Lyndhurst House, Shenley, Hertfordshire, UK, le 29 novembre 1975
Cette immense bâtisse construite en 1850, réquisitionnée pendant la Guerre afin d’y capter les messages cryptés par les Allemands, fut rachetée en 1972 par une famille londonienne.

Il est 21 h 25. En cette nuit glacée, noyée dans un fog à couper au couteau, la mère de famille reçoit un couple d’amis. Son garçon, un ado de 15 ans, est dans sa chambre, affalé devant ITV. Sa sœur, Samantha, joue les parfaites amphitryonnes.
Le père, retenu dans le sud de la France, est attendu dans la soirée à bord de son avion personnel. Elle, solide mère de famille frisant la cinquantaine, rondouillarde, est tout excitée à l’idée d’aller ensuite, dès que son époux aurait atterri, à un bal des mécaniciens pour lequel ce dernier avait avancé son arrivée.
Quant au môme scotché devant la télé, du moment que son père en avait décidé ainsi …
…Soudain un grand boum, fracas de branches écrasées, détonations… puis le silence. La mère se rue dehors. On n’y voit goutte. Rien. Elle rentre, serrant son châle sur ses épaules. Elle en a tellement vu, tellement enduré… Allons, une fausse alerte.
Un bandeau apparaît à la base de l’écran de télé : un avion de tourisme se serait écrasé sur le golf de Arkley, causant des morts. Le jeune homme sent un frisson glacé lui parcourir l’échine. Arkley, à une portée de fusil de Lyndhurst House…
Il se rue dans le salon, Mom, I think it’s dad !!
Circuit Paul Ricard en fin d’après- midi.
Graham fait signe d’embarquer la GH2 dans le grand transporteur à ses couleurs, Embassy Racing With Graham Hill.
Dad c’est lui.

Deux fois champion du monde de F1, une amplitude de carrière de 18 saisons de Grands Prix, unique détenteur, encore 50 ans après, de la Triple Couronne, titre informel cumulant la victoire aux 24 H du Mans, aux 500 Miles d’Indianapolis et au Grand Prix de Monaco.
Mom, I think it’s dad.
Le sous-virage dont est accablé l’auto n’empêche pas Tony Brise, son pilote pour la saison prochaine, d’envoyer un télex aux gars restés à l’usine, depuis la salle de presse du Ricard. « Test ended, car now brilliant, see you all Monday morning. »
S’installent alors dans le bahut les deux truckies désignés, Malcolm Allen et Alan Howell. Ils jettent un œil envieux vers la silhouette du Piper Aztec du patron qui va rallier la maison en quatre heures avec le reste de l’équipe, alors qu’eux…
Avec Graham Hill au manche, le Piper 23-650 immatriculé N 4665 Y décolle du Beausset vers Marignane pour ravitailler ; il fait beau. L’ambiance est à la fête parmi les cinq passagers : Tony Brise, 23 ans, pilote de F1 ; Ray Brimble, 34 ans, team manager ; Andy Smallman, 24 ans, ingénieur ; Terry Richards, 26 ans, mécanicien, et le petit nouveau, chanceux d’avoir été tout juste embauché chez Embassy Hill, Tony Alcock, 35 ans, mécanicien.
Graham redécolle vers 18 heures pour l’aérodrome d’Elstree, tout près de chez lui. Il se voit déjà lever une coupe de champ, un bon mot à la bouche, au bal des mécanos. Il en fut un, il leur est resté très proche.

Averti par Heathrow d’une purée de poix sur Elstree, il fait fit de se poser à Luton, comme conseillé, et persiste dans son projet initial. La légende prétend que Graham Hill pilotait à vue et non aux instruments, il survolait les autoroutes. Du brouillard ? Et au Ring en 68, y en avait pas du brouillard !?
Et c’est le grand boum entendu par les Hill dans la belle maison de Lyndhurst. Mom, I think it’s Dad !
On relèvera six morts de la carcasse. La totalité des passagers. Ici s’arrête le pouvoir des mots.
L’avion n’était pas assuré, son pilote non plus. Les assurances, que la légende collant à Graham ne rassurait pas vraiment, refusèrent de dédommager.
Attaquée par les ayant-droits des morts, Bette Hill se retrouva quasiment à la rue. Seul homme de la famille, avec sa mère et ses deux sœurs, Damon endossa le rôle du père, statue du commandeur dont il parvint à bout en devenant le 13 octobre 1996 au GP du Japon champion du monde de F1 à son tour, 21 ans après la mort du père.











