Un homme et une femme.
1966. Anouk Aimée, Jean-Louis Trintignant, Claude Lelouch. Un film miraculeux qui raconte une histoire d’amour. Le ressort éternel d’une rencontre difficile qui pourtant se finira bien. Malgré les craintes de Lelouch empétré dans son manque de moyens, malgré ce qu’il fera dire à Jean-Louis Trintignant alias Duroc : « Il y a comme ça des dimanches qui commencent bien et qui finissent mal. C’est incroyable quand même… C’est incroyable de s’empêcher d’être heureux. »
On suivra leurs beaux personnages au rythme de ce V8 Ford et de ce chabadabada qui feront battre nos coeurs comme ceux de millions de spectateurs. La Palme à Cannes et deux Oscars. De quoi vouloir célébrer ces soixante années. Célébrer pour se souvenir. Pour se rassurer aussi ; cet anniversaire ne nous dit-il pas que le bonheur est toujours possible en dépit des circonstances ?
Olivier Rogar Santoni et Patrice Vatan
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Deauville, la Mustang n°184 de Joël Lefebvre ( Interview réalisée en juillet 2025)

Olivier Rogar Santoni – Classic Courses : Etes-vous arrivé à la reconstitution de cette voiture mythique par passion de l’automobile ou du cinéma ?
Joël Lefebvre : Ni l’un ni l’autre en fait, même si je suis amateur des deux. Avant tout je suis normand et plus que normand même ! J’ai toujours habité à Deauville. Mon métier est d’être éclairagiste pour le spectacle vivant. J’aime l’image, la photographie.
Un jour en me promenant sur les planches, les fameuses planches, à Deauville, je me suis dit qu’il était un peu bizarre de n’y jamais avoir revu la Mustang du film « Un homme, une femme ».
ORS – CC : Et tout part de là ?
Joël Lefebvre : Oui. Je me renseigne. Et j’apprends rapidement que la voiture du film, la fameuse n°184 a disparu. Elle avait été mise à la disposition de la production par Henri Chemin, du service presse de Ford France puis vendue après le film. Son nouveau propriétaire l’a rapidement échangée contre une Mercedes et elle était donc à nouveau offerte à la vente dans une concession de la région parisienne. Il se trouve que la concession en question a brûlé en 1967. Et la voiture n’a jamais réapparu. Tout porte à croire qu’elle a brûlé elle aussi à ce moment – là.
ORS : Et vous vient l’idée de créer son clone ?
Joël Lefebvre : En fait j’ai l’âge de la Mustang, son image m’a marqué, tout comme le film et je me mets à rêver d’amener ma femme de Paris à Deauville dans cette voiture, la plus romantique pour moi.
Je me mets donc en quête du double de cette voiture. Une Code K 1965 blanche, hard top coupé avec boîte manuelle, freins à disques à l’avant et double ligne d’échappement. En juin 2018 je trouve une Code C assez proche en configuration, disons à 99%. Je l’achète, à Aix les Bains. Je roule un peu avec et ma fille prend des photos qu’elle met sur les réseaux sociaux.

ORS – CC : Entrez – vous en contact avec Claude Lelouch ou sa société de production , Films 13 ?
Joël Lefebvre : Non, je n’y pense même pas. Mais deux mois plus tard, je reçois un appel téléphonique alors que je suis en voyage. Je suis à l’aéroport de Milan. C’est Martine Lelouch, la sœur de Claude. Ils sont tombés sur les photos sur les réseaux sociaux. Ils vont tourner « Les plus belles années d’une vie ». Ils veulent la voiture pour le film.
ORS – CC : Donc le clone finit par jouer un rôle original ?

Joël Lefebvre : Incroyable, mais effectivement. Elle est utilisée dans le film qui sort en 2019. Et la même année, le Tour Auto s’achève à Deauville. Je tente d’inscrire la voiture. Ce n’est pas évident car j’ai certainement la voiture la moins chère du plateau mais je suis accepté. Pendant les mois qui précèdent le rallye, on prépare la voiture. On fait faire des blousons comme celui de Jean-Louis Trintignant aussi. A la fin du Tour, Claude Lelouch accueille l’arrivée des concurrents. Il fait même le parcours de liaison jusqu’à Deauville en co-pilote.
ORS – CC : Dans la version de 1966 du film on voit des essais à Montlhéry avec de nombreuses Ford.
Mais l’affaire ne se finit pas là car quelques mois plus tard, sa secrétaire m’appelle pour rencontrer Lelouch. Je me demande bien ce qu’il peut vouloir. Je me rends aux Films 13. Il m’accueille et me parle des blousons que j’ai fait faire. Il trouve l’idée bonne et propose que nous gérions les produits dérivés du film.
Je dois dire que cette voiture a eu un succès incroyable auprès du public. Les gens nous encourageaient, chantant même le fameux « Chabadabada du film ! ». Un grand souvenir.
Joël Lefebvre : Oui Ford France a mis le paquet pour le film en général. Il y a une Ford GT 40, la P1007, elle existe toujours en Grande Bretagne. Une Formule Ford et il y a aussi les Mustang.
Tout d’abord le cabriolet rouge dans lequel Jean-Louis Trintignant conduit son fils Antoine. Il y a aussi deux Mustang GT code K qui n’existent plus. Et la 184 qui est inscrite pour Tity Greder et Martial Delalande au Monte Carlo. Elle finira 11e.
Quant à Jean-Louis et Henri Chemin ils sont en fait inscrits eux aussi comme concurrents mais sur la Mustang n°145. C’est avec cette voiture que seront tournées les images de ce Monte Carlo très enneigé. Claude Lelouch à la caméra, installé sur la banquette arrière. Ce sont les dernières prises du tournage.
ORS – CC : 2026 marquera le 60e anniversaire du film, pensez-vous le commémorer ?
Joël Lefebvre : On aimerait faire quelque chose en décembre à Montlhéry. Comme dans le film. Mustang 184, GT40 et Formule Ford. Ensuite on verrait bien la Mustang au Monte Carlo Historique fin janvier 2026. Avec notre « pré » départ à Deauville. Si Jean-Claude Lelouch pouvait y être puis à l’arrivée ce serait parfait.

Autodrome de Linas-Montlhéry, le 11 décembre 1965 par Patrice Vatan
Montmartre 15 40 – Téléphone dans la salle vitrée au rez-de-chaussée de la tour de contrôle BP. Monsieur Maillard-Brune ? Ils arrivent. Le directeur de l’autodrome repose le combiné, l’air pensif.
Il a longtemps tergiversé avant de donner son accord à ce tournage demandé par un inconnu, un certain Claude Lelouch… ou Leloup… il ne sait plus. Il serait question de faire tourner une GT40, des Mustang et une F3.
Depuis la catastrophe de l’an dernier, juste avant qu’il prenne la suite de son patron, le colonel Peix – cinq morts aux 1000 km de Paris, deux pilotes, Franco Patria et Peter Lindner, et trois commissaires, René Dumoulin, Roger Millot et Jean Pairard -, il est terriblement méfiant, Philippe Maillard-Brune. Mais la caution morale de Henri Chemin, le boss des relations extérieures de Ford France, partie prenante dans ce film, a enlevé le morceau…
Ce matin du samedi 11 décembre, le plafond est si bas que l’anneau tutoie des nuées grisâtres, il flotte à seaux, le vent a tourné au nord, bref pas un temps à mettre une auto dehors. Justement ils en descendent trois du camion de l’écurie Ford France, une Mustang blanche, une Ford GT40 de la même couleur et une Brabham BT10 de F3. Deux américaines se pointent à la barrière, un cabriolet Mustang rouge d’où émerge Jean-Louis Trintignant (plus smart que son oncle Pétoulet, songe le directeur du circuit, reclus dans son bocal griffé par la pluie glaciale).

Et voici qu’un lascar brun de poil, frisé comme un mouton, gicle d’une énorme Plymouth Belvedere noire. Il rassemble son monde au pied de la tour, fait apporter deux projos, décharge du coffre une Arriflex 35, sans doute ce Leloup… On tourne. La Mustang rouge déboule du souterrain, conduite par Trintignant. Il la gare devant la baraque en bois qui jouxte l’entrée de la piste. Coupez.
Moteur, lui et Henri Chemin apparaissent en combinaison de coureur, revêtus du superbe blouson matelassé frappé de l’écusson Ford France. Coupez.
Moteur, Trintignant monte dans la Ford GT 40 (enfin, monte…), assisté par un mécano joufflu coiffé d’un bonnet bleu, un gars de chez Ford France, comme la poignée de gus corvéable à merci par Leloup. Coupez.
Moteur, on fait rouler de concert le coupé Mustang blanc n°184 et la GT 40 sur le développement court reliant les deux anneaux. Leloup est partout, excité comme une puce, il grimpe dans le coffre de la Belvedere, se cale à l’épaule l’Arriflex, cadre la GT40 qui enquille derrière. Quel boxon !
L’action se déplace soudain vers la tour de contrôle, on entre, Leloup, au cadre, suit Trintignant qui se dirige vers le téléphone, on fait signe à Maillard-Brune de dégager, l’acteur demande un numéro, Montmartre 15 40…
Allô Anne ? Jean-Louis Duroc, c’est moi qui vous ai ramenée à Paris dimanche dernier, je vais à Deauville demain dimanche voir mon fils, si ça vous dit que je vous y emmène…
Un œil au calendrier mural épinglé à côté du plan des pistes confirme à Maillard-Brune qu’on est aujourd’hui samedi . Trintignant tourne en ce moment à Montlhéry et Duroc va demain à Deauville ?!
Ça s’embrouille dans sa tête… Qu’est-ce que c’est que ce type-là, Leloup ? Il vérifie sur la lettre envoyée par sa boîte, les Films 13. Non… Lelouch en fait.

60 ans plus tard, plus personne au monde n’écorcherait le nom de Claude Lelouch, magicien qui embrouille le cinéma et la vie en une matrice universelle.
60 ans plus tard jour pour jour. Montlhéry. 11 décembre 2025. On y célèbrera cette mémorable journée de tournage. Assagi, le poil blanchi mais la passion inentamée, Claude Lelouch retournera aujourd’hui à Montlhéry.
On débarquera une GT 40 blanche au fin liseré Ecurie Ford France et une Mustang blanche n°184. Cette dernière ayant été détruite, une autre auto a pris sa relève dans l’Histoire, gréée à l’identique par un passionné deauvillais, Joel Lefebvre, dit Mustang184.
Monte-Carlo
Le souhait de Joël Lefebvre ne se réalisera malheureusement pas. Différentes raisons n’ont pas permis de mettre la voiture en situation dans la Principauté lors de l’arrivée du rallye historique.
















