le Circuit Automobile de la Corse
8 octobre 2022

Le Circuit Automobile de la Corse

La Marge à Ajaccio. Une librairie, un éditeur aussi. De ces endroits où l’on aime déambuler. Où l’on trouve sans avoir cherché. Il en est ainsi du livre de Didier Rey, aux éditions Alain Piazzola.

L’auteur nous conte par le menu, au terme d’un long travail de recherche, ce qu’a été la première compétition internationale automobile ayant eu lieu en Corse. Longtemps avant le Tour de Corse, en 1921, s’y courut « Le Circuit automobile de la Corse ».


Olivier Rogar

L’aperçu que donne Didier Rey de cette première manifestation automobile en Corse dépasse le compte rendu sportif. Il a su composer avec les dimensions sociales, politiques et économiques en contextualisant l’évènement. On verra qu’une autre composante, celle de l’histoire s’invitera aussi à l’évènement. Voici donc en substance ce que Didier Rey nous a permis de découvrir.

Corse et automobile

L’introduction de l’automobile en Corse s’est faite sous l’influence des transports postaux et du tourisme. En 1920, les infrastructures principales sont en place. Stations services et garagistes notamment. Cependant avec une voiture pour 7000 habitants en 1914, la Corse est faiblement équipée. ( Une pour 442 en région parisienne). L’arrivée d’une voiture dans un village est un évènement. Si elle appartient à un villageois, le prestige qui s’y associe n’est que plus grand. Surtout vis à vis des villages voisins ! En 1921, 77 permis de conduire sont délivrés.

Une idée

A l’instar d’autres régions françaises, la Corse a payé un très lourd tribu humain à la guerre. Malgré les absents, la vie tente de reprendre le dessus, parfois avec frénésie. La course vers la modernité démarre avec les années folles, même si ici l’exubérance n’est pas vraiment de mise. Toutefois, compte tenu de l’insularité, comme de la conscience de la beauté des paysages, l’idée d’un développement par le tourisme semble à même de créer l’effet de levier nécessaire. Entrainant l’émergence d’une économie insulaire dépassant les activités primaires. Permettant en cela d’amorcer un cercle vertueux en offrant à sa population, sur l’île, les débouchés professionnels, sociaux et économiques auxquels elle aspire.

L’affiche de Léon-Charles Canniccioni – Source Musée de la Corse Corte

Une compétition automobile internationale par la qualité de ses participants, par les amateurs qu’elle attirerait et par la couverture journalistique qu’elle susciterait serait le meilleur moyen d’attirer l’attention vers l’île de beauté et d’y drainer un tourisme immanquablement de qualité puisque réservé à ceux qui en ont les moyens. Nous nous situons bien avant le « glorieux » concept du tourisme de masse.

Passage à l’acte

Un Comité d’organisation se met en place. Il draine les énergies des membres éminents du monde politique corse comme celui de la diaspora. Jean Mora ( Presse parisienne) prend la direction du Comité qui est installé rue de Caumartin à Paris. Don Paul Beretti, le conseiller général de Levie, dont l’impulsion a été déterminante, en devient le Commissaire Général. Parallèlement un syndicat de garantie financière est créé sous les auspices du journal « L’Auto ». Pour éviter une dépendance qui pourrait être contre-productive avec les Automobiles Clubs de Nice et Marseille, est créé l’Automobile Club de la Corse le 22 janvier 1921. Celui-ci s’affilie aussitôt à l’Automobile Club de France dont les règlements régiront la course.

Parcours et date

Le Circuit Automobile de la Corse – Parcours

Si une course en forme de boucle à parcourir à plusieurs reprises sur le modèle de la Targa Florio est d’abord évoquée, une course sur route en quatre étapes, un tour de Corse en quelque sorte, semble retenir les suffrages. Finalement ce sera un circuit fermé devant être parcouru trois fois. 147.3 km par tour. 441.9 km au total.

