20 décembre 2023

Le triplé nordique de Stig Blomqvist

En 1971 le Suédois Stig Blomqvist se révèle sur la scène internationale des rallyes. Il remporte successivement les trois grandes épreuves dites « nordiques » au volant d’une Saab, une voiture qui détonne parmi ses concurrentes, Porsche, Alpine et autres Lancia.

Olivier Favre

Stig Blomqvist Rallye de Suède 1971 © DR

En ce temps-là les rallyes duraient plusieurs jours, jusqu’à une semaine, et cumulaient des centaines voire des milliers de kilomètres et plusieurs dizaines d’épreuves spéciales. L’endurance et la résistance des hommes et des machines comptaient au moins autant que leur vitesse pure. Regroupés pour la plupart depuis 1970 dans un championnat international des marques, les grands rallyes d’alors étaient très typés. Il y avait les alpins ou montagnards, Monte-Carlo, San Remo, Autriche, Acropole. Les africains, Maroc, Safari, particulièrement « cassants ». Et il y avait les nordiques qui se déroulaient principalement dans des forêts. Enneigées l’hiver (Suède), poussiéreuses l’été (1000 Lacs) ou boueuses au cœur de l’automne britannique (le rallye de Grande-Bretagne couramment appelé RAC).

Étrange Saab

Au départ de ces rallyes s’alignaient des machines très variées qui n’étaient pas forcément adaptées à tous les terrains. Dès lors, chaque constructeur sélectionnait les épreuves qui convenaient le mieux à ses voitures et pilotes. Ainsi par exemple les Alpine étaient-elles particulièrement à l’aise dans les rallyes … alpins (logique !).

De son côté, depuis dix ans déjà une marque venue du froid faisait des merveilles avec une voiture pour le moins atypique. Traction avant, modeste trois cylindres deux temps (au début), allure comparable à un crapaud, la Saab 96 n’avait vraiment rien d’une bête de course. Mais compacte, robuste, agile et naturellement sous-vireuse avec son poids en majorité sur l’avant, elle se révélait redoutable dans les rallyes nordiques où règne le pilotage tout en glissades. En 1971 elle est depuis déjà quelques années propulsée (ou plutôt tractée) par un V4 Ford régulièrement amélioré et vitaminé. Avec ce moteur porté à 1800 cc et 140 cv, la Saab est loin des 200 cv des Porsche et Ford, mais elle n’est pas ridicule face aux Lancia, Fiat ou Alpine.

Remarquez le sticker humoristique sur la vitre derrière Stig © DR

Voilà pour le décor et la machine, venons-en maintenant à l’homme. Au début de l’année 1971 Stig Blomqvist, natif d’Örebro comme Ronnie Peterson, n’est encore qu’un jeune espoir de 24 ans. Après avoir suivi les cours de l’école de pilotage d’Erik Carlsson, il participe à son rallye national depuis 1965. Il vient certes de terminer 2e du championnat de Suède des rallyes avec cette fameuse Saab 96, mais il est inconnu en dehors de la Scandinavie. Discret et peu bavard, le bonhomme n’est de toute façon pas du genre à se mettre en avant. Mais, durant toute sa longue carrière, il fera l’unanimité dans le petit monde des rallyes : aimable, poli, compréhensif, Stig est un vrai gentil, on peut le dire sans mièvrerie.

Suède : et d’un pour Stig Blomqvist !

Ayant terminé 2e l’année précédente, Stig Blomqvist se présente au départ du rallye de Suède en outsider sérieux. Il a changé de copilote, c’est maintenant Arne Hertz qui le navigue (1). Il fait doux, très doux en Suède en ce mois de février 71. Avec ce dégel précoce jamais vu depuis 40 ans, la glace se fait rare et la neige laisse place à une soupe répugnante. Portant des numéros élevés, les Saab sont favorisées. Avec leurs voies étroites, elles s’inscrivent bien dans les rails profonds creusés dans la neige molle par les douze ou quinze voitures qui les ont précédées. Et elles y trouvent une couche de terre où leurs pneus cloutés accrochent bien.

Rallye de Suède 1971 © DR

Blomqvist domine les débats et s’impose en leader d’un tir groupé de Saab : six dans les dix premières places ! Il perpétue ainsi le monopole des pilotes suédois sur cette épreuve, qui ne sera interrompu que dix ans plus tard (par Hannu Mikkola). Blomqvist lui-même la gagnera au total sept fois et en reste aujourd’hui encore le recordman de victoires.

1000 Lacs : et de deux !

Les 1000 Lacs ne faisant pas partie du championnat international des rallyes, le plateau est plus léger qu’ailleurs. Parmi les ténors du cru, seul Mikkola est là avec une Escort. Saab y voit l’occasion de jouer un bon tour aux voisins finlandais. Il n’empêche, Stig Blomqvist et son compère Eklund font face à un rude défi. Avec leur fameux « sisu » (2), tous les pilotes finlandais sont capables de se transcender pour leur rallye national. De fait, à l’arrivée nos deux Suédois sont les deux seuls pilotes étrangers dans les 40 premiers classés ! Blomqvist l’emporte devant une Opel et une Volvo. Celle-ci est conduite par un jeune Finlandais qui ne restera pas longtemps inconnu : Markku Alen. Stig n’est que le troisième pilote à briser l’hégémonie finlandaise aux 1000 Lacs depuis la création de l’épreuve en 1951 et le premier depuis 1960 (3)

Un moment de détente pour Stig et Arne aux 1000 Lacs – © Pentti Koskinen

RAC Rally : et de trois !

