Autodrome de Linas-Montlhéry, le 18 octobre 1970

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Ok avait lâché Achille Fouillous le 30 septembre, ce qui scellait un contrat moral -> https://bit.ly/3kcsjJm

En ce dimanche matin d’un automne roux qui enflammait le plateau de Saint-Eutrope, il grimpait la côte de l’autodrome, parquait sa R8 bordeaux, escaladait un arbre qui poussait judicieusement contre le mur d’enceinte (sur le conseil de ce nouveau collègue qui revenait de l’armée, Patrice V.), qui l’accompagnait, traversait la frange boisée séparant ladite enceinte de la piste en remontant sa braguette pour faire croire aux gendarmes en surnombre à la satisfaction d’un besoin naturel.

Et là…Un souffle brûlant lui passe sous le nez, à la hauteur des Deux Ponts, s’étire en expansion continue le long de la ligne droite, dans le miaulement que produirait un tuyau d’orgue de type chamade. « La Matra 660 de Beltoise » hurle Patrice V. Les 11 000 tours soutenus par le V 12 en alliage léger et titane ne faiblissent pas au passage de la courbe Ascari, survivent au lointain en dépit de l’isolation phonique naturelle que constitue le feuillage encore fourni en cette fin octobre, puis se réduisent en hoquets rageurs quand le pilote manoeuvre la Hewland ultra-légère pour négocier l’épingle de Lapize qui ramène la Matra sur le rectiligne de retour. Les deux 660 seront les seules machines dont on percevrait la musique tout au long des 7,821 km du tracé.

Achille Fouillous sent qu’il se passe un truc depuis ce matin. Un truc qui le tiendrait toute sa vie. Ray-Ban, cheveux longs de rocker suburbain, il s’abîme – sur la droite du cliché – dans la contemplation d’une voiture de course bleu nuit tranchée en son centre d’une large bande orange ; une automobile trop basse, trop large, trop belle. Il sourit d’un air entendu en découvrant les noms des pilotes : « Big Al » et Snake ». Des faussaires comme lui. De l’autre côté de Ford GT40 MK1 P1078 s’active, clope au bec, Graham Wycombe, mécano au Snake Speed Racing depuis deux ans. Les boss sont à la direction de course pour une sombre affaire d’assurance.

Monthléry
Monthléry 18 octobre 1970 – Ford GT40 @ Patrice Vatan

Snake, son patron et Big Al font penser à des répliques de Brett Sinclair et Danny Wilde. Le premier fait commerce d’autos, en collectionne, court sur certaines d’entre elles, par dépit, pour se venger d’un type, coureur automobile, qui lui avait piqué sa petite amie. Dans quelques mois sa Lola T210 du Speed Racing brûlerait au cours de la Targa Florio. Il serait extrait du brasier par un paysan sicilien, son oeil droit amoché aurait du mal à rester ouvert durant la nuit du Mans, en juin 71.Quand à Snake, he is the rich man. Héritier d’un magnat de l’acier américain, sa belle-mère a épousé un écrivain célèbre, Jerzy Kosinski.

GT40 #1078 attend que ça se passe. Plus de deux ans qu’elle est aux affaires, couturée de partout, du chatterton comme éléments quasi permanents de carrosserie. Elle a débuté aux fameux 1000 de la BOAC 68, vous savez la course que Jim Clark aurait mieux fait d’honorer. Big Al l’a rachetée l’an dernier au Stathaven LTD de Mike Salmon, elle était alors de couleur vert bornéo. Montlhéry est son quatrième engagement de l’année après les 1000 km du Nürburgring, les 500 km de Vila Real, les 1000 km de Zeltweg. Partie dernière ce dimanche elle finira peinarde à la 7e place. Et ce sera sa fin. Snake la crasherait très sévèrement en novembre à Silverstone. RIP.

Monthléry
Monthléry 18 octobre 1970 – Matra 660 – JP Beltoise @ Patrice Vatan

Tirant la langue, Patrice V. cadre #1078 tant bien que mal sur le dépoli malcommode de son Rolleicord 6X6, seul format autorisé par l’école de photo qui lui avait permis d’intégrer la Documentation française comme laborantin photographe. Les pellicules coûtant cher, il engage une seconde photo au départ de la course, rendu dans le public (ce qui ne durerait plus longtemps). Il parvient à être plus rapide que Beltoise qui entre à peine dans le cadre, pourtant parti en trombe devant la Porsche 917 psychédélique de Van Lennep. On distingue sur la gauche la Bauer super 8 tenue par Achille. Le sieur V. arrêtera vite la photo pour le plus grand confort des yeux de ses contemporains.