Départ de Casamozza di Casinca, vallée du Golu par Ponte Leccia, Francardu, Omessa, col de San Quilicu, Corte, Cateraggio, Prunete, Folleli et retour à Casamozza. Après une journée de repos il y aura une course de un kilomètre à Ajaccio, sur la route des Sanguinaires entre la Place du Diamant et le Casone. Une manière d’équilibrer la manifestation entre le nord, prépondérant, et le sud. Il peut-être nécessaire de préciser qu’à cette époque ces routes sont en terre…

La course principale est ouverte aux voitures disposant d’un moteur de 3 L de cylindrée et pesant au minimum 1600 kg en ordre de marche avec quatre passagers à bord. Le « Prix des Voitures Légères » et le « Prix des Touristes » ne comptant finalement qu’un participant chacune (respectivement Pierre Delaunay et Louis Inghilbert) sont autorisées à ne faire qu’une seule des trois boucles.

Après quelques imprévus météorologiques et l’indisponibilité provisoire du ministre qui doit donner le départ. La date du grand jour est fixée au 21 avril 1921.

Concurrents

Circuit Automobile de la Corse
Henri Rougier – Source BNF, Gallica, Agence Meurisse
Circuit Automobile de la Corse
François Repusseau – Source BNF, Gallica, Agence Meurisse

Les espoirs liés à la présence de concurrents étrangers donnant à la compétition un véritable caractère international sont finalement douchés par la réalité des engagements. Néanmoins les inscrits, même s’ils ne sont « que » français, sont de qualité : Bignan avec quatre voitures pour Delaunay, Guyot, Inghibert et Nougue, Bugatti avec le pilote Viscaya, Chenard et Walker avec trois voitures pour Dauvergne, Lagache et Rouvier, Rolland-Pilain avec Sadi-Lecointe et Turcat-Mery avec quatre voitures pour Rougier, d’Avaray, de Barry et Repusseau. Treize pilotes au total. Pas des moindres.

Henri Rougier (1876-1956) est le doyen des pilotes. Il a connu les temps héroïques de l’automobile, de la bicyclette et de l’aviation. ( Brevet n° 11 de l’Aéroclub de France). Outre de nombreuse s participations en course automobile, il est à jamais le premier vainqueur du Rallye de Monte Carlo, en 1911 déjà sur une Turcat – Mery, marque marseillaise dont il est l’agent à Paris.

François Repusseau (1879-1931) ingénieur et pilote, travaille notamment chez Hartford dont les amortisseurs équipent sa Turcat-Mery. Il introduira en France l’amortisseur à friction, le thermomètre de radiateur, le silentbloc et le servo-frein à dépression.

Albert Abel Guyot ( 1881-1947) vainqueur en 1908 du 1er GP des voiturettes organisé par l’ACF à Dieppe. Il termine les 500 miles d’Indianapolis à la 3e place en 1914 et à la 4e place en 1919. Egalement aviateur, il a piloté avec Louis Blériot.

Pierre de Viscaya (1884-1933), Baron dont la famille est très liée à Bugatti est lui aussi aviateur et pilote. Malheureusement , pour des problème de santé, bien qu’étant présent en Corse avec sa Bugatti, il ne pourra participer à l’épreuve.

Antoine d’Avaray (1885-1921), Marquis, sportif accompli, pilote reconnu , 3e du Tour de France Automobile sur Buick en 1914, il trouvera la mort quelques semaines plus tard, lors du GP automobile de Boulogne-sur-Mer.

Benoist de Barry () Baron, membre de l’Automobile Club de Bordeau.

André Lagache (1885-1938), ingénieur pilote pour Chenard et Walker. Il s’illustrera en 1923 en remportant les premières 24 Heures du Mans puis en 1925 les 24 Heures de Spa-Francorchamps.

