Wolinski et la Porsche de Maître Poulain

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Six ans. Cela fait déjà six ans que Georges Wolinski a été l’une des 12 victimes assassinées le 7 janvier dans les locaux de la rédaction de Charlie Hebdo à Paris.
Classic Courses entend rendre hommage aujourd’hui à ce dessinateur de talent qui avait également sévi dans le milieu du sport automobile. Il était en effet un fidèle des 24 Heures sur Glace de Chamonix et avait décoré plusieurs voitures de course dont la Porsche 911 GT2 que Maître Hervé Poulain avait engagée aux 24 Heures du Mans de 1998.
Nous vous proposons de découvrir l’interview que Georges Wolinski nous avait accordée aux 24 Heures sur Glace de Chamonix en 1999 en y ajoutant plusieurs hommages, à commencer par ceux de Maître Poulain et de l’artiste-peintre Filip-O. Ce dernier avait en effet su parfaitement transposer le coup de crayon de Wolinski sur la Porsche, comme il l’avait d’ailleurs déjà fait pour deux autres «Art Cars» d’Hervé Poulain imaginées, excusez du peu, par Arman et César.

Laurent Missbauer

L’interview d’époque

Wolinski: «Les 911 ont vraiment un beau cul !»

Lors de notre entretien avec Georges Wolinski, celui-ci nous avait confié que les Porsche symbolisaient à ses yeux «la perfection même en matière de voitures de sport» et, «comme on le dirait pour une belle femme, il n’y a rien à jeter sur une Porsche, ni même à ajouter. Elles ont toutes les deux un beau châssis». Et puis, avait-il ajouté, «les 911 ont vraiment un beau cul !». Voici l’interview réalisé à l’époque dans le cadre des 24 Heures sur Glace de Chamonix de 1999 où Georges Wolinski était l’un des nombreux invités de marque. Il y avait par ailleurs effectué un dessin illustrant une voiture partie en tonneau sur un des murs de neige bordant le circuit avec le passager, tout retourné, qui s’apprêtait à… vomir ! Le titre qu’il avait donné à ce dessin était «Les 24 Heures sur dégueulasse»… Sacré Wolinski !

Georges Wolinski, quels rapports entretenez-vous avec l’automobile ?

Wolinski: «Je fais partie depuis bientôt dix ans du jury de l’élection de la plus belle voiture de l’année au Festival automobile organisé dans le cadre des 24 Heures de Chamonix et je dois avouer que j’apprécie beaucoup les quelques jours de détente que je passe chaque année au pied du Mont-Blanc. Le sport automobile, je n’en ai pas grand-chose à cirer mais je suis tellement bien reçu ici à Chamonix que j’y viens toujours très volontiers. En plus, mes amis n’y parlent que de bagnoles et de cul, et j’aime bien ça !

Wolinski
Publicité Renault de Wolinski

Le cul ou les bagnoles ?

Les deux ! D’ailleurs, quand je vois une belle voiture, je la regarde et j’y tourne autour comme on pourrait le faire autour d’une belle femme.

Que pensez-vous des Porsche ?

Je les trouve peut-être un peu brutales mais elles n’en symbolisent pas moins à mes yeux la perfection même en matière de voitures de sport. Une Porsche est à la fois belle, rapide, fiable et efficace. Comme on le dirait pour une belle femme, il n’y a rien à jeter sur une Porsche, ni même à ajouter d’ailleurs. Il y a quelques années, j’aurais bien aimé rouler en 911, ce d’autant plus qu’elles ont vraiment un beau cul, mais plus maintenant. Avoir une belle voiture pour la laisser au garage, ce n’est pas trop mon genre. J’ai certes eu, par le passé, différentes Jaguar mais je les ai revendues. Chaque fois que je claquais une porte, cela me coûtait mille balles! J’ai fini par en avoir marre. Aujourd’hui, j’ai une petite bagnole et cela me suffit largement. Je roule dans une petite Opel Corsa et, pour les longs trajets, je prends l’avion et je loue une voiture à l’aéroport.

Quelle a été votre première voiture ?

