1969 Année Héro-ïque 2/2

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Première montée d’essai, annonce le speaker. Les voitures s’alignent sagement, par catégorie, les « Tourisme », puis GT, enfin prototypes, dans chaque classe les moins puissantes en premier. Donc la Porsche Carrera 6 d’« Augwiller » trône en toute fin de cortège.

Guy Dhotel

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Une première pour Dhotel

— Première montée d’essai, annonce le speaker. Les voitures s’alignent sagement, par catégories, les tourisme, puis GT, enfin prototypes, dans chaque classe les moins puissantes en premier. Donc la Porsche Carrera 6 d’« Augwiller » trône en toute fin de cortège. A un quart d’heure de mon départ, je démarre le 1296 cc, son aboiement surprend jusque « l’altesse » qui condescend un regard surpris avant de revenir à ses admirateurs. Comme prévu, les épingles passent mal, pas assez de tours en seconde, je fais patiner copieusement l’embrayage, l’arrivée en courbe oblige à couper l’élan… je suis 2e au classement général, 1 sec 1/4 derrière la Porsche Carrera 6.

Les badauds sont soudain plus nombreux autour de :— Une BRM !— Mais non BBM, t’y connais rien, c’est un proto, etc, etc.— T’es sûr que c’est pas un BRM ?— …Bref, la deuxième place au général -et premier national- me semble attitrée. Un journaliste tourne autour de la voiture. Pierre explique, moi, je suis dans ma bulle. Je sais que je peux faire mieux dans ces foutues épingles. Je dois m’appliquer, pas de 1ère, tout en 2e et tenir plus de 5500tm. Il faut passer plus vite. Le temps d’un sandwiches, les autres discutent. Moi, je calcule, réfléchis…

1e montée

Première montée de course. La 4cv proto est partie devant moi, le chronométreur me fait signe, j’avance sur la ligne. Sa main se ferme, puis s’ouvre devant le parebrise ! 5,4,3,2,1, le moteur aboie en rythme, le compte-tours se fige sur 7000tm : la main descend, les roues patinent et le proto décolle. Je m’applique au maximum, coupe les épingles bien à la corde, laisse filer en extérieur pour reprendre des tours. Lever en haut juste avant la courbe pour ne pas écraser les pieds des officiels plantés à l’extérieur.

La redescente se fait par une autre route, en convoi. En bas, j’ai enfin mon chrono. Verdict : 45 4/10e. La Porsche Carrera a fait 44 7/10e.Tout le monde me félicite, premier national, premier des moins de 1300cc, Pierre est ravi. Des compliments, une mini-jupe me félicite, j’ai la tête ailleurs. « Comment reprendre près d’une seconde ? Vois vraiment pas où. A moins… » Entre les deux montées, c’est l’attente derrière la file des concurrents.

Derrière nous, la Porsche Carrera 6 superbe me nargue. « Augwiller » pérore devant sa cour au milieu des rires, le champagne coule déjà dans de jolies flûtes. Il a tout prévu, mais nous ne sommes pas conviés. Ah si, un mot avec un geste de révérence, il se fout de moi, en plus !— Mais passez devant, cher Monsieur ! Enflure ! Comme ça, tu connaîtras mon chrono avant de partir. Je me glisse dans la BBM sans un regard pour les fêtards déjà victorieux. Pour gagner plus d’une demi-seconde dans cette deuxième montée, faudrait voler ! En m’appliquant au max dans les épingles, je reprendrai peut-être quelques dixièmes, mais pour gagner… Et je veux gagner.

2e montée

guy dhotel
Difficile d’être davantage à la corde ! Guy Dhotel – BBM 2(c) Conrath

Cinq minutes avant le départ, je suis enfermé, sanglé, casqué, je ne vois plus personne. Je n’ai jamais été aussi concentré. Départ. Presque sans patiner, 1ère à 8000tm, 2e, je sais que j’ai déjà grapillé un rien. Virages et épingles passent comme dans un rêve : limite partout, glisse légère, je mange les bordures intérieures, sors dans les tours, pas besoin de faire patiner l’embrayage dans la dernière épingle. 2e 8500tm, 3e ,c’est la dernière ligne droite, là-haut, la courbe gauche. Les officiels à l’extérieur. Je sais que j’ai gratté quelques dixièmes mais pas assez. 8 500, 8 700 en 3e ! Je suis bien à droite pour la dernière courbe. Top ! Faudrait freiner.

Non. Je reste accélérateur à fond et balance le proto vers la corde comme une R8 Gordini : Dix bornes au moins trop vite à l’entrée sans lever le pied. J’ai prévu le sous-virage et force la berlinette au volant en restant à fond : elle doit tourner ! Après une brève hésitation, le train avant accroche brusquement et l’arrière décroche. Contrebraquage et toujours à fond jusque cette foutue ligne blanche d’arrivée. Un terreplein extérieur avec les officiels et les gendarmes, pas le temps de regarder les gens qui courent se mettre à l’abri.