Pierre Delaunay (1890-1921), 5e au Tour de France automobile sur Aquila. Pilote de bombardement pendant la 1e guerre mondiale, il est fait prisonnier puis s’échappe. Médaillé militaire et croix de guerre avec palmes. Installé en Algérie, il gère une entreprise de transports. Il est à partir de 1920, administrateur à Alger pour la maison Bignan. Le 30 aout 1920, il a terminé 3e de la Coupe des Voiturettes sur le circuit du Mans. Il est inscrit pour le « Prix des Touristes ».

Christian Dauvergne (1890-1954), officier-aviateur, pilote d’usine Chenard et Walker.

Joseph Sadi-Lecointe (1891-1954), aviateur, vainqueur de courses aériennes telles que la Coupe Deutsch de la Meurthe en 1919 et 1920, la Coupe Gordon-Bennett en 1920. Il jouit d’une notoriété mondiale. Sons inscription au Circuit de la Corse est une très bonne nouvelle, largement diffusée par les journaux. malheureusement, une sortie de route lors des reconnaissances l’empêchera de participer à la course.

Louis Inghibert , pilote moto de notoriété puis memebre de l’équipe Duesenberg en voiture. Il est inscrit pour le « Prix des Voitures Légères »

Maurice Rouvier, peu d’informations subsistent à son sujet.

Maurice Nougué, 2e lors de la 8e Coupe des Voiturettes en 1920.

Succès populaire corse

Entre les compagnies maritimes qui se sont mobilisées pour amener en Corse concurrents, touristes et amateurs et la compagnie ferroviaire qui a conduit des centaines de spectateurs depuis Bastia vers Casamozza, les grands moyens ont été mobilisés. Sans compter les villageois venus à pieds ou en carriole. ( Le journal l’Illustration les nomme « les indigènes »…) .

Toutes les administrations ont été mises en congé spécial, les habitants de Bastia sont invités à pavoiser leurs demeures et les commerçants à laisser leurs vitrines éclairées.

Le Ministre des travaux publiques, Mr Le Trocquer est là, le préfet, les députés Landry, Moro-Giafferi et Caitucoli, le sénateur Sari. Les routes sont fermées à 6 heures du matin. Gendarmerie, ponts et chaussées et membres des sociétés sportives assurent service d’ordre et garde du parcours. Les divagations d’animaux surtout, étant redoutées.

Course

Le départ est donné à 8h30 le jeudi 21 avril 1921 et les concurrents partent de 5 minutes en 5 minutes. Le premier tour est dominé par Barry sur Turcat-Mery qui doit changer de pneus, perd du temps et cède sa place à Guyot sur Bignan – Sport. Nougué suit sur le 2e Bignan-Sport à 2 minutes et 10 secondes. Les autres concurrents sont distancés dans une fourchette de 5 à 11 minutes. Rouvier, lui, ferme la marche à 28 minutes.

le Circuit Automobile de la Corse
Henri Rougier – Source BNF, Gallica, Agence Meurisse

La deuxième boucle confirme la domination de Guyot qui distance Dauvergne de 11 minutes, tandis que Barry est désormais 3e. Nougué et Rouvier ont abandonné.

Lors du dernier tour, Guyot accentue son avance mais Rougier, survolté passe de la 6e à la 2e place. A 35 minutes tout de même du vainqueur. Celui-ci a réalisé un tour à la moyenne de plus de 72 km/h, ce qui n’est pas un mince exploit !

La course du kilomètre a été reportée au 24 avril pour les raisons évoquées plus bas. Rougier, Dauvergne, Barry, Avaray, Lagache, Rouvier y participent ainsi que Madame Lagache. Elle est la première femme à être engagée dans une compétition automobile en Corse. De même en catégorie « Voiture de Tourisme » peut-on noter la présence de Pierre Bordigoni (1877-1946), le premier compétiteur automobile corse.