C’était une «Citron» Traction Avant. Je l’ai cependant démolie et j’ai dû me rabattre sur différentes petites bagnoles, des Renault 4CV, des Dauphine ainsi qu’une 2CV, une voiture assez «folklorique». Avant, nous étions moins exigeants que maintenant où l’ABS, l’airbag et l’air conditionné sont de rigueur même sur les petites voitures.

A propos de voitures «folkloriques», vous avez également signé quelques campagnes publicitaires pour Renault dans les années soixante-dix, non ?

Oui et je m’en souviens encore très bien. Pour illustrer la faible consommation d’essence de la Renault 4, j’avais dessiné un conducteur de R4 qui faisait un bras d’honneur à un pompiste en passant devant une station d’essence. Ce dessin m’avait valu un procès en Italie pour non-respect de la profession de pompiste !

Wolinski
Publicité Renault de Wolinski

A quels problèmes avez-vous été confrontés pour peindre vos femmes plus ou moins dénudées sur la Porsche 911 GT2 de Maître Poulain aux 24 Heures du Mans ?

Je n’ai été confronté à aucun problème particulier. Cela, pour la simple et bonne raison, que j’ai eu la chance de compter sur un jeune peintre très talentueux (Ndlr.: Philippe Godet, de son nom d’artiste Filip-O) qui a fait un travail formidable. Il a su en effet parfaitement reproduire sur la Porsche les dessins que j’avais réalisés auparavant sur le papier.  Laurent Missbauer

L’hommage de Maître Poulain

«Wolinski était doux et tolérant»

Wolinski
Graham, Maury-Laribière, Poulain, Filip-O et Wolinski@Archives Filip-O

Maître Poulain, qu’est-ce qu’il vous vient à l’esprit quand vous pensez à Georges Wolinski ?

Hervé Poulain : En ce qui concerne l’homme, je dirais sa douceur et sa tolérance. Il était un très grand observateur et aucune de nos bassesses ne lui échappait, mais il incarnait un formidable esprit de tolérance. En ce qui concerne l’ami, que je fréquentais depuis le Festival de Jazz de Juan-les-Pins en 1967, j’évoquerais son grand amour des gens et de la vie. Georges était athée et, comme tous les athées, il n’envisageait pas un avenir post mortem. Les athées aiment en effet la vie comme des fous car ils savent qu’ils n’ont que celle-là. Georges, par exemple, adorait les truffes, les belles voitures – à commencer par ses Jaguar qu’il conduisait très mal – et les femmes. Mais attention, ce n’était pas un obsédé sexuel. Il aimait dessiner les femmes comme Modigliani, Rubens, Botticelli ou Renoir ont pu le faire avant lui. D’ailleurs, le dessin de la fille sur le capot de notre 911 des 24 Heures du Mans était directement inspiré de «La paresse», une gravure sur bois du grand artiste suisse Félix Vallotton.

Pourquoi avoir choisi Georges Wolinski après avoir confié vos précédentes Art Cars à des pointures mondiales telles que Calder, Stella, Lichtenstein, Warhol, Arman et César ?

Hervé Poulain : Après avoir fait appel à des sculpteurs et des peintres, il me fallait un dessinateur et c’est en visitant avec lui la Fondation Maeght à Saint-Paul-de-Vence, pendant la semaine du Grand-Prix de Monaco de F1 qu’il adorait, que je lui ai demandé : «Georges, voudrais-tu me décorer une voiture de course ?». Il accepta immédiatement avec beaucoup d’enthousiasme en me disant que, «étant donné que les 24 Heures du Mans étaient une manifestation très populaire, je te concocterai quelque chose qui sera à la fois ludique et populaire». Le résultat final a été très apprécié. En voyant les différentes femmes et chats qui décoraient notre Porsche, tout le monde avait un gentil sourire au Mans. La voiture a ainsi connu un succès formidable et Georges un succès d’empereur romain. Je l’avais en effet invité à prendre place dans la voiture dans laquelle moi-même et les deux autres pilotes, Jean-Luc Maury-Laribière et Eric Graham, allions défiler sur le circuit avant le départ. Le speaker de la course annonça alors sa présence et le très nombreux public présent dans les tribunes l’ovationna comme un empereur romain ! Cela lui avait beaucoup plu.

Avez-vous d’autres anecdotes sur Georges Wolinski ?