Tête à queue

Déjà en face de moi, le talus. Je suis en butée de contre-braquage. Je lève brutalement le pied de l’accélérateur et débraye. Le proto déjà en plein survirage part aussitôt en tête à queue. Ce que j’espérais. J’ai déjà remis le volant à 0, roues avant dans l’axe. Dès l’angle du long talus passé et la caisse dans l’axe de la route, je freine. Je suis en marche arrière à… vite, très vite, aucune idée, c’est pas le problème ! la BBM ralentit à peine et repart de plus belle en tête à queue et Le manège diabolique commence : tenir fermement le volant dans l’axe, attendre que la voiture soit en ligne, marche avant ou arrière, peu importe : freiner à fond et relâcher dès que le proto repart en toupie.

Guy Dhotel - Amorce du tête à queueBBM 3(c) DR
Amorce du tête à queue – BBM (c) DR

Entre deux talus qui défilent le reste du temps dans le parebrise. Simple, non ? En ligne, on freine, sinon on attend. La BBM et moi on finit par ralentir, la route revient enfin droite devant moi, une légère correction au volant et on s’arrête gentiment. Sans la moindre égratignure sur la voiture. Toute la descente pour reprendre une respiration normale. Des spectateurs m’applaudissent : d’accord, j’ai fait du spectacle. J’aligne la BBM tout au fond tandis qu’on entend dans le haut-parleur le rétrogradage puis le feulement rageur du flat six qui finit sa course.

Victoire pour Dhotel et pour BBM !

Couvert par le hurlement du speaker : — Dhotel sur sa BBM vient de battre le record : 44 secondes, devant la Porsche Carrera d’Augwiller ! Celui-ci a amélioré un peu, 44 2/10e. Pas assez. Je suis devant ! Je suis premier ! Il ne reste pas pour la remise des prix, le prof’ : il est déjà rentré à Mouvaux quand commence la remise de prix : cette fois, nous sablons le champagne offert par la municipalité avec la coupe et mon premier chèque. Les gens se bousculent autour de notre groupe, les copains me demandent tous les détails sur ce passage « de malade », plusieurs journalistes demandent :— Vous pilotez une BRM ?— Non, une BBM, une voiture construite à Amiens, ….

Et puis un projecteur se fixe sur moi, le micro tout neuf FR3 Nord Picardie m’interview. Puis : « demain, vous passez aux studios pour une interview. D’accord ? » Bien sûr, je suis d’accord. Nous rentrons dans la nuit et notre petit groupe finit de fêter l’évènement. Le lendemain, les journaux « La Voix du Nord » et « La Voix des Sports » du lundi ont imprimé en gros titre : « Dhotel et sa BBM gagnent la course de côte de Licques ! « Puis ce sera mon premier interview télévisé à FR3 Lille, mon premier maquillage (léger, très léger). Et, surprise, dans le mois de septembre, six commandes fermes avec acomptes pour des prototypes BBM arrivent dans la boite aux lettres de Pierre Bertin-Boussu qui n’avait pas prévu ça.

Les hésitations sont brèves. Fin 1969, il lâche son entreprise de transport, j’arrête mes études de chirurgie dentaire : c’est dit, lui sera constructeur de protos et moi pilote maison. Il suffit de trouver un grand local, un soudeur de haut niveau, un copain dessinateur industriel nous rejoint. C’est parti. Avec quel argent ? Aucun. Suffit de ne pas se payer, de faire trop d’heures, de rigoler de nos problèmes insolubles, de rester calme avec les clients furieux des retards. Et d’avoir table ouverte chez la maman de Pierre, qui m’accueillera des années comme un de ses fils.

Mais ceci est une autre histoire : celle d’une création de petite entreprise après une première victoire au scratch.

Guy Dhotel

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Daniel Gautiez

Je crois avoir lu ça naguère dans Mémoire des Stands. Ça valait bien une réédition.

Jean-Marie Guivarc'h

toujours autant de bonheur à lire ces lignes. Merci Guy. Il était bien beau ce proto !

richard JEGO

Superbe . Victoire d’un proto de 120 cv max , sans doute léger également , sur une 906 donnée pour 220 cv et 510 kgs . La foi soulève des montagnes : félicitations au pilote enthousiaste et agile .

Albert

Merci , car je me suis permis à cette lecture , de faire ces trois montées . La troisième en particulier m’a furieusement  » stressé  » …….Il m’a fallut reprendre mes esprits avant de pouvoir écrire ces deux lignes !

ferdinand

Je connaissais l’histoire mais je suis toujours aussi content de la fessée infligée au notable à la Porsche. 52 ans plus tard, on vous sent toujours dans la peau du jeune rageux et on s’identifie.
Vite, la suite !