Circuit Automobile de la Corse
Albert Guyot – Source BNF, Gallica, Agence Meurisse

Classement Circuit Automobile de la Corse

GUYOT 1er 6h 07′ 51 » Bignan Sport
ROUGIER 2e 6h 42′ 3 » Turcat-Mery
REPUSSEAU 3e 6h 46′ 40 » Turcat-Mery
DAUVERGNE 4e 6h 52′ 23 » Chenard et Walker
de BARRY 5e 6h 54′ 7 » Turcat-Mery
d’AVARAY 6e 7h 11’10 » Turcat-Mery
LAGACHE Abandon Chenard et Walker
NOUGUE Abandon Bignan – Sport
ROUVIER Abandon Chenard et Walker
SADI-LECOINTE Forfait Rolland Pilain
de VISCAYA Forfait Bugatti

Drame

Circuit Automobile de la Corse
Pierre Delaunay – Source BNF, Gallica, Agence Meurisse

Dans la première boucle comptant pour le Prix des voitures Légères, Pierre Delaunay est sorti de la route en ligne droite suite à l’éclatement d’un pneu. Il est tué lors des terribles embardées de la voiture entre fossé et mur. Son mécanicien, Louis Godard, survit bien que grièvement blessé. Comparé à un « soldat du sport », « mort à son poste », des milliers de personnes assistent à ses obsèques à Bastia. Son parcours sportif et militaire et sa personnalité pleine de courage et de gaité lui valent un hommage unanime de la presse nationale. Une souscription est lancée par l’Automobile Club de la Corse afin de réaliser une stèle à sa mémoire. Erigée sur le lieu du drame, au bord de la RT50, à quelques kilomètres de Corte, elle existe toujours.

Le monument à Pierre Delaunay © Didier Rey

Echo médiatique

L’Auto du 22 avril 1921 – Source BNF, Gallica

La presse nationale a suivi et rendu compte de l’évènement. Mais c’est le journal l’Auto, qui du 7 au 28 avril va suivre l’épreuve, dans toutes ses composantes, au quotidien. La presse « coloniale », notamment en Algérie où l’on dénombre la présence de 100 000 corses, en rend compte de manière distante.

Localement la presse se prépare déjà aux comptes rendus des manifestation de commémorations du Centenaire de la mort de l’Empereur ( 5 mai 1821) que la Corse va célébrer en grande pompe. Si le Circuit de la Corse disparait alors de la presse, il symbolise pour les forces vives « [une] date mémorable [qui] marquera, nous l’espérons, le début de cette ère de prospérité qu’on nous fait entrevoir depuis longtemps » ( Docteur Pascal Zuccarelli, Président du Syndicat d’initiatives de Bastia) .

Retombées

La compétition sportive constitue un vecteur majeur d’ouverture de la Corse au monde. La presse, la venue de sportsmen, de compétiteurs, de touristes aisés ne peuvent qu’aider à synthétiser les espoirs de renouveau portés par tous les anciens pays belligérants et leurs régions. La Corse évolue désormais non plus comme une terre pauvre mais riche d’histoire et de folklore : elle s’inscrit dans la geste nationale. L’écho de cette compétition contribue puissamment à créer une osmose entre sport et tourisme. D’ailleurs la plaquette de l’épreuve, forte de quarante pages en consacre le tiers à la découverte touristique de « la Corse pittoresque » !

Monument du Centenaire de la mort de Napoléon – Ajaccio Place du diamant – Source BNF Gallica

Précurseur du « Tour de Corse »

L’auteur conclut en mettant en avant le triple succès organisationnel, sportif et populaire de l’épreuve d’une part mais en soulignant d’autre part le bilan mitigé en termes économique, politique et idéologique. Le succès des cérémonies du Centenaire emportant avec lui les espoirs d’évolution et de renouveau, symbolisant pour la Corse un retour à l’immobilisme et à des postures archaïques. Malgré le succès de la diffusion de l’automobile en Corse, Il faudra attendre 1956 pour réitérer l’exploit de l’organisation d’une compétition, ce sera le plus beau des rallyes sur asphalte : « Le Tour de Corse ».

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