Il existe deux courses fondatrices, primordiales où se sont forgées tant de carrières, sont nées tant de passions, les 1000 km de Paris 70 et 71 à Montlhéry, « The Place ». Tous ceux qui firent la presse, le journalisme, la photographie, le cinéma, la télé, la radio pour les décennies à venir, convergèrent vers l’autodrome ces deux jours-là. Parmi eux un étudiant en droit de Nancy, Michel M. Il avait Jack Lang comme professeur mais aussi dans une autre discipline d’autres Maîtres nommés Moss, Brooks, Behra, Portago, Musso. Il marcherait sur les traces de son père, notaire dans les Ardennes. Et natif de Gueux, près de Reims, la précision est d’importance. Derrière son viseur qui cadrait un Jack Brabham victorieux mais en phase terminale de carrière et un François Cevert dressé vers une gloire assurée, se profilait un certain Professeur au nom imbriquant ses trois circuits intimes.

Monthléry
Monthléry 18 octobre 1970 – Matra 660 – J.Brabham – F.Cevert @ Professeur Reimssparing

FIN

Avec par ordre d’apparition : Achille Fouillous : Guy Royer- Patrice V. : Patrice Vatan – Big Al : Alain de Cadenet – Snake : David Weir – Michel M. : Professeur Reimsparing

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francis rainaut

L’épingle Lapize, autrement dit la bretelle Lapize, à ne pas confondre avec la côte Lapize qui descend – sens des aiguilles d’une montre – vers l’épingle des Bruyères. La courbe Ascari, elle, est située tantôt avant la bretelle de Couard, tantôt après, selon les plans. Mais pour le coup je pense que Patrice a raison. Décidément, il n’est pas toujours simple de s’y retrouver dans le tracé du « Routier ». Grand souvenir, ces 1000km de Paris, ce pourrait être moi à droite en pull rouge sur la 2e photo, j’étais souvent collé aux barrières en béton face aux stands. La question… Lire la suite »

Francois Wilmart

Les 11 000 tours soutenus par le V 12 en alliage léger et titane ne faiblissent pas au passage de la courbe Ascari….. … ………….etc……. Hewland ultra-légère pour négocier l’épingle de Lapize qui ramène la Matra sur le rectiligne de retour

d’après la description, c’est de la « contre courbe Ascari » dont parle notre conteur …(sens aller, contre courbe â droite chateau d’eau sur la droite) La courbe Ascari est au retour ,courbe à gauche avec château d’eau sur la droite. .. ..

francis rainaut

Affirmatif, François ! Tout est désormais éclairci.

circuitmontlhery.jpg
Francois Wilmart

Super doc , je ne connais pas l’année mais apparemment la bretelle Lapize n existait pas encore et donc pas de tracé de 7.8km…..

Olivier Favre

Plutôt « Le second fait commerce d’autos … » puisqu’Alain de Cadenet, alias Big Al, est le second nommé dans la phrase précédente. Quant à David Weir, voilà un personnage original passé comme un météore dans le monde de l’endurance durant à peine plus d’une année en 70-71. Effectivement héritier d’une grande fortune de l’acier, sa courte « carrière » de pilote fait état de 7 courses mondiales, des 1000 km du Nürburgring 70 (Porsche 911) aux 24 H du Mans 1971, qu’il termina à une belle 4e place avec la 512 M de David Piper. Le team-manager de l’opération Keith Greene a raconté… Lire la suite »

Linas27

Les photos d' »amateur » de Montlhéry 70 du prof RSR sont touchantes et fort sympathiques (le quidam en rapport avec la bagnole y est toujours présent comme si c’était plus important que la bagnole elle même! ) . De même que le style décalé et anti-académique de P.Vatan : une vraie bouffée d’oxygène dans notre misérable monde.

Linas27

J’avais pas vu que les 2 premières photos étaient signés P. Vatan, côté cadrage le jeune Patrice à l’époque avait des progrès à faire!!…. Je taquine, c’est ce qui les rend si attachantes …. … Côté plume le  » bonhomme » a atteint le niveau des meilleurs crus (et ça c’est pas de la brosse à reluire mais de la franchise de ma part) … Merci pour ces billets.

Yves LE BESCOND

Ma passion est également née lors de ces 1000km de Paris 70 puis 71.
J’ avais 16 ans en 1970, et pour venir au circuit depuis mon domicile dans la Marne, j’avais pris le train, le métro, le car puis terminé à pied!
50 ans après j’ai encore en tête des images, des sons, des odeurs qui participent à de fantastiques souvenirs.
Et j’ai gardé le même genre de « photos amateurs » qui fait sourire de nos jours!

IMG_E1410.JPG
Gérard CUIF

Un style de vraie délectation. Mais qui sont vraiment Ribouldingue, Filochard et Croquignol ?