jusqu’à… 80 si j’ai bonne mémoire. Montlhery Gordini OR (2)Comme tous les gamins habitués à regarder le compteur des voitures de tous les jours, j’étais déçu que celles-ci ne puissent atteindre qu’une vitesse aussi modeste… jusqu’à ce que mon père m’explique qu’il s’agissait d’un compte-tours, que donc, les moteurs tournaient à un certain « régime » et qu’il y avait d’ailleurs un maximum à ne pas dépasser – matérialisé par la « zone rouge » sur le cadran. Mais alors, la vitesse ? Les pilotes « savaient » et d’ailleurs, ils n’avaient pas besoin de savoir les kilomètres/heure, ils n’avaient qu’à passer le plus vite possible sur la trajectoire la plus avantageuse possible, à freiner très tard et à réaccélérer très tôt. Ensuite, c’était le « chronomètre » qui leur dirait leur vitesse. Plus facile à dire qu’à faire…

C’est avec ces principes de base bien en tête que je vis un peu plus tard, à côté de mes parents sur la pelouse des spectateurs située à l’intérieur de l’épingle du Faye, les monoplaces bleues, vertes, rouges et jaunes passer roue dans roue devant nous, dans un hululement inouï d’échappements libres. Les Ferrari et les Gordini étaient particulièrement en pointe dans cette bagarre, qui incluait aussi des Maserati et des HWM, et se tiraient une bourre phénoménale. Un vieux coureur italien, Piero Taruffi, sortait du lot après que deux Français, Robert Manzon et Jean Behra sur Gordini, lui eurent donné bien du fil à retordre.

Papa, Maman, viens me chercher !

Tous les détails de cette course sont consignés dans les historiques et autres « tour par tour ». Mais ce qui m’arriva ensuite, non. Aussi je vous le raconte à présent. Nous vîmes s’arrêter une Gordini… jaune, apparemment en panne, juste devant nous. Je demandai à mon père comment une Gordini pouvait être jaune alors qu’il m’avait dit un peu plus tôt que les Gordini étaient des voitures françaises et que la couleur nationale de la France, c’était le bleu. D’ailleurs, les voitures de Behra et de Manzon ETAIENT bleues. Oui mais, nuança mon père, celle-là était engagée par des Belges et la couleur de la Belgique, c’était le jaune. D’ailleurs, le « coureur » (on ne disait pas « pilote » à l’époque, on disait « coureur ») qui conduisait la n° 30 était Belge. Même qu’il s’appelait « John » Claes. Le temps d’intégrer ce nouveau mystère (pourquoi un Belge se prénommait-il John, je croyais que c’était réservé aux Anglais ! Tout ça était décidément très compliqué mais, évidemment, tout à fait fascinant), je n’en crus pas mes yeux. Ce Belge au prénom anglais descendit de sa Gordini garée tant bien que mal au bord de la piste et, tandis que les autres « coureurs » continuaient leur course en lui frôlant les fesses, Claes accroupi face à une de ses roues avant mesura l’ampleur des dégâts. Une « fusée » cassée. C’était l’abandon. Claes enleva son casque (en carton bouilli marron) et nous ne l’avons plus revu. Montlhery Gordini Claes et HwmMais pendant ce temps-là, mes parents ne m’ont plus revu, ni moi non plus. Nous nous étions perdus dans la foule ! Je me suis mis à pleurer « le cul par terre, toutes les larmes de mon corps », comme disait Brassens mais je ne le savais pas encore. Fort heureusement, des spectateurs compatissants m’ont ramené en me tenant fort par les deux mains, jusqu’à la cabine du speaker qui, je crois bien, devait être à l’époque Raymond Miomandre. Il dut s’interrompre dans son commentaire d’après l’arrivée – tout de même, j’entendis ce monsieur dire dans son micro que le vainqueur était « Taruffi sur Ferrari » – et puis il me demanda à l’oreille comment je m’appelais, annonça que « le petit Jacques attend ses parents à la cabine du speaker » et me fit répéter entre deux vibrants sanglots : « Papa, Maman, viens me chercher ! ». Ce qu’ils firent bien vite et dans un immense soulagement, ma mère craignant (je cite) que je sois « passé sous une voiture ». Il est vrai que seules une bande de gazon et une barre en béton d’environ un mètre de haut, tenue par un poteau tous les quelques mètres, séparaient la piste de l’enceinte des spectateurs et qu’un gamin aurait très bien pu se glisser en zone dangereuse.

Montlhery Taruffi 1952

Montlhery Taruffi 1952 2C’est ainsi que débuta ma « carrière » de spectateur de courses automobiles. Je ne l’ai su que bien des années plus tard : ce jour-là, 25 mai 1952, à Montlhéry, il y avait un spectateur célèbre et, je n’en doute pas, particulièrement attentif : un certain Enzo Ferrari… Lui qui ne venait même plus assister au Grand Prix d’Italie à Monza ! En l’honneur de qui, une telle exception ? Cela restera un « mystère » de plus…

Illustrations

1 Circuit de Monthlery  © DR
2 Bugatti 57 Ventoux  © DR
3 Gordini Behra  © Olivier Rogar
4 Johnny Claes – Gordini et HWM © Pierre Saez
http://pierre-saez.e-monsite.com/pages/peintures-voitures/simca-gordini.html
5 et 6  PIero Taruffi – Monthlery 1952 © DR

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