Brasilia 1974 : le général veut son Grand Prix

Jusqu’à la fin des années soixante le Brésil ne représente pas grand-chose en matière de sport automobile. En tout cas, beaucoup moins que son voisin et grand rival, l’Argentine. Un seul Brésilien a alors fréquenté la F1 : Chico Landi, qui a disputé 6 Grands Prix de 1951 à 1956, sans laisser une trace impérissable. Mais arrivent les frères Fittipaldi ; Emerson surtout, qui passe en quelques mois de la F3 à la F1 et gagne dès son 4e Grand Prix (Etats-Unis 1970). Dans le sillage d’Emerson émerge Carlos Pace et le vieux circuit d’Interlagos profite de cette éclosion de talents pour faire peau neuve. Il accueille sa première course de F1 début 1972, hors championnat. Puis l’année suivante le GP du Brésil est inscrit au championnat et n’en sortira plus.

Olivier Favre

Départ

Reutemann-Ecclestone

Le Brésil en 1970

Cette émergence du Brésil sur la scène du sport automobile international au tournant des seventies s’inscrit dans un contexte économique florissant, le « miracle brésilien » : Barrage Itaipusurfant sur des taux de croissance annuelle de plus de 10%, les plus élevés au monde, le pays se modernise et bâtit de grandes infrastructures telles la route transamazonienne reliant le nord-est aux pays limitrophes à l’ouest (Colombie, Equateur, Pérou) ou le barrage d’Itaipu, à la frontière avec le Paraguay. Mais, outre qu’elle ne profite pas à toutes les couches de la population, cette expansion a une face noire : depuis le coup d’état militaire de 1964, le pays vit sous le joug de l’armée. Censure, torture, exécutions, « disparitions » organisées, obsession anticommuniste et soutien plus ou moins discret des Etats-Unis ; quelques années avant l’Argentine et le Chili, le Brésil a lancé la sinistre mode des juntes militaires sud-américaines et vit en ce début des seventies ses « anos de chumbo » (années de plomb).

Evidemment, outre ses bons résultats économiques, ce régime dictatorial compte sur le sport pour conserver les bonnes grâces de la population. A cet égard, il a été comblé en 1970 par le 3e sacre de ses footballeurs, lors de la Coupe du Monde au Mexique. Mais les militaires suivent aussi attentivement les succès des nouveaux héros que sont les pilotes de F1. MediciParmi ces vieux galonnés, le général président Medici veut, avant de quitter le pouvoir, mettre les projecteurs sur Brasilia et lier sa gloire à celle d’Emerson Fittipaldi. En deux ans il fait construire un circuit ultra-moderne pour l’époque, encore plus que le Ricard. Long de 5,47 km, il est conçu sur le modèle d’Interlagos : une partie extérieure et un tracé intérieur plus tortueux. Il offre, comme Ontario, une très bonne visibilité au public et fait partie d’un immense complexe sportif incluant également un stade de foot et un hall de sports, le tout bâti dans le style futuriste de la ville conçue par Oscar Niemeyer 15 ans plus tôt.

Sans surprise, le circuit est baptisé Autodromo Emilio Medici et début février 1974 est programmé le Grande Premio Presidente Medici. La modestie et le sens du ridicule ne sont pas des vertus courantes chez les généraux et dictateurs …

Brasilia, février 1974

Ganley-Stuck-2

Merzario-3

Mass-3

Cette course est positionnée début février 74, une semaine après le Grand Prix du Brésil qui a eu lieu à Interlagos, pour profiter de la présence sur place du F1 Circus. Enfin, « sur place », c’est beaucoup dire : il y a quand même plus de 1 000 km entre Sao Paulo et Brasilia, au cœur de l’Amazonie. Aussi, tout le monde n’a pas souhaité prolonger la « temporada » sud-américaine. Certes, le prochain Grand Prix comptant pour le championnat, à Kyalami, n’est prévu que 2 mois plus tard ; mais plusieurs écuries n’ont pas voulu perdre ne serait-ce qu’une semaine pour travailler sur leurs nouvelles voitures. C’est le cas de Lotus, Ferrari, Shadow et Embassy-Lola. Accès gradinsQuant à McLaren et Tyrrell, elles n’alignent qu’une seule voiture, respectivement pour « Emmo » et Scheckter, alors que BRM est présente avec deux voitures (Beltoise, Pescarolo) au lieu de trois. Ce qui réduit le plateau à 12 voitures, moitié moins qu’à Interlagos le week-end précédent. Quatre équipes sont au complet et dans la même configuration qu’à Interlagos : March (Ganley et Stuck), Surtees (Pace et Mass), Iso-Marlboro (Merzario) et Hesketh (Hunt). Brabham quant à elle a bien ses deux voitures habituelles mais, aux côtés de Reutemann, Wilson Fittipaldi a délaissé quelques heures son projet Copersucar, la F1 brésilienne, pour s’installer dans le baquet du jeune Richard Robarts (qui ne tardera pas à être remplacé définitivement par un autre Brésilien, Carlos Pace).W Fittipaldi-grille

