Zandvoort Circuit,

Hollande septentrionale, Pays-Bas, le 21 juin 1970

Photographe à l’agence locale Anefo, Joost Evers est un homme qui a une culture musicale. Remontant dans le sens contraire de l’histoire la ligne des stands il se trouve face à cette scène qu’il shoote à l’instinct ; les paroles de James Brown surgissent à sa conscience : https://bit.ly/2N8lyJV

Le fatum, la force du destin ici à l’oeuvre sont tels que les mots arrivent en butée pour dire le maelstrom qui explose dans le crâne de cet homme en combinaison de pilote qui porte sa dérisoire couronne de lauriers comme un carcan : Jochen Rindt.

Comment mêler, sans cramer toutes ses connexions neuronales, des émotions aussi antinomiques que le bonheur de gagner enfin sur la Lotus 72, d’arracher la deuxième place au championnat du monde, et l’horreur d’avoir perdu son meilleur ami, Piers Courage, que la course qui continue l’a condamné à frôler 57 tours durant la De Tomaso en cendres, louvoyant pour éviter le casque frappé du logo d’Eton College, d’où sortait Piers, abandonné au sol.

This is a man’s world, this is a man’s world.

La formule 1 est un monde d’hommes.
Surtout sur une piste comme Zandvoort, construite pendant la Guerre sur des voies en partie tracées par l’occupant allemand, perpétuellement balayée par le vent du nord qui y éparpille eau salée mélangée au sable, que parcourent des monoplaces de 500 cv avalant le kilomètre en douze secondes.

Quelques minutes avant la mise en place sur la grille de départ du Grand Prix, Piers Courage a le pied posé sur un pneu de sa De Tomaso rouge aux flancs ventrus.

Piers Courage
Zandvoort – 1970 – Piers Courage @ Bernard Cahier

Il se confie à un grand type en gabardine beige, au profil d’aigle qui s’appelle Jean Thieffry et qui préfère à son job d’avocat international celui de rédacteur en chef du magazine Virage-Auto.
Il dit craindre ces « grandes courbes cachées du public où le circuit quitte les dunes pour entrer dans le bois. »
Trois ans plus tard, je serai envahi par une même appréhension prémonitoire en voyant Roger Williamson et David Purley sortir de ma vue pour négocier à fond absolu ces courbes invisibles d’où émergerait trente secondes après l’innommable colonne de fumée noire.

Dans son livre « Plus vite », Jackie Stewart raconte avoir ralenti sa March autant que possible pour distinguer qui de ses pairs brûlait. Un panneau passé à son stand, marqué « Piers Ok », l’avait rassuré jusqu’à ce qu’après l’arrivée Ken Tyrrell lui demandait, l’air grave, d’ôter son casque pour qu’il lui parle.
Il comprit aussitôt. Sa première pensée alla vers Sally, l’épouse de Piers.

« But it wouldn’t be nothing, nothing without a woman or a girl »,

continue James Brown.
Les images de Sally, de Nina, sa femme, et d’Helen Stewart se juxtaposent dans les pensées de Jochen. Il les sait avoir assisté au Grand Prix depuis le toit des stands.

Crises de nerfs, détresse paroxystique, les heures qui suivent seront indicibles par de simples paroles. Raccrocher à la fin de la saison comme promis à Nina tout en considérant le petit point qui le sépare de Jackie ce soir…

Hier soir encore les Fab Six passaient la soirée à Bloemendaal, ravissante localité au bord de la mer.
La pression, insoutenable au simple mortel, de partir demain en pole position, en point focal de cent mille spectateurs, ne prive pas Jochen de commander du vin du Rhin, de festoyer à la droite de Sally, en face de Nina, avec Jackie, Helen et Piers.

Les trois hommes sont pilotes de F1, les épouses sorties des pages de Cosmopolitan. Pattes d’eph, cravates de Carnaby Street, insouciance légère d’un temps déjà sépia. Quel metteur en scène s’y collera ?

You see, man made the cars

(and Chapman made them faster).
Entre ces deux-là, Chapman et Rindt, les tensions crûrent au fur et à mesure que la mise au point de la Lotus 72 stagnait. Un printemps 70 fait de haine envers un constructeur moins occupé de la vie du pilote que par le poids minimum de sa monoplace qu’il sait révolutionnaire.

Un été 70 qui s’annonce radieux pour le constructeur de génie, à gauche du pilote et qui affiche un rictus triste de circonstance. Courage ne pilotait pas pour lui. Et des coureurs morts dans son champ d’honneur Lotus, il connaît.

Il a raison de se réjouir. Jochen va enchaîner trois victoires de rang après celle d’aujourd’hui. Dame la Chance est avec lui, il le sent. Il ignore que sa meilleure amie, à Dame La Chance, est une vieille connaissance de nos lecteurs, La Sorcière aux dents vertes.

Elle a déjà son billet d’avion pour Milan Linate.

Image © Joost Evers / Anefo – avec Jochen Rindt, à Circuit Zandvoort.

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Olivier Rogar
Administrateur

Patrice Vatan, Olivier Favre : deux visions talentueuses de cette maudite journée du 21 juin.

René Fievet
Invité
René Fievet

Construire un récit à partir d’une image. Jochen Rindt et Colin Chapman s’évitent du regard, et semblent presque s’ignorer. Patrice Vatan nous explique pourquoi, ou plutôt nous laisse l’imaginer (car j’ai l’impression que Patrice Vatan n’aime pas trop la lourdeur démonstrative ou explicative). J’ai toujours pensé que l’image fixe convenait bien au récit, beaucoup plus que la vidéo. Pour peu qu’on sache la regarder, elle permet de s’échapper, de voyager, d’imaginer, de supputer, voire de gloser (dans le cas de Chapman). Olivier Favre l’avait bien compris (« La séparation », Classic Courses, 29 mai 2013)

ferdinand
Invité
ferdinand

Récit très juste qui laisse aux images leur poids brut d’information. Le regard de Courage sur la photo de Cahier ne nous dit que ce qu’elle peut, de la concentration du départ, de ce casque type aviation dont la décoration a été réalisée à la main et au scotch à peinture. On était alors loin des millions de la F1 d’aujourd’hui, ou du moins de ce qui a pris cette dénomination. Ce n’est que le recul du temps et ce que nous savons de cette journée qui lui donne, par un genre d’effet Koulechov, cette teinte funèbre. Quant à Rindt… Lire la suite »