Hervé Poulain : J’en aurais des centaines. Sachez cependant que Georges était un garçon formidable que tout le monde aimait. D’ailleurs, quand nous nous voyions, je l’appelais «mon bien-aimé» ce qui, vous en conviendrez, est très rare entre hommes. Rare, mais parfaitement justifié, tant il était doux et aimable. Laurent Missbauer

«Wolinski ? C’était une personne exquise !»

L’artiste Filip-o le 17 décembre 2014 à Lausanne@Photo Laurent Missbauer

L’artiste-peintre Filip-O, de son vrai nom Philippe Godet, est celui qui a su parfaitement retranscrire sur la Porsche 911 GT2 des 24 Heures du Mans 1998 les dessins de Wolinski. Lui aussi a tenu à rendre hommage au grand dessinateur abattu le 7 janvier dans les bureaux de Charlie Hebdo. Pour Filip-O, Georges Wolinski était quelqu’un de «drôle, facile, agréable et surtout doux». Ce dernier qualificatif, également utilisé par Maître Hervé Poulain pour décrire Georges Wolinski, est peut-être celui qui convient le mieux au père de «Gaston La Bite» et du «Roi de cons».

«J’ai beaucoup apprécié ma collaboration avec Georges Wolinski», explique Filip-O. «Après avoir réalisé la Venturi Arman et la McLaren César, je n’étais pas très chaud pour peindre des visages et des personnages sur une voiture. Mais avec Georges, on ne pouvait ni faire autrement, ni lui refuser ses dessins tellement c’était une personne exquise. Et puis, il est impossible de faire du Wolinski sans femmes dénudées ! Il a eu à mon égard une grande tendresse protectrice et m’a fait entièrement confiance. Il faisait ses dessins et me disait de les mettre où je voulais. J’ai eu ainsi l’idée de placer le deuxième chat sur la plage arrière, à proximité du moteur, « comme ça il sera au chaud » m’avait glissé Wolinski. C’est en revanche ma femme qui a eu l’idée qu’une partie de la poitrine de la fille dessinée sur le toit de la voiture déborde sur le haut du pare-brise, une idée qui avait beaucoup plu à Wolinski.»

Dessin de l’artiste Filip-o qui a décoré la 911 GT2 pour Wolinski@Photo Laurent Missbauer

«Quand je regardais Georges effectuer ses dessins, on voyait très bien qu’il aimait les femmes. Je me rappelle très bien m’être dit, la première fois que je l’ai vu travailler, bon sang, il ne dessine pas les femmes avec son feutre, il les caresse avec beaucoup de tendresse. En fait, il les dessinait comme s’il voulait qu’elles lui disent je t’aime», raconte Filip-O qui voue une grande passion à tout ce qui touche aux Porsche 917, donc également à Steve McQueen et à Jo Siffert. Il nous avait d’ailleurs présenté différents tableaux représentant Jo Siffert, les Porsche 917 et également la fameuse 911 GT2 Wolinski engagée aux 24 Heures du Mans par l’écurie suisse Haberthur. Laurent Missbauer

Les très bons souvenirs de Christian Haberthur

Wolinski
Capot@Archives Filip-O

«Je garde de très bons souvenirs de cette course avec Wolinski», nous a confié Christian Haberthur qui, avec son frère Olivier et leur père Guido Haberthur, avait engagé aux 24 Heures du Mans de 1998 la 911 GT2 Wolinski confiée aux trois gentlemen drivers Eric Graham, Jean-Luc Maury-Laribière et Hervé Poulain. «Etant donné que nous avions remporté la catégorie GT2 en 1997, tout en terminant à une magnifique 9e place au classement général avec le trio composé de Michel Neugarten, Guy Martinolle et Jean-Claude Lagnier, nous étions invités d’office pour 1998 et cette présence garantie n’avait pas manqué de séduire Hervé Poulain et ses deux collègues.