C’est Bernie Ecclestone qui joue les gentils organisateur et financeur de l’expédition et il soigne le confort des équipes qui ont consenti le déplacement : hôtel luxueux, balade en bateau et autres activités, c’est « all inclusive » pour tout le monde. Pour l’anecdote, l’hôtel accueille à ce moment-là un autre hôte « de marque » en la personne de Ronald Biggs, l’un des auteurs de la célèbre attaque du train postal en 1963, en fuite après son évasion d’une prison anglaise quelques années plus tôt. Amusant quand on sait que plus tard des rumeurs prétendront impliquer Ecclestone dans ce casse, ce qui vaudra d’ailleurs des poursuites à certains journaux. Bernie affirmant quant à lui : « Il n’y avait pas assez d’argent dans ce train, j’aurais fait mieux que ça ». 

Bon, il y a quand même une course prévue pour nos vacanciers de luxe, donc revenons au circuit. Piquet 1974Et là, c’est moins plaisant : les pilotes n’apprécient guère le tracé du genre Mickey Mouse, qu’ils trouvent plus adapté au karting qu’à la F1. En outre, le bitume est très abrasif, ce qui induit un manque d’adhérence chronique. En revanche, le confort des stands est optimal, on y trouve même des chambres avec douche ! Et dans le stand Brabham, il y a un garçon de 21 ans qui apprécie certainement cet aspect. Tout heureux d’être là, ce jeune pilote et apprenti mécano de Brasilia a réussi à se faire engager comme homme à tout faire après s’être lié d’amitié avec les mécanos. Avec son copain Roberto Moreno, il nettoie les voitures et le stand, fait le coursier et sert d’interprète à l’occasion. Et, faute d’accréditation, il passe la nuit sur place pour être sûr de ne pas être refoulé à l’entrée du circuit le lendemain. Il s’appelle Nelson Piquet Souto Maior. Ce qui fera dire à Reutemann sept ans plus tard : « J’ai perdu le championnat face à un garçon qui nettoyait les roues de ma voiture. »

Le dimanche : Comme à Interlagos, Reutemann part en tête, mais Emerson Fittipaldi le double et s’impose facilement après 40 tours et 1h et quart de course, malgré une quasi panne d’essence qui l’oblige à terminer au petit trot. Heureusement, Scheckter était trop loin pour le menacer. Mais le Sud-Africain décroche quand même son premier podium en F1. La 3e place est décrochée par Merzario, qui offre à Frank Williams la saveur alors rare d’un podium en F1. Les 85 000 spectateurs sont évidemment ravis du résultat, mais la course n’a guère été passionnante ; à la faiblesse numérique du plateau s’ajoutant la configuration du tracé, peu propice aux dépassements.

Reutemann-Scheckter

Les trois premiers empochent respectivement 50 000, 40 000 et 30 000 cruzeiros. Lors de la remise des prix, Medici fait l’une de ses dernières apparitions publiques ; il sera remplacé peu après par un autre général, Ernesto Geisel, qui va légèrement desserrer l’étau de la répression. C’est la fin des années de plomb. Mais la démocratie ne reviendra au Brésil que 10 ans plus tard.