Trois mois plus tard, c’est le fameux RAC Rally qui clôt la saison. Les spéciales de ce rallye à parcours secret se déroulent sur des chemins forestiers privés. En effet, la loi britannique d’alors interdit strictement les courses sur routes publiques, même fermées à la circulation. Cette fois les Saab vont avoir affaire à forte partie. Alpine, Lancia, Fiat, Opel, Datsun sont là, de même que Waldegård sur une 911 semi-privée. Mais ce sont surtout les Ford Escort de Mäkinen, Mikkola et Clark qui paraissent favorites. Dans les neiges écossaises des premières étapes, Mäkinen fait parler la puissance et prend la tête. Puis, sur des chemins plus durs faits de glace et de cailloux, Blomqvist profite à plein des qualités de maniabilité de sa monture et enroule les grandes enfilades forestières. Il écœure même Waldegård qui doit s’avouer vaincu.

RAC Rally 1971 © DR

C’est la troisième grande victoire de l’année pour Stig et Saab. La marque suédoise termine même vice-championne internationale des rallyes derrière Alpine. Quant à Blomqvist, il entre dans la cour des grands avec ce triplé des rallyes nordiques qui n’avait jamais été réalisé la même année et qui ne sera réitéré que 17 ans plus tard par Markku Alen (Lancia) (4).

Stig Blomqvist après 1971

Après une telle « éclosion » sur la scène des rallyes, un parcours classique serait logique pour Stig. Il pourrait à présent monnayer ses talents auprès des plus grandes marques, comme ses confrères nordiques. Mais non, il va rester chez Saab pendant encore presque dix ans. Avec le recul, quelle étrange carrière que la sienne ! Durant les années 70 tout le monde s’accorde pour le classer parmi les meilleurs du monde. Mais on hésite à le mettre au même niveau que les Waldegård, Alen ou Mikkola. En effet, ceux-ci s’imposent sur des voitures très différentes et sur tous les terrains, alors que Stig Blomqvist reste obstinément fidèle à Saab, comme premier pilote et membre illustre du service des relations publiques de la marque de Trollhättan. Cette fidélité lui permettra d’être le premier à faire gagner un moteur turbo en championnat du monde (Suède 79).

Mais quand même, on se pose la question : est-il capable de gagner avec autre chose qu’une Saab ? Si oui, ne passe-t-il pas à côté d’une grande carrière, compte tenu des terrains de prédilection limités de sa machine ? Début 1980, il dit lui-même dans Auto-Hebdo qu’il est maintenant trop tard pour quitter Saab (5). Pourtant, quelques mois plus tard, alors que plus personne n’y croit, il s’émancipe de la marque suédoise. D’abord chez Talbot, puis chez Audi où il décroche le titre de champion du monde en 1984, à 38 ans. Jamais rassasié de pilotage, Stig continuera encore longtemps à piloter pour le plaisir, établissant des records de longévité : 32 ans de présence en championnat du monde (1973-2006), dont 17 saisons avec au moins un podium (record partagé avec Sainz). Passion, humanité, efficacité, trois mots qui résument bien le personnage, chapeau M. Blomqvist !

Autre record pour Stig, celui de la plus rapide spéciale de l’histoire au rallye d’Argentine 1983 : 189,53 km/h de moyenne ! – © McKlein

Notes :

(1) S’il y avait eu un championnat international des copilotes en cette année 71, Arne Hertz l’aurait décroché haut la main, puisque s’ajoutent à ses trois victoires avec Blomqvist ses deux succès sur Alpine aux côtés d’Ove Andersson (Acropole et Autriche). A partir de 1976 Hertz assistera Hannu Mikkola, avec qui il gagnera le titre mondial en 1983 (Audi Quattro).
(2) Intraduisible en français, le sisu était défini en 1940 dans le magazine Time, à l’époque de la guerre russo-finlandaise, comme un « mélange de bravade et de bravoure, de férocité et de ténacité, de capacité à continuer à se battre après que la plupart des gens ont renoncé ».
(3) Il faudra attendre 1989 et le Suédois Mikaël Ericsson pour que la domination finnoise soit à nouveau interrompue.
(4) Depuis, seuls trois pilotes l’ont réussi à leur tour : Marcus Grönholm en 2006, Sébastien Ogier en 2013 et Ott Tänak en 2019.
(5) Auto-Hebdo n°203, page 15

Le RAC 71 en vidéo : https://www.youtube.com/watch?app=desktop&v=3YWanySQ1oY

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