Il n’était bien sûr pas question de viser à nouveau la première marche du podium avec eux mais le simple fait de rallier l’arrivée après 24 heures aurait déjà constitué une belle victoire pour eux. Et c’est ce qui se produisit, qui plus est en terminant parmi les 20 premiers au classement général et au 6e rang en GT2 malgré la transmission bloquée en quatrième vitesse en fin de course. Ce résultat a donc été fêté comme une véritable victoire. Comme la voiture était louée à d’autres pilotes d’une course à l’autre, la décoration de Wolinski n’a pas été conservée après les 24 Heures du Mans. Il fallait en effet que les pilotes successifs puissent y apposer les autocollants de leurs sponsors», déplore Christian Haberthur. Une réplique de cette voiture a été réalisée l’année passée. Elle était exposée en bonne place au salon Rétromobile 2020 de Paris. Laurent Missbauer

 Avec les plus grands

En décorant la Porsche 911 GT2 pilotée par Hervé Poulain aux 24 Heures du Mans, Georges Wolinski s’est retrouvé sur une liste qui, excusez du peu, comprenait Alexander Calder, Frank Stella, Roy Lichtenstein, Andy Warhol, Arman et César, tous des grands noms de l’art contemporain. «Même s’il était très modeste, Georges Wolinski avait été très fier d’être entré au Panthéon des plus grands noms qui avaient décoré mes Art Cars», nous a confié Hervé Poulain. La Porsche 911 GT2 Wolinski a eu droit, au 1:43e, à une série limitée de 2500 modèles réduits auprès du fabricant de miniatures Vitesse.

Porsche Wolinski@Photo Laurent Missbauer
Porsche Wolinski@Photo Laurent Missbauer

C’est le numéro 1377/2500 qui illustre cet article qui, à sa manière, entend rendre hommage à Georges Wolinski, un dessinateur dont l’excellent coup de crayon n’avait d’égal que son immense gentillesse et son grand humour. Dans un article publié en  2012 dans le quotidien «Libération», Georges Wolinski, alors âgé de 78 ans, avait confié au journaliste Edouard Launet ses dernières volontés. Il lui avait dit qu’il verrait bien graver sur sa tombe le mot suivant de Cavanna: «Wolinski, on croit qu’il est con parce qu’il fait le con, mais en réalité il est vraiment con.» «De tombe, il n’y en aura cependant pas», écrivait Edouard Launet. «Wolin préfère être incinéré. Sa femme Maryse trouve l’idée idiote : «Et on les dispersera où, tes cendres ?». Réponse de Wolinski: «Tu les balanceras aux chiottes, comme ça chaque fois que tu t’assoiras sur ma tombe, je verrai ton cul.» RIP.

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richard JEGO

Ele voyant le bandeau TBF , j’ai immédiatement pensé à la Mclaren MP4-12 no 42 des 24 heures 1995 . Elle aussi conduite et sponsorisée par Maury Laribière , dont la déco était signée CESAR et fut reproduite sur la voiture par le meme Filip-O . Sauf erreur ce fut aussi une ART CAR de Poulain …
Les tuiles TBF ont aussi décoré des Venturi et autres …

Pierre Ménard

Wolinski faisait partie de mes héros de Charlie ou Hara-Kiri, avec Cabu et Reiser. C’est à la lecture de ces noms enfuis là qu’on se rend compte qu’on vieillit.

Olivier Rogar

Et bien moi, je suis passé complètement à côté de Wolinski et Cabu. Charlie c’était pas mon truc. Par contre j’ai été fan de Reiser après être tombé par hasard sur l’album « Vive les femmes » chez le marchand de journaux où j’allais chercher « mon » Auto-Hebdo. Curieusement ça ne me fait plus beaucoup rire aujourd’hui. Alors qu’un Gaston Lagaffe m’amuse toujours autant. Le dessin et les thématiques éternelles chez Franquin, n’y sont pas étrangers. Elles étaient davantage liées à l’actualité chez Reiser. Concernant l’avis de Wolinski sur la 911, je ne peux que le rejoindre. L’exemple parfait de la forme et… Lire la suite »

Olivier Favre

Entièrement d’accord sur Gaston Lagaffe (et tant pis si on s’éloigne du sport auto) : Franquin était un génie.
Je suis aussi passé à côté de Wolinski (surtout) et de Cabu (un peu moins) et j’étais encore un peu jeune pour Reiser.
A cette époque, c’est Gotlib qui a été pour moi une révélation des possibilités humoristiques de la BD.
Gotlib, Goscinny-Uderzo, Franquin, Charlier-Giraud (pour Blueberry), voilà mon panthéon personnel en matière de BD.