Et depuis …

L’idée était d’alterner le GP du Brésil entre Interlagos et Brasilia. Mais les Cariocas ne l’entendirent pas de cette oreille et créèrent le circuit de Jacarepagua pour les mettre d’accord. Et les destins de ces trois circuits ont fortement divergé depuis 40 ans.Accès gradins Aujourd’hui Jacarapagua, qui avait été renommé « Autodromo Internacional Nelson Piquet », n’existe plus ; il a été détruit pour faire de la place en prévision des Jeux Olympiques de 2016. Rebaptisé Autodromo José Carlos Pace, Interlagos a été remodelé à la fin des années 80 et accueille le GP du Brésil sans discontinuer depuis plus de 25 ans. Quant au circuit de Brasilia, la F1 n’y est jamais revenue, il n’a plus hébergé que des courses nationales voire régionales. Hormis une épreuve GT BPR hors championnat en décembre 1996, qui fut gagnée par la McLaren F1 GTR de Johnny Cecotto et Nelson Piquet. Le Brésilien eut ainsi l’honneur, rare pour un pilote, de triompher sur un circuit portant son nom (depuis 1988, suite à son 3e titre mondial). Mais cet autre Autodromo Internacional Nelson Piquet semble en sursis aujourd’hui.

Brasilia BPR

Les projets de rénovation s’y succèdent, mais ne donnent rien. Un circuit Piquet détruit, un autre en déshérence, voilà qui ne peut que renforcer l’amertume du premier triple champion du monde brésilien qui a toujours considéré qu’il n’avait pas dans son pays la reconnaissance qu’il mérite, notamment face à son rival et ennemi Senna. Enfin, pour ce qui est de la démocratie au Brésil, l’actualité récente a montré que, dans ce pays grand comme un continent, ce n’est toujours pas un long fleuve tranquille !

Légendes photos (© DR)

1 – Départ
2 – Reutemann et Ecclestone
3 – Barrage d’Itaipu
4 – Le Président Emilio Medici
5, 6, 7 – Ganley et Stuck, Merzario, Mass
8 – Ticket d’accès aux gradins
9 – La Brabham de Wilson Fittipaldi
10 – Piquet et Moreno dans le stand Brabham
11 – Reutemann et Scheckter
12 – Vue aérienne
13 – Départ de la course BPR en 1996

Olivier Favre

Le goût de l’automobile est un atavisme familial transmis par mon père, qui l’a manifesté autant à l’échelle 1 que par les Dinky Toys. Mais l’intérêt pour la course est ma spécificité et j’y suis venu très tôt par les miniatures Solido des 24 Heures du Mans, Ferrari 512 M, Matra et autres Porsche 917. Après le jeu sur les tapis est venu le temps de la collection et du modélisme, de l’abonnement à Sport-Auto puis à Auto-Hebdo. Parallèlement, mes études à Sciences-Po ont confirmé mon intérêt pour l’Histoire et renforcé ma confiance rédactionnelle. Une fois trouvée ma voie professionnelle dans la fonction publique territoriale, j’ai voulu réunir tout cela et écrire sur l’histoire de la course automobile, celle que je n’ai pas vécue, celle que j’aurais aimé vivre. C’est ainsi que j’ai collaboré à Automobile Historique pendant trois ans. Puis sont venus Mémoires des Stands et le magazine Autodiva, qui me permet de garder le contact, précieux pour moi, avec le papier. Et enfin Classic Courses depuis 2012.

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Olivier Favre

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F.Coeuret
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F.Coeuret

Merci Olivier pour ce rappel salutaire du circuit de Brasilia sorti de mes souvenirs, croustillante l ‘anecdote de Bernie et l’ affaire du train postal , singuliers les débuts de Piquet au bas de l’échelle, pertinent ce cadrage avec la toile politique brésilienne du moment dont on avait pas nécessairement à l’époque une vision précise.

richard JEGO
Invité
richard JEGO

Complètement oublié , ce GP . Une précision :
BRASILIA , situé à 1200 m sur de hauts plateaux est en fait bien plus proche de Sao Paulo que du coeur de l’AMAZONIE : Manaus .

ferdinand
Invité
ferdinand

Merci pour cet article qui nous rappelle que l’histoire se bricole ainsi, parce que des frères exportent leur talent et qu’un dictateur profite de l’aubaine.
Les amateurs d’automobile et plus généralement de sport se disent souvent « apolitiques », sans se rendre compte que ceci fait d’eux des illettrés idéologiques et les prive d’un gros bout de l’aventure.
Mais bref, il est toujours bon de rappeler que l’histoire ne s’arrête ni aux classements ni aux anecdotes recuites.
À propos d’anecdote, je suis content de voir ce jeune Piquet à l’oeuvre. Je ne connaissais pas